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Le Juge Bao, un roman-photo dessiné

In théories et propositions on May 26, 2011 at 5:26 pm

Si le Juge Bao étonne par sa double nationalité franco-chinoise, ainsi que par son format, qui n’est en fait qu’un format traditionnel chinois, il faudra remarquer une chose plus étonnante encore au sujet de cette bande dessinée : le simple fait que ce n’en est pas une. Oui, réjouissons-nous d’avoir un casting d’auteurs international. Soyons épatés qu’un scénariste français, originaire du milieu de la télévision, réussisse à redonner vie de façon crédible à un personnage autant historique que légendaire, issu d’une culture et d’une tradition n’étant pas les siennes. Félicitons la démarche éditoriale proposant un tel ouvrage, ici en France, au milieu de tous ces mangas et BD variées. Notons enfin à quel point il va être difficile de classer le livre en librairie.

Mais surtout, soulignons le remarquable travail du dessinateur : réalisé à la carte à gratter (bien que certainement ensuite maquetté par P.A.O.), s’avère d’un réalisme photographique convaincant. Et c’est entre autre pour cela que Le Juge Bao n’est pas selon moi une bande dessinée, mais bien plutôt un roman-photo. Ok, ce genre de déclaration prétentieuse mérite explication… Alors, allons-y :

Premièrement, un roman-photo peut-il être considéré comme une bande dessinée ? Non, pas tout à fait. Et ce, non pas particulièrement en raison de l’utilisation de photos. Plutôt, parce que ces photos, extrêmement mises en scène, se retrouvent très figées, et factices. Il faut, d’une façon générale, noter une chose importante sur la photo (que de nombreux penseurs ont noté depuis bien longtemps*) : la photo est tout ce qu’il y a de plus loin de la réalité. Elle semble reproduire la réalité, et cela est trompeur. Pour cause la réalité est mouvement, la réalité est temps et espace. L’instant que propose une photographie est une aberration. Il n’existe pas dans la réalité. Puisque la réalité est ce que chacun expérimente, au quotidien, à travers temps et espace. Ni notre sensibilité ni notre regard (surtout pas notre regard), n’est capable de saisir un tel instant. Et notre mémoire, même lorsqu’elle tente de figer un souvenir en une vue, le fait en télescopant en une image, plusieurs instants, plusieurs vues et perspectives (en quelque sorte, le cubisme est une sorte de réponse à ce constat)…

De surcroît, les roman-photos proposent eux une réalité de pacotille : les attitudes  des personnages, joués par des acteurs, sont la plupart du temps poussées à l’extrême, surjouée pour les besoins de la narration.  En résulte des postures figées qui sonnent particulièrement faux. Surtout, cette narration est souvent faite d’ellipses épatantes, bien plus grossières que dans une bande dessinée. Et ces ellipses, pour ne pas perdre le lecteur sont souvent accompagnées de commentaires explicatifs, soulignant les moments de l’intrigue de façon exagérée. Par exemple Justine a l’air triste et pensive, la comédienne, pour le faire comprendre grimace atrocement, les yeux tombants et regarde vers le haut. Peut-être même une bulle représente-t-elle dans un contour au flou gaussien, Jean-Claude riant. La case est malgré tout accompagnée de ce cartouche : “Justine est Triste, elle pense à Jean-Claude.” Ainsi, toute la valeur narrative qui devrait être celle de l’image elle-même s’annule. Ainsi dans le roman-photo disparaissent d’importants aspects de la bande dessinée : l’illusion de mouvement et la réelle valeur narrative de l’image. Ouvrez n’importe quelle bande dessinée un peu réussie, même une aux dessins maladroits, même une minimaliste, avec des plans fixes (du type Le Dormeur de Trondheim), et vous verrez qu’elle prendra étonnamment vie. La succession des cases, les ellipses, la dynamique du trait, les expressions, tout participe à cette illusion de mouvement. Les personnages prennent vie.

Le travail de Chongrui Nie, le dessinateur, s’apparente quasiment à ce que l’on trouve justement dans un roman-photo. On l’a dit : il s’agit d’un graphisme très photographique. Mais, le travail d’Alex Ross, sur Marvels, par exemple, est très photographique, il est pourtant dynamique et vivant. Dans le Juge Bao, les expressions des personnages, la plupart de leurs postures héritent du sur-jeu du roman photo. Et ce, sans compter les intrigues et surtout, certaines scènes… comme celle par exemple où le jeune assistant du Juge, en mission, se fait délester de sa bourse. L’illustration présente assez clairement le vol. Pourtant, elle est accompagnée de cette description : “Dans le dos du jeune Bao Xing, une main habile profite de la confusion…” En vérité, la lecture de ces albums est même rendu difficile par cet aspect par trop figé**. On en arrive à se demander si Chongrui n’a pas justement utilisé de véritables romans photos comme documentation sur laquelle s’appuyer.

Le résultat de cette démarche artistique et narrative (démarche qui n’en est peut-être pas une) est donc cette oeuvre figée, surannée, choquante presque, alors qu’elle semble vouloir se donner un aspect ancien de rigueur, par l’effet de gravure rendu par la carte à gratter : plus qu’intemporelle, elle est définitivement anachronique. À aucun moment les personnages ne prendront vie ni ne nous semblerons palpables et réel.

Et c’est peut-être parce que ce qui fait vrai, réel… ce qui fait que nos vies semblent s’incarner, exister, c’est, plus que ce qu’y s’offre à notre regard, à notre toucher, plus que ce qui est ou a été, c’est ce qui reste : nos souvenirs, nos impressions, nos émotions. En ce sens, l’expressionisme et l’impressionisme étaient peut-être plus dans le vrai que n’importe quelle tentative de réalisme…

Voilà donc pour ce jour, ce que j’avais à dire sur cette série, malgré tout distrayante. Gageons que je trouverais matière à prolonger cette interrogation un de ces jours prochains.

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* À lire, notamment, le superbe ouvrage pourtant humblement nommé Sur la photographie de Susan Sontag, chez Christian Bourgois (collection “choix essais”, 1982).

** “le travail à la plume de Chingrui Nie est impressionnant, par contre cette dose excessive de réalisme nuit par essence au dynamisme. Rapidement cette BD devient image d’Épinal, un peu attendue et fixe. ” dit par exemple un camarade de bavardage, Skulking, sur son propre blog.

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Ici, l’interview de XU Ge Fei, l’éditrice.

