Je suis pas un mec bégueule avec les superproductions. S’avère juste, qu’avec Avatar, l’ultime chef-d’œuvre de Jamessounet Cameron, on a eu un problème de check dans nos agendas, si bien qu’avec Inés, on n’a fini par le voir seulement il y a quelques jours en empruntant le DVD à la bibliothèque. Ça pour dire que, effectivement, du point de vue du spectacle, j’imagine bien que, dans une salle d’un multiplexe, avec les lunettes 3D, tu dois en avoir pour ton argent et que pendant ces 2h40 et des poussières, oui, ça doit défourailler grave. Merci James.
Cependant, dans les conditions de visionnages qui furent les nôtres, c’est-à-dire sans 3D, et sur un écran de taille minable, ne restait que le film réduit à sa pure essence : son histoire, son scénario et son discours. Ce qui, non, n’est pas rien.
A peu près en même temps, je me suis mis à lire, pour m’amuser un peu, le livre de Frédéric Martel, Mainstream. Il y cite, entre autres exemples, la campagne publicitaire mise en place par Pepsi, dès 1961. Celle-ci repose sur un mécanisme simple, avec des slogans tels que : « Now it’s Pepsi, for those who think young » ou « Come alive ! You’re the Pepsi Generation ! ». Une Campagne qui (selon les mots de Frédéric) : « salue l’esprit de la jeunesse en rébellion contre l’establishment » (ici symbolisé par Coca-Cola). Avant même mai 68, la pub recyclait déjà l’engouement de la révolte.
Si je signale cette anecdote, à laquelle on peut ajouter les campagnes de pubs de Hugo Boss (« Sois toi-même), de Apple (un spot avec des images d’archives de grands rebelles comme John Lennon ou Gandhi), les Pulls à paillettes à l’effigie du Che, vendus bien plus de 100€ dans les quartiers chics de Paris, les merveilleux films des studios Ghibli ultra écolos et desquels découlent pourtant un merchandising épatant de figurines en plastique, ou les séries se moquant de la société américaine et elles-mêmes faisant parties intégrantes de celle-ci (que ce soient Les Simpson et leur mega merchandising ou Six Feet Under, diffusée sur HBO, donc Time-Warner)… si je signale cette anecdote, donc, c’est pour introduire la raison qui fait que Avatar est un film débectant.
Inutile de faire le chieur en rappelant que ça fait penser à Pocahontas, puisque, évidemment, c’est une sorte de version SF de ce classique fondateur des States. Inutile de dire oh combien l’histoire est prévisible du début à la fin, puisqu’il s’agit bel et bien du scénario type du blockbuster ricain : les gentils contre les méchants, le héros élu alors qu’au début il avait l’air d’un monsieur tout-le-monde catapulté là bien malgré lui, l’histoire d’amour interdite, le grand-grand méchant figure paternelle défait par le susdit héros dans un affrontement final mano a mano, le bon copain, les scientifiques gentils et écolos, dont l’un d’entre eux représente une vague minorité (ici on ne sait pas trop si c’est un indien ou un métis, qu’importe…), etc, etc. Inutile de rager contre le prêchi-prêcha écolo désuet du film. Non, ce qu’il faut faire, c’est montrer de quelle façon, non pas hypocrite, mais bien malhonnête, tout cela est agencé.
Parce qu’Avatar, c’est une métaphore. Une métaphore à peine cachée (regarde, c’est dans le titre) de la mode second life. Détrompons-nous, le second life, c’est pas si grave en soi, ça peut même être marrant, voire un bon exutoire quand il s’agit de canaliser nos pulsions meurtrières ou sexuelles, légèrement déplacées dans la vie de tous les jours. Pourtant, comme toute chose, il existe une mince frontière entre l’utilisation seine du second life et celle pathologique : dès le moment où la second life semble avoir idéalement une valeur supérieure à, disons, la first life. Pour le dire autrement : toute fiction ne vaut vraiment le coup à partir du moment où elle sert à plus qu’à s’évader de son existence terrestre, à partir du moment où elle te nourrit et peut, éventuellement, te pousser à agir sur ta réalité pour, ne serait-ce qu’essayer de l’améliorer.
Malheureusement, Avatar n’est pas de ce genre. Reprenons : le film de Jamessounet est un spectacle. Son dessein ultime est : une évasion dans un monde éblouissant et une utilisation de la 3D numérique poussée à son maximum. Commercialement parlant, l’objectif de ce genre de superproduction est de : rapporter un maximum de bénéfices aux studios et aux producteurs (donc 20th Century Fox). Clairement, donc, faire du fric, faire du fric, vendre du pop-corn et du Coca (ou du Pepsi). Indirectement, s’assurer qu’un maximum d’individus posera ses fesses devant le film, puis ressortira de la projection sourire béat aux lèvres.