La Geste de Rat-Man (IV & conclusion)

In dans le texte, La Geste de Rat-Man on May 20, 2011 at 7:03 am

La quête identitaire de Rat-Man
Réalité et légende

Revenons sur cette idée de réalité et légende, puisque le personnage de Rat-Man oscille sans cesse entre les deux. Pour commencer, je voudrais faire quelques remarques sur les histoires, d’une façon générale. Il existe deux grands types d’histoires : celles revendiquant un certain « réalisme », préférant des sujets de la vie de tous les jours, des dilemmes humains, et celles préférant l’évasion, l’aventure et les effets spéciaux. Souvent celles du premier type, laissent sous-entendre que « l’évasion », c’est pour les idiots. Et celle du second type, que le réalisme, c’est ennuyeux. Parfois, on mélange un peu les deux. Mais la plupart du temps, qu’elles soient d’un type ou de l’autre, ces histoires fonctionnent en cercle fermé. Elles existent pour elles-mêmes, comme cloisonnées dans leurs univers. Il arrive que certaines œuvres brisent la mince frontière entre la réalité et la fiction, qu’elles mettent en scène un dialogue entre les deux, ou brouillent les repères. Certaines d’entre elles tentent même de nous donner des clefs nous permettant potentiellement d’agir ensuite sur la réalité[1], ce qui n’est déjà pas mal.

Cependant, peu de fictions questionnent réellement notre besoin d’histoires. C’est un fait : nous, les êtres-humains, pris dans nos existences uniques (et pas toujours drôles), avons nécessité de vivre d’autres vies potentielles. Nous nous y évadons, puis revenons, saufs, dans notre propre réalité. Dans le meilleur des cas, elles nous on apporté quelque chose, nous on inspiré. Or, elles peuvent malheureusement faire quelques dégâts : pour certains, le retour à la réalité pourra paraître un peu tristounet, voire morose, en comparaison des aventures épiques vécues aux côtés de beaux héros à la morale irréprochable. Pas la peine d’avoir fait une double thèse en sociologie et psychologie pour savoir que nous sommes cernés de nerds, geeks, otakus, collectionneurs maniaques, solitaires pathétiques et autres nolife, dont nous faisons éventuellement partie. Qui, produisant la pâture de tous ces handicapés de la vraie vie, se soucie réellement de ce qu’il leur arrive, ensuite ? Jusqu’à maintenant j’ai connu peu de fictions se préoccupant de ce qu’il pouvait bien advenir de nous, lecteurs (et/ou spectateurs), une fois que l’histoire était terminée.

Il y a au moins deux séries qui ont, chacune à leur façon, proposé un ensemble de métaphores et de discours allant dans ce sens : Buffy contre les vampires, de Joss Wheddon (7 saisons, 1997-2003) et Neon Genesis Evangelion, de Hideaki Anno[2] (26 épisodes, puis deux films, 1996-1997). La première grâce à de nombreuses métaphores sur l’adolescence et le passage à l’âge adulte, ainsi qu’une importante prise en compte des défis de la vie réelle, en dépit de la simple histoire de vampires, qui en ont fait un véritable accompagnement du téléspectateur. La deuxième, en utilisant tous les codes primaires du shojo, filles sexy, robots, combats, pour attirer les otakus en masse, puis tout déconstruire, jusqu’à un final incroyable, qui disait implicitement : tout ceci n’était qu’une histoire, ne t’y réfugie pas, va, va vivre la vie. Les deux séries sont donc des pièges à adolescents (voire même à post-ados, ou « adulescents »), utilisant des stéréotypes rassurants. Et elles pourraient se contenter d’être de simples histoires d’évasion, ne pas aller plus loin. Or, on sent réellement, autant dans l’une que l’autre, une véritable préoccupation de la part des réalisateurs pour leur public.

Un auteur redevable

Eh bien, je crois qu’il en est de même pour Rat-Man. On remarquera, pour commencer que Leo Ortolani, toujours conscient de sa chance, et par là-même redevable à ses lecteurs, prend le temps de leur répondre avec attention, dans le courrier des lecteurs du magazine. Ensuite, et c’est assez notable, il ne les prend pas pour des cons. Le lectorat de Rat-Man se compose pour bonne partie d’ados et d’enfants. Pourtant, malgré la tête rigolote du personnage, il s’agit d’un fumetto particulièrement adulte. Leo y parle de tout : de la mort, de la religion, de la guerre, de la pornographie, de l’égoïsme, de la pauvreté, d’adultère (la femme de l’inspecteur Brakko le trompe régulièrement), de prostitution… Au début du numéro 57 (TRM30), c’est Cinzia qui s’adresse à nous ainsi : « Je m’appelle Cinzia et je suis un transsexuel ! » Une voix extérieure la coupe soudain : « Mademoiselle Cinzia… il y a des enfants qui lisent ce magazine. » Et elle de reprendre : « Oh, pardon… Bonjour, les enfants ! Je m’appelle Cinzia et je suis un transsexuel. » Avant de continuer ainsi : « Je suis ici pour vous parler des origines de Rat-Man (…) Alors, vous devez savoir que du temps où je me prostituais… », et d’être de nouveau coupée. Ce simple extrait est exemplaire, non seulement de l’humour de l’auteur, mais surtout de sa façon de déjouer les tabous, considérant de plus que ses lecteurs sont assez malins pour ne pas être choqués.

Un contre-exemple

Mais ça n’est pas tout. Revenons maintenant sur le personnage de Rat-Man, rappelons-le, peureux, égoïste, narcissique, faiblichon, petit, sans pouvoir particulier, et qui n’est finalement un « super héros » que parce qu’il en a décidé ainsi, revêtant ce ridicule costume jaune. Dans l’épisode « El Re e Io » (RM33 / TRM18), El Re, ou « The King », c’est-à-dire, Jack Kirby, explique à notre héros les secrets du comic de super héros, notamment : « Les héros de bande dessinée sont des exemples positifs pour les lecteurs… Ainsi dans les histoires, s’étalent leurs mérites, leurs qualités ! Tandis que leurs misères, leurs limites humaines ne sont pas considérées. As-tu déjà vu un personnage de BD faire caca ? » Même si cette description est un peu radicale, il est vrai que le héros, d’une façon générale, est plus souvent mis en valeur. Pensons à Tintin, à Superman, à Spider-Man, même à San Goku dans Dragon Ball (où l’on voit pourtant, à l’occasion, certains personnages faire caca), voire Harry Potter ou Luke Skywalker, pour sortir de la BD. Chacun d’entre eux est systématiquement plutôt le personnage qu’on veut être. C’est-à-dire celui droit, moral, fort, et qui même s’il présente parfois quelques « limites humaines », le fait de façon à toujours mettre en avant, au final, son côté héroïque d’exemple à suivre. Ce genre de figure archétypale, si elle exalte, certes, un instant toutes ces valeurs, pouvant éventuellement nous inciter à suivre ce chemin, peut aussi, au bout d’un moment, commencer sérieusement à agacer, si ce n’est à écraser piteusement le lecteur, celui-ci ne se sentant définitivement pas à la hauteur. Certes, on a inventé l’anti-héros. Celui un peu immoral, rebelle, qui ne respecte pas toujours les règles… mais celui-ci reste la plupart du temps imposant et malgré tout héroïque. Même un personnage pathétique du type de Don Quichotte (et ses descendants plus contemporains) a toujours quelque chose de noble.

Rat-Man, lui, est exactement l’opposée du héros. Je crois qu’en cela il est plus effectif que n’importe quel exemple parfait à suivre. Parmi les running gags que Leo affectionne (avec les blagues sur les aveugles) il y a celui du SDF : Rat-Man en croise de nombreux, qui quémandent une malheureuse piécette, et que fait-il ? Par exemple, dans RM64, où Deboroh a abandonné son costume, on le trouve en pleine refléxion : « Moi, Deboroh la Roccia, l’homme sous le masque, j’étais vivant. C’était ce qui comptait, non ? Vivre à tout prix ! Parce que, même si je n’étais plus Rat-Man, je pouvais aussi aider les autres de mille manières ! Par exemple, je pouvais… je pouvais… » Arrive alors un malheureux : « – S’il vous plaît, une pièce pour manger… – Disparais ! Tu vois pas que je pense ? » Le malheureux s’en va. Deboroh replonge dans ses pensées : « Ce n’est pas facile d’aider les autres quand les pauvres te dérangent. » On pourrait imaginer que des mamans conservatrices démentes aient attaqué Panini et l’auteur pour diffusion d’idées et valeurs allant contre la bienséance. Pourtant je suis certain que ce genre de blague amène beaucoup plus de lecteurs à donner une pièce dans la rue, qu’une scénette avec sa moralité du type : « Il faut toujours aider son prochain, c’est bien. » La série entière présente le personnage de Rat-Man dans des situations semblables, toujours très drôles, mais qui jamais n’aboutissent à une parfaite catharsis, bien au contraire. En cela, les histoires de Rat-Man me paraissent avoir plus d’effet que refermant univers et intrigues de façon sécurisante.

Projection identitaire

Rat-Man est donc ce personnage, aussi amusant que bon à baffer, qui se projette sans cesse en héros épique et grandiose. Celui qui, voyant Superman, n’en conçoit que le moment héroïque de triomphe. Sans jamais en comprendre l’essence, c’est-à-dire, sans jamais chercher réellement à mériter ce moment de triomphe. Celui qui voudrait sauter d’un immeuble à un autre, par magie, sans avoir auparavant appris à le faire. Son maître, Il Pipistrello, aura beau lui souffler de sages conseils, quasiment rien n’y fera. Remarquons ici une chose : il m’a toujours paru que Batman avait une particularité importante, celle du masque comme véritable identité, Bruce Wayne n’étant lui qu’une façade masquant elle le secret. À la différence de tous les autres personnages majeurs, tels que Superman ou Spider-Man, pour lesquels leurs alter egos humains, Clark Kent et Peter Parker, ont autant droit de cité, et enrichissent émotionnellement les héros. Batman semble, lui, avoir laissé mourir le jeune Bruce, avec ses parents, dans cette ruelle sombre et n’être plus que le héraut de la justice devant être rétablie. À l’instar de son inspiration, Rat-Man, pour des raisons très différentes oublie carrément son identité. Arcibaldo, son majordome, devant même à plusieurs reprises la lui rappeler. Dans « The R-File » (RM6 / TRM4) les inspecteurs Fax Tolder et Nanas Kelly (ressemblant à s’y méprendre au duo d’une certaine série à succès) enquêtent d’ailleurs sur l’identité de Rat-Man, allant jusqu’à cuisiner l’auteur, finissent par découvrir que ce dernier ignore encore le véritable nom de sa création.

En somme Deboroh n’existe pas, et il faudra attendre de nombreux numéros avant de voir enfin ce nom apparaître pour la première fois. Le fait et que Rat-Man, vivant dans une sorte de délire, a comme rejeté cette identité qui ne lui convient pas, car n’étant pas à la hauteur de ses aspirations. Selon moi, il faut voir ici une métaphore à plusieurs niveaux : il y a d’une part, Rat-Man et Deboroh, le niveau 1, disons, l’histoire à prendre au premier degré (en acceptant qu’on puisse prendre les aventures de Rat-Man à un quelconque premier degré), à la recherche de son identité (ou la fuyant, selon les épisodes). Puis, niveau 2, une projection, en quelque sorte de son auteur, à la recherche de son identité (ou la fuyant, selon les épisodes). Et, niveau 3, celui que j’appellerais « de la connivence », une projection du lecteur.

Une bande dessinée sur le lecteur de bandes dessinées

Reprenons : tout d’abord, n’oublions pas que la série s’adresse, en premier lieu (à l’instar de Buffy contre les vampires et Neon Genesis Evangelion) à un lectorat particulier, celui consommant en majorité des comic de super héros. De quoi est composé ce lectorat (de façon certes caricaturale, mais malgré tout assez proche de la réalité) ? Adolescents, gamins, puis nerds et geeks en tout genre, grands mecs de trente à quarante ans restés bloqués tardivement dans l’adolescence. En clair, le lectorat type collectionnant des centaines de comics, peut-être même des figurines dérivés de ces mêmes comics, allant dans les festivals, participant éventuellement à des cosplays[3], se réunissant dans des comic shop ou fumetterie… Un public prompt à fuir la réalité et se réfugier dans des univers aussi fantaisistes que rassurant. Leo Ortolani n’est pas bête, il sait bien à qui il s’adresse, puisqu’il fait lui-même partie de cette faune.

Il revient non sans ironie sur ce sujet dans RM75, où il se met en scène aux côtés de quelques confrères, dont Ade Capone, Tito Faraci et Massimo Bonfatti[4], suivant les séances d’un club d’auteurs de BD anonymes. Le but de ces séances étant évidemment de parvenir à, enfin, distinguer la réalité du fantasme, et au bout du compte, abandonner définitivement ce travail pathologique qu’est celui de réaliser des bandes dessinées. Question sous-jacente : Leo peut-il exister en tant qu’individu, sans se réfugier dans ce monde intérieur qu’il a créé ? Et par extension : toi, lecteur, collectionneur compulsif, peux-tu exister en tant qu’individu sans ces univers fictifs dans lesquels tu t’évades ?