Le cynisme ici est de proposer un spectacle qui clairement fait semblant de promouvoir une idéologie absolument contraire à sa démarche inhérente. Une fois de plus le mal est incarné par des vilains capitalistes sans vergogne, vraiment très vilains et immoraux, surtout le grand boss, qui aligne les déclarations haineuses avec des têtes perfides, et son collaborateur qui rappelle que le but c’est de faire du fric, du fric. Le héros, sorte de fils adoptif qui se rebellera contre le père (son supérieur dans l’armée), se joint aux gentils très gentils, les indiens E.T. bleus, connectés à la nature et à ses pouvoirs.
Le génie (j’imagine malgré lui) de James est d’intégrer cet archétype narratif dans une métaphore assez inédite et pourtant tellement à propos : le monde idéal des aliens bleus n’est accessibles aux humains que s’ils revêtent un avatar. Autrement dit, même si ça fait joli d’une certaine façon, il faut renier celui qu’on était vraiment, et y préférer une incarnation alternative et artificielle, l’avatar qui évoluera dans la second life. Cet environnement, soi-disant une nature foisonnante, n’est en fait qu’un univers virtuel, en 3D, qui ne peut pour le coup pas du tout exister, puisqu’il ne respecte aucune loi naturelle (les montagnes qui flottent ! wouh). Ce n’est même pas une utopie digne de ce nom, puisque les utopies, lieux qui n’existent pas, pourraient, en théorie, exister.
Cet environnement, toujours, est internet et le monde global numérique : il est fait de connexions électriques, déguisées pour faire joli en arbres et plantes. Les indigènes, incarnations putrides d’une démagogie globale, ont des pratiques spirituelles melting-pot : leurs chants religieux sont un mix de percussions tribales, avec influences africaines, indiennes, bouddhistes, américano-indiennes… Ils ont des flèches, font des prières quand ils tuent un animal… et, lorsqu’ils utilisent anglais (ce qu’ils font la plupart du temps, plutôt que de préférer leur langage maternel, pour ne pas trop indisposer le spectateur), ils le font en s’exprimant avec un accent proche de ceux des indiens (d’inde) lorsqu’ils parlent anglais. Et puis, puisqu’il faut bien dans tout ça une dose de chrétienté, ils ont une déesse unique.
Pourtant, quand ce monde et ses gentils habitants gagnent à la fin, qui gagne vraiment ? Je vais te dire : certainement pas nous, les spectateurs. Surtout pas le spectateur prototypal visé par le biz’. C’est-à-dire, le type qui pourra s’identifier facile au héros : remarquez comme on le présente cet alter-ego, c’est (on l’apprend vite fait) un commercial, pas un scientifique, pas un intello, juste un mec, quoi. Un peu rebelle, un peu grande geule, un peu beau gosse. Disons la version idéale (déjà un avatar) du spectateur type. Ceci étant dit.
Revenons à nos aliens bleus, que disais-je ? oui : voyez comme, cela est convenu avec un tel film, tout se résout. D’abord, l’autre alien bleu, le futur chef du village, qui au début était jaloux et pas sympa avec le héros, finalement se range à ses côtés, puis meurt héroïquement en combattant les méchants militaires. D’autres seconds rôles y passent, comme de rigueur. Heureusement, le héros, non, il devient même le big héros plus fort que tout, l’élu et j’en passe. Notez ici comme le fait que ce soit lui qui soit l’élu, et non un vrai alien bleu natif, lui notre alter-ego à nous le spectateur, notez comme cela flatte l’ego et sous-tend toute la morale dégueu du film.
Parce que, toujours prévisible et convenu, ce héros élu, face à l’injustice, en finit grandiosement avec son père adoptif, le bad guy militaire, son ex-supérieur, le hargneux, oui, il le tabasse et, ce faisant déverse notre colère contre les choses pas justes. Il réalise la bonne vieille catharsis. Parce que, sorti de là, tu vas aller faire quoi ? batailler comme il se doit contre le vilain capitalisme ? Non. Tu vas rentrer chez toi et hop, demain retour au bureau ou à l’usine, ou au pôle emploi. Ce faisant, l’illusion d’une victoire nous bercera, et pam, on l’a dans l’os.
Effectivement, rien de nouveau sous le soleil, tu me diras. Mais quand-même, faut bien reconnaître à James qu’il a fait fort et que son Avatar est en fin de compte l’apothéose du cynisme et du recyclage honteux des belles idées par la machine à sous. Hop, un nouveau pull à l’effigie du Che. Hop, une nouvelle campagne de E.Leclerc détournant les slogans de mai 68. Hop, un laïus sur les logiciels libres dans Tron : Legacy. Hop, un petit chinois en train de coudre une énième peluche de Totoro. Merci.