Narrativement, un procédé intéressant lie ces trois entités, personnage / auteur / lecteur : la plupart des histoires de Rat-Man sont racontées par un « Je » qui, au premier abord est évidemment Rat-Man lui-même commentant ses aventures. Pourtant, à de nombreux moments, ce « Je » devient presque incertain : ici, un commentaire à la première personne fait référence à « ma femme » (Rat-Man étant célibataire, et Leo Ortolani marié) ; là, un épisode est introduit ainsi : « Certaine fois les choses ne se passent pas comme on l’aurait voulu. Moi, j’espérais devenir un bon auteur de BD », avant que la suite de la narration, toujours avec ce même « Je », soit passée de façon très claire au personnage Rat-Man. Cela est un peu à l’image de ce qui se passe dans la « trilogie manga », où ce sont les personnages qui eux doivent décider de ce qui se passera dans les nouveaux épisodes. À plusieurs reprises dans la série, c’est donc Rat-Man lui-même, qui se retrouve confronté à cette question angoissante de : que va-t-il advenir maintenant ? C’est lui qui incarne un « personnage débutant » allant rencontrer ses idoles, les « héros à succès », plutôt que Leo Ortolani, « auteur débutant », rencontrant ses propres idoles, eux « auteurs à succès ». Ainsi les repères d’identification sont souvent brouillés.

Il en résulte, qu’à travers le personnage de Rat-Man, on peut y voir presque tout le monde. Lui-même, entretient des habitudes et des obsessions qui le rapprochent tant de l’auteur que du lecteur : en clair, son désir d’être un super héros (et par conséquent vivre dans un fantasme, puisque rien en dehors du costume et des collants ne peux lui permettre de vraiment prétendre à ce poste) semble à la fois métaphore de Leo, créant des histoires pour fuir la réalité que du lecteur, se réfugiant dans ces mêmes histoires.

Oui, Rat-Man a souvent un rôle ridicule, un peu méprisable. Mais, malgré tout, on s’attache au personnage et à ces défauts. Certainement parce que le lecteur a quelque part conscience que ces défauts sont aussi les siens. Poussés à l’extrême, certes, chez le personnage, mais cependant, caricatures référant à des faits. À la différence du personnage du faire valoir, qui met en lumière les qualités du héros parfait, et dont on rit gentiment, on rit ici dans une sorte de connivence. Puisque comme on l’a dit, Rat-Man est aussi Leo Ortolani. Disons les choses mieux : Rat-Man est en fait le point où se rejoignent les préoccupations et les angoisses à la fois de l’auteur, et à la fois des lecteurs. Pour exemple, dans la trilogie de « La Gatta » (RM23 à 25 / TRM13&14 / RMC12&13), on trouve un Rat-Man bel obsédé sexuel, essayant de se défaire de sa manie pour les magazines et calendriers de filles à poil. Les situations,  parfois grossières, où Rat-Man se réfugie chez lui, avec son calendrier de La Gatta, bien décidé à ne pas y toucher, pour finalement y revenir, puis le reposer, puis le reprendre et enfin regarder une à une chaque image, les yeux exorbités, ces situations sonnent vraies. Et si le lecteur rit, ce n’est pas d’une position extérieure, supérieure et rassurante : le lecteur sait que c’est lui qui est mis en scène. Mais l’on comprend que l’auteur n’est pas loin, que lui aussi est caché quelque part derrière ce personnage.

Les défis de la vie réelle

Encore et toujours, c’est cette même thématique que brode, petit à petit, l’intégralité de la série : le rapport qu’entretient le personnage de Rat-Man (et par son prisme, le lecteur et l’auteur) avec la réalité. Quand se réfugie-t-il dans des fictions (qu’elles soient celles des super héros ou celles où les filles n’ont plus, ou si peu, d’habits) ? Quand affronte-t-il les défis de la vie réelle ? Et c’est comme si, sans jamais juger, Leo disait à ses jeunes lecteurs : « Oui, je sais comment c’est, je sais pourquoi tu lis ce comic, je sais pourquoi tu t’y réfugies, je sais pourquoi tu as ces magazines pornos cachés sous ton lit. Je sais, et je comprends. Mais regarde, mets un pied dehors, car, ça, ce ne sont que des histoires. »

En ce sens, plusieurs des aventures de Rat-Man le montrent plus jeune, dans ses années de formation, celles où il n’était encore que Marvel Mouse, et où Il Pipistrello lui enseignait ses secrets. Rappelons-le, Deboroh voudrait être un héros, un peu comme ces ados qui veulent être célèbres. Je me rappelle, que plus jeune, lors d’une randonnée gentillette, où mon père nous avait amenés mon frère et moi, à peine descendu de voiture, ayant faits quelques pas et devant traverser par un endroit où trainaient quelques ronces, je commençais à pleurnicher. Mon père me dit alors : « Eh bien, je croyais que tu voulais de l’aventure ! » Ce à quoi je répondais : « Oui, mais je voulais de la vraie aventure, comme dans Indiana Jones ! » Comprendre : je voulais de l’aventure grandiose, épatante, et surtout facile. C’est ce sentiment que je retrouve précisément dans le personnage de Rat-Man, auquel son maître essaye pourtant de faire comprendre deux ou trois choses. Ici, il tombe sur une photo de l’ancien costume de son maître : « C’était le costume du Pipistrello ? Il n’est pas comme dans les BD. » Et le maître de répondre : « La vie entière est différente de ce que tu vois dans les BD. » (in RM20 / TRM11). Ça n’a l’air de rien, et pourra peut-être même faire penser à certains à de la philosophie de comptoir, pourtant, c’est ce que répète sans cesse le fumetti de Leo Ortolani. Et cela par le simple fait que finalement, le principal défi du héros n’est pas tant celui d’affronter ses ennemis. On l’a dit, plusieurs fois, c’est Cinzia qui vient à sa rescousse. Dans son combat contre Il Drago (incarnation de l’invasion manga ; RM20), c’est L’Uomo con il costume da Ragno qui vient s’interposer avant qu’il soit trop tard. Dans le numéro 71, Ratto II – La  Vendetta, ce n’est pas Rat-Man, mais son double, Ratto, qui élimine les terroristes. Non, Deboroh, lui ne semble finalement avoir comme seul réel combat, que celui de se trouver et de se construire.

Et cette construction passe à la fois dans cette projection du personnage en Rat-Man, que dans l’acceptation de son identité de Deboroh. Il Pipistrello, apprenant au jeune Marvel Mouse à sauter de toit en toit, lui répète que s’il tombe, il doit se relever. Dans RM69, après une lamentable chute (une de plus), il le félicite pourtant ainsi : « Un beau vol ! Je m’émerveille que tu t’en sois relevé. Allez, retourne là-haut et réessaye. » C’est encore lui, qui quelques pages plus tôt, dans un passage un peu mystique, alors qu’il affronte l’Ombre (Janus Valker, son père, en quelque sorte définitivement passé du « côté obscur »), lui montrant sa propre lumière intérieure, lui dit ceci : « Tu ne dois pas avoir peur de la vérité. Accepter ce que nous sommes nous donne la force de faire des choses incroyables. »

Je (ne) suis (pas) ton père

Ça n’est pas pour rien si aux côtés du héros se trouvent Brakko et Cinzia. Le premier, ignore, ou plus exactement fait semblant d’ignorer que sa femme le trompe (l’épisode Il Primogenito, in RM36 / TRM19, joue très bien avec cette idée). Quand à Cinzia, transsexuelle, éternellement amoureuse de son Ratty, qui ne voudra pourtant jamais d’elle, elle incarne à merveille ce problème identitaire inhérent à la série.

Il est amusant de voir que le prénom de Deboroh n’apparaît que tardivement[5]. Amusant que celui-ci tente d’abandonner son costume, sans succès. Comme s’il devait le porter pour avoir une identité propre. Identité qu’il recherche à travers ses pères adoptifs : que ce soit Il Pipistrello ou Il Lupo, qui lui l’aura d’ailleurs manipulé et contre qui il se battra (RM3&4 / TRM3), comme essayant de « tuer le père ». Amusant que ce soit finalement Janus qui l’élimine. Janus Valker est encore une figure intéressante, puisque qu’à l’instar d’un Darth Vader, il est l’ennemi juré du héros, en en étant le père. Sauf que, l’on découvre dans RM33, que ce n’est pas le cas. L’organisme dirigé par l’homme à la capuche ayant tout monté pour que celui-ci porte un intérêt au héros. C’est en tombant sur des dossiers secrets que Janus découvre pourtant que le vrai père est un certain monsieur La Roccia, père d’une ribambelle de gamins qu’il confond tous. Ce sera tout de même Janus qui dira ceci à celui qui restera, symboliquement, son fils, troublant une fois de plus les repères : « L’homme à la capuche n’existe pas. Il n’a jamais existé. T’es tu jamais demandé pourquoi ? Pourquoi voulait-il tant que tu fasses le super héros ? Parce que tu l’as voulu, toi. C’est toi, mon garçon, ton homme à la capuche. » Autrement dit : tu es et sera ce que ta volonté te fera faire.

Comme je le disais un peu plus haut, la continuité narrative de la série est un beau bordel de chronologie. Mais l’impression générale est un peu celle d’une enquête ou d’un travail généalogique. C’est-à-dire que le récit – en grand, en considérant la série dans son entièreté – est celui de la reconstitution de ce qui s’est passé pour en arriver à ce que Deboroh soit Rat-Man. Cette reconstitution, petit à petit, s’apparentant elle-même à une sorte de quête intérieure du héros pour affirmer son identité. Et c’est ce qui fait la force de la série : elle est sa propre justification. Elle est elle-même sa propre vie, elle se raconte tout en racontant. Elle est une histoire – autant celle de Rat-Man devenant super héros, que celle de Rat-Man devenant un fumetto à succès, que celle de Leo devenant auteur – qui acquiert sa véracité dans son énonciation.

En fin de conte

Bien plus que juste une parodie, Rat-Man serait à placer aux côtés de Bone ou de Cerebus, pour le souffle épique avec petits personnages rigolos, et de Too Much Coffee Man (un autre incontournable de l’humour décalé) pour ses gags intelligents, du genre qui révèlent les faiblesses des êtres-humains et l’absurdité de l’existence. Et donc, de Buffy contre les vampires et Neon Genesis Evangelion pour les raisons explicitées plus haut. On pourra s’étonner que Panini n’ai pas eu la bonne idée d’en publier une V.F.[6], et seuls les curieux maitrisant un peu l’italien pourront comprendre, en vrai, ce que j’ai défendu ici.

Il m’est cependant apparu quelque chose lors de la rédaction de cet article : une partie de la force de la série réside dans son historique éditorial. Ce contexte, celui de Leo géologue, l’auto-édition, puis le magazine chez Panini, le succès, le jeu continuel à l’intérieur même de la série sur ce succès… tout semble participer à l’aura du fumetto. L’expérience qui a été la mienne est peut-être d’ailleurs celle de tous les nouveaux lecteurs découvrant la série sur le tard : il suffit d’en ouvrir un des numéros pour être immédiatement happé dans son univers. Celui-ci semblant en expansion éternelle, chaque épisode ouvre des portes vers tous les autres, exerçant une étrange fascination. Pour peu qu’on soit un sujet facile à l’addiction, on est vite foutu, puisque c’est dans sa totalité que s’envisage la série et prend son sens.

En y réfléchissant bien, il s’avère peu évident de présenter la série à un public français (ou autre) : elle pourrait au premier abord sembler une énième parodie, une petite BD rigolote de plus. Comment recréer le contexte éditorial, l’interaction qui a été celle que Leo a entretenue avec ses lecteurs ? Comment en souligner la singularité en regard de la production italienne ? C’est peut-être, un des prochains défis que devra relever, non pas Leo, mais Marco M. Lupoi, de Panini Comics.

Quant à Leo, garçon lucide et honnête, il a annoncé il y a maintenant un bon moment que la série se terminerait au numéro 100[7], en 2014 (25 ans après la création du personnage). Il a certes avoué récemment[8] qu’en raison de ses nombreuses idées, ce chiffre pourrait éventuellement ne pas être tout à fait exact. Reconnaissons lui en tout cas ça, d’avoir à l’avance décidé d’une fin. Ce qui n’a pas toujours été le cas avec les séries à succès (de Garfield à Asterix, en passant par ces pauvres Black & Mortimer, et ce malheureux Spiderman, combien d’albums de trop ?). Mais que les jeunes lecteurs se rassurent : si Leo met un jour fin à sa saga, il est certain que la présence en kiosques et fumetterie de très nombreuses rééditions est assurée d’avance. D’ici là, il est toujours temps de s’amuser à faire des hypothèses sur cette fin certainement aussi attendue que redoutée (La mort de Rat-man ? Deboroh abandonnant définitivement son costume et partant, enfin affronter la vie, pour de vrai ?). Et quant à moi, je file à la recherche des numéros qui me manquent. Comme si ma pauvre bibliothèque déjà bien encombrée avait besoin de ça.

FIN

de l’épisode


[1] C’est, en le disant vite fait, le principe de l’utopie : utiliser l’imagination, non pas pour une simple évasion béate, mais en tant que projection de ce que pourrait être le réel.

[2] Hideaki Anno, ancien otaku (au Japon : type cloitré chez lui et s’adonnant obsessionnellement à des activités telles que lire des mangas, regarder des séries, collectionner des figurines, jouer à des jeux vidéo) plus ou moins repenti, a d’abord sombré dans un trouble borderline qui l’amena à plusieurs tentatives de suicide. En quelque sorte, et de façon déroutante par rapport au propos initial de la série, Neon Genesis Evangelion se révèle, lors de ses épisodes finaux, être une grande métaphore sur la façon dont Anno est, lui, sorti de cette période difficile. Elle encourage le spectateur, logiquement lui aussi otaku propice à sombrer dans ce même trouble, à sortir de chez lui, vivre et se confronter à autrui.

[3] Dans les festivals de BD, ou d’animation, grands rassemblements où le public de fans défile, portant des costumes aux couleurs de leurs héros favoris. Il y a des concours où l’on vote pour les plus fidèles aux personnages origninaux.

[4] Ade Capone a travaillé chez divers éditeurs, dont Sergio Bonelli, avant de créer pour Star Comics le personnage Lazarus Ledd, qui connu un succès comparable à celui de Dylan Dog, et dont il assura la plupart des scénarios. Tito Faraci, lui, a scénarisé de nombreux épisodes de, entre autres, Topolino, PK : Paperinik New Adventures, Dylan Dog, Martin Mystère, Lupo Alberto, Diabolik… et même Daredevil, Captain America ou Spider-Man ! Quant à Massimo Bonfatti, il a travaillé dans les années 80 pour Pif Gadget, puis dessiné dans Lupo Alberto et Cattivik (autre création de Giudo Silvestri – cf. note 17), avant de créer en 2007, avec Claudio Nizzi, le personnage de Leo Pulp, protagoniste d’une série de polar parodique ; il réalise aussi une des histoires de Rat-Man, dans le numéro 48, « Rat-Man & Friends ».

[5] Dans le numéro 30, visiblement. On notera que jusque là, seul Arcibaldo, son majordome, semblait en mesure de se rappeler de ce prénom (in RM1 / TRM1 : « La seule personne à connaître l’identité de Rat-Man est son majordome. »), tandis que Rat-Man lui-même l’avait oublié.

[6]  Une adaptation en français du tout premier épisode a été réalisée par François Corteggiani (!).  Cependant, il faut croire qu’elle n’a été diffusée que sous le manteau, plutôt pour l’amour de l’art.

[7] Et, comme à chaque fois, avec ces éléments extérieurs tels que le dessin animé ou le fait que Leo ait été géologue, cela devient un running gag auto-référencé à l’intérieur de la série.

[8] Dans l’interview accordée au site VibrArte et publiée le 23 novembre 2009 : http://www.vibrarte.ilcannocchiale.it/.

La Geste de Rat-Man (III)

In dans le texte, La Geste de Rat-Man on May 19, 2011 at 11:56 am

« Metafumetti », métaphores et paraboles

 Brouiller les frontières

Une des préoccupations majeures de Leo Ortolani réside dans une perpétuelle remise en question de la fiction. Brouillant sans cesse les frontières entre son univers fictif et une prétendue réalité (la sienne, celle de l’auteur), il se met à plusieurs reprises en scène dans les pages de sa BD. Conscient de sa chance, et de la chaise (en équilibre audacieux) sur laquelle il est assis, il rappelle sans cesse que tout ça n’est qu’une histoire, qui pourrait d’ailleurs ne pas exister. Dans une scène de l’épisode « La Squadra Segreta ! »(RM4 / TRM3 / RMC3), alors que Rat-Man se prend une sévère dérouillée de la part du Lupo, assistant à la scène, un personnage que sa compagne appelle Leo crie : « Courage ! Pas maintenant ! Pas maintenant, bâtard ! Non ! Non ! Je ne veux pas retourner faire le géologue ! » Dans l’hexalogie courant des numéros 64 à 69 (TRM33 à 36), Deboroh (le véritable nom de Rat-Man, que l’on apprend assez tardivement dans la série) a rendu son costume, après avoir perdu toute sa fortune. Dans un moment délirant d’illumination, il réalise soudain qu’il existe un moyen pour lui de revenir sur le devant de la scène : avoir son propre dessin animé et par là-même sortir de nombreux produits dérivés extrêmement lucratifs. Dans le numéro 69, on voit les membres du fan club de Rat-Man se plaindre de la qualité de cette version animée. Amusant de voir que ces épisodes ont été réalisés seulement deux ans après la diffusion des premiers épisodes du dessin animé produit par la RAI. Celui-ci, après 28 épisodes passés à la télévision a été suspendu,  la totalité des 52 épisodes n’étant visible que sur les DVD de Panini Video. Ce, en partie en raison de l’apparition de Cinzia, qui avait été évincée du reste de la série. C’est celle-ci qui dans le numéro 59, offrant à Rat-Man un comic du célèbre Sorro (une sorte de Superman malgré son nom), lui disait : « Un jour, toi aussi tu seras célèbre comme Sorro ! Et on fera une BD sur toi ! Et un dessin animé ! Et au bout de trois semaines de diffusion, on la suspendra… ! »

Dans le numéro 47 (TRM25), « Scuola di fumetti », Rat-Man prend quelques vacances pour apprendre à faire de la bande dessinée. Dans « La Gabbia », une version alternative des personnages secondaires, en équipage d’aventuriers de l’espace, rencontrent le Rat-Man, alors qu’ils sont perdus sur une immense étendue blanche (une feuille de papier), et sont confrontés aux confins de la création, dans ce moment où il pourrait advenir d’eux de devenir les héros d’une bande dessinée. Ailleurs, dans plusieurs arcs narratifs, Rat-Man est confronté, lui, à la disparition des super héros, ou à l’invasion des personnages de manga (RM17 à 20 / TRM10&11) qui risquent de le supplanter.

Né à la fin des années 80, pleines de désillusion, et qui ont eu comme conséquences directes sur les super héros la naissance de personnages et d’histoires plus sombres et désabusés, le personnage de Leo Ortolani semble cristalliser ces doutes. La série entière est finalement une série de super héros qui n’en est pas une. Peu de combats, peu d’actes héroïques. Plutôt une lutte effrénée pour survivre. Sans arrêt la question centrale est plutôt celle de croire ou pas : croire au héros, croire en soi, croire en la valeur de ses actes, croire que la série vaut le coup, croire en la vie… Je reviendrais un peu plus loin sur ces thèmes qui ont une grande importance dans la série, mais avant cela je voudrais approfondir sur le traitement « metafumetti » que Leo donne à sa série.

Une bande dessinée sur la bande dessinée

Dès le troisième épisode, apparaît Il Ragno, personnage qui réapparaitra par la suite dans plusieurs aventures. Il Ragno est une araignée qui un jour, se trouvant dans un laboratoire scientifique, fut mordu par un technicien ayant été exposé à de puissants rayons radioactifs. Ici, la blague référencée cite les origines de Spiderman (Peter Parker ayant, lui, été mordu par une araignée radioactive). Par la suite, possédant désormais les pouvoirs d’un être humain, Il Ragno trouve la bonne combine en faisant de son histoire un fumetto à succès, dont le numéro zéro sera publié en 27 versions différentes : « une avec la couverture métallisée, une avec le gadget, une à tirage limité, une spéciale pour la Lucca (grand festival de BD en Italie), la réimpression, celle avec la carte… » Il Ragno est donc la personnification du héros à succès et, dans ce troisième épisode, si Rat-Man le combat, c’est plus par jalousie (« On doit le remettre à la justice ! Il doit payer pour tous les lecteurs qu’il a arnaqués ! Vingt-sept versions de la même histoire… vingt-sept… ») que pour véritablement rendre la justice. On soulignera aussi le culot de l’auteur, puisque c’est entre autres grâce à cette histoire se moquant ouvertement des nombreuses versions que les éditeurs américains proposent de leurs héros afin de rentabiliser au maximum les personnages marchant auprès du public[1]. Il Ragno réapparait dans divers épisodes, dont « Il morso del Ragno » (RM35 / TRM19 / RMC19), où celui-ci se cache derrière une organisation à peine secrète, La Ragno, spécialisée dans la promotion des personnages de comics. À ce moment de la série, Rat-Man a subit quelques déconvenues qui ont vu son succès baisser, et le voilà qui s’adresse à cette société pour que celle-ci redore son image. Cette question du succès, qui met en abîme la série elle-même revient tout au long du fumetto de Leo Ortolani, comme un discours « metafumettico » sur son propre travail, s’amusant de la relativité et de la fragilité de sa situation d’auteur de bande dessinée.

Créateur et créature

Cette métaphore filée se retrouve dans plusieurs épisodes que j’oserais appeler, en interprétant à ma sauce, « la trilogie du créateur et de la créature ». Cette trilogie non-officielle, puisqu’elle n’est titrée ainsi à aucun moment, débuterait avec une autre trilogie, la « saga du clone »[2] (RM11 à 13 /TRM7&8). Dans ces épisodes, face à son succès débutant, Rat-Man se fait cloner au sein du centre de recherche Repetita Iuvant, de façon à pouvoir assurer de façon éternelle la longévité de sa série. Je ne l’ai pas souligné assez, puisque je développerai ce sujet plus tard, mais le personnage de Rat-Man est un peu une tête à claque : égoïste, jaloux, sans morale, il n’est pas précisément celui à qui on a envie de ressembler. Dans ces épisodes, c’est le clone numéro six qui se retrouve sur le devant de la scène. Beaucoup plus sympathique, nous avons juste le temps de nous y attacher, que le vrai Rat-Man, réapparait et décide de mettre fin au programme de clonage, lui étant finalement l’original, le seul méritant vraiment d’être le protagoniste de sa série. Cette saga, qui met d’ailleurs en scène d’autres personnages importants, tels que Janus Valker (je reviendrai sur ce dernier par la suite), s’est déroulée à peu près deux ans après les débuts chez Panini. Une question angoissante se posait certainement à l’auteur : allait-il réussir, maintenant sous contrat et tenu de remplir ses 64 pages tous les deux mois, à faire durer la série, sans finir par se parodier lui-même ? sans cloner indéfiniment son personnage ? Il apparaît qu’il ait lui-même décidé que non, et finalement, le reste de la série prouvera qu’il avait raison.

Deuxième moment de cette trilogie, la réinterprétation des origines de son héros, pour le numéro 14 qui propose deux histoires : une première appelée « Rat-Man 1999 », où le héros est emprisonné au sein de la base Alpha sur la lune, où l’on envoie les personnages subversifs se faire corriger ; une seconde, celle qui est ce véritable deuxième moment, où le protagoniste n’est autre que Leo Ortolani en personne. Ce numéro sortait précisément en septembre 1999, exactement 10 ans après la création du personnage. Cette fois-ci, c’est Leo lui-même, ou en tout cas sa projection auto-fictive, qui revit une version fantasmée de la création du personnage, puis de son succès. On le voit ainsi seul, décrépi et mal rasé, penché sur sa table à dessin, abandonné de tous, continuant à faire vivre son personnage. Quelques pages après, il reçoit une invitation de l’auteur de Lupacchietto[3] à venir le rencontrer. Arrivé chez lui, il trouve un vieil ermite hirsute aux yeux exorbités dessinant sans relâche. Tout en dessinant, luttant, il parvient tout de même à s’adresser au jeune dessinateur en ces mots : « Elle nous utilise ! la monstruosité qui vit de l’autre côté de la feuille ! Elle a… déposé ses immondes œufs dans notre esprit fertile… et nous sommes pris dans ses fils… Nous les avons fait naître… nous les avons nourri avec notre vie même ! Petit à petit ils grandissent… et à présent, ils n’ont plus besoin de nous ! » Quelques pages encore plus tard et Leo se suicide d’une balle dans la tête, terrifié à l’idée du pouvoir de sa propre création. La scène suivante présente Andrea Plazzi (l’éditeur du magazine, qui en signe tous les éditoriaux)[4] en pleine interview. Après que le journaliste lui ait demandé s’il n’avait pas peur d’une baisse de qualité dans les travaux de son poulain, en raison de la productivité, Andrea déclare alors : « Nous sommes prêts à publier tout ce qui sortira de sa tête ! » Apprenant la mort de l’auteur, et la façon dont il a procédé, on le voit soudain crier à propos de la cervelle de Leo : « Vite ! Faites des photocopies ! » Deuxième question, donc, après celle de la répétition et du clonage : Leo Ortolani réussira-t-il à continuer à exister pour et par lui-même, sans être dévoré lui aussi par sa créature ?

La réponse à cette question se trouve peut-être dans le troisième moment de cette « trilogie du créateur et de la créature », très exactement dans l’hexalogie courant des numéros 29 à 34 (réédités dans TRM16 à 18), saga importante qui revient sur le passé du héros, sur ses origines, ses parents, son père, le personnage de Janus Valker, la Squadra Segreta, et l’éternelle question de l’existence des super-héros. Dans le numéro 33, « Il Re e io », il rencontre carrément Jack « the King » Kirby en personne, qui lui révèlera de grands secrets sur les comics de super héros et la vie (du genre : « Vois-tu mon garçon… ce que tu as lu dans les bandes dessinées n’est pas tout. C’est seulement un reflet du monde réel »). Chose amusante : tous les évènements de cette hexalogie sont racontés par Rat-Man lui-même, lors d’un voyage en train, durant lequel il partage son compartiment avec un inconnu qui n’est autre que Leo Ortolani. Un des éléments majeurs de cette histoire s’avère être un homme à capuche qui, dans l’ombre, tire les ficelles, dirige plus ou moins le groupe duquel dépendent les ennemis de Rat-Man, groupe qui lui-même est à l’origine de la Squadra Segreta. En définitive, le pauvre garçon a été manipulé depuis le début. Pire, cet homme à capuche, ne cesse de lui mettre des bâtons dans les roues. Contrôlant ainsi tant le héros que ses ennemis. Il faudra attendre la toute fin de l’hexalogie pour avoir le fin mot de l’histoire : après être enfin sorti de la gare, Rat-Man laisse Leo Ortolani, lui lançant un dernier conseil : « Et cherchez-vous un abri, il commence à pleuvoir ! » Le héros disparaît. Puis, Leo, seul, sort quelque chose de son sac : « Ce n’est pas grave, dit-il, j’ai une capuche. » Ici, l’auteur a définitivement reprit le pouvoir. Plus d’inquiétude, laisse-t-il entendre, la créature ne lui échappera pas. Lui, Leo, contrôle tout.

Continuité narrative dispersée

Enfin, à peu près, puisque pour sa « trilogie manga » (RM72 à 74, dans lesquels sur plusieurs tronçons de ces épisodes Leo prend un style carrément shojo, puis imite Leiji Matsumoto[5]), l’histoire est cette fois-ci aux mains des personnages, réunis en comité de rédaction, qui vont débattre durant les trois numéros de ce qui serait le mieux pour remplir ces pages. On voit évidemment Andrea Plazzi apparaître une nouvelle fois. Ces constants allers-retours entre la réalité et la fiction donnent un ton très particulier à la série. Un des effets en étant qu’il est assez difficile de démêler (à l’intérieur de la fiction) le vrai du faux. Pour exemple, dans les numéros 70 et 71, Rat-Man, Brakko et Jordan (un autre policier) partent en vacance en Eutanèsia, pays asiatique en guerre constante, où l’on organise des voyages pour touristes, qui, une fois sur place, s’empressent de photographier avec leurs portables les affrontements et les cadavres. L’histoire se déroule avec deux lignes narratives : dans l’une se sont Rat-Man et ses amis en vacances ; dans l’autre la quête guerrière de Ratto, sorte de Rambo, qui ici, tire dans le tas au nom de Jésus. À la fin de l’histoire, les deux trames se rejoignent, et Rat-Man et Ratto se rencontrent. Pourtant, malgré ça, il semble que Rat-Man et Ratto soient la même personne. Ou l’un l’incarnation de pulsions guerrières de l’autres… mais rien n’est jamais clairement délimité. De sorte que, ce désordre grouillant, avec plusieurs parallèles narratives dans la fiction même, auxquelles s’ajoutent les renvois à une prétendue réalité, semble au final avoir sa cohésion propre. D’une certaine façon, rien n’est vrai, mais rien n’est faux. On pourrait peut-être résumer cela par ce texte d’introduction, dans l’épisode « Io sono legenda » (RM64) : « La légende est une vision distordue et fantasmée de la réalité. De fait, la légende est un mensonge. Alors pourquoi, tous, sentons-nous le besoin de la raconter aux autres ? »

(à suivre…)



[1] Spiderman, pour exemple, a eu droit à plus d’une dizaine de séries à son nom, dont certaines sont encore en cours de publication et quelques-unes des réécritures avec variations des origines du héros : The Amazing Spider-Man, The Spectacular Spider-Man, Web of Spider-Man, Marvel Team-Up, Peter Parker : Spider-Man, Friendly Neighbourhood Spider-Man, Marvel Knights Spider-Man, Amazing Spider-Man Family, Marvel Adventures Spider-Man, Spider-Man : Legend of the Spider Clan, Spider-Man : Chapter One, Ultimate Spider-Man, Spider-Man India… ce sans compter la version japonaise, puisque le personnage a eu droit à son manga, les séries dérivées telles que Spider-Man 2099, la version futuriste du héros, ou celles mettant en scène d’autres personnages, avec notamment Venom (un de ses pires ennemis, reconverti en héros bad-boy), Spider-Girl (sa fille) ou Spider-Man Loves Mary Jane (les aventures romancées de l’amoureuse de Peter Parker). Oui, rien que ça.

[2] Encore un clin d’œil au même Spider-Man, puisque celui-ci a eu droit à un très long arc narratif où l’on découvrait que le personnage dont on suivait les aventures depuis quelques années n’était autre qu’un clone, le vrai Peter Parker ayant perdu la mémoire et errant anonymement on ne sait où.

[3] Évidente référence, pour un italien, à Lupo Alberto, personnage créé par Guido Silvestri en 1974 et qui a toujours sa revue mensuelle de nos jours, les bandes y étant assurés par de nouveaux auteurs. Il existe en outre de très nombreux recueils et rééditions de toutes sortes et de tous formats.

[4] C’est Andrea Plazzi qui, avec Enrico Fornaroli, parla en premier du fumetto autoédité de Rat-Man à Marco M. Lupoi. Il est depuis rédacteur en chef du magazine et Leo lui rend hommage en le faisant apparaître dans les pages de sa BD. L’adaptation animée lui a aussi donné un beau rôle puisqu’il semble qu’il apparaisse de façon systématique dans chacun des épisodes, sous le nom de Mr P.

[5] Pour rappel : « shojo » veut dire manga pour jeunes filles, à l’inverse de « shonen », à destination des garçons. Leiji Matsumoto est l’auteur du manga Captain Harlock, connu en France sous le nom d’Albator.

Une série d’auteur

In Ô America ! on May 18, 2011 at 8:13 am

Aussi attachante qu’agaçante*, la série** de David E. Kelley mériterait un interminable nombre de commentaires désobligeants : une série idiote de gonzesses en plus, beau mélo dégoulinant, avec des malheurs nombrilistes à la con, puisque, effectivement, on trouve plus hard que d’être avocat à Boston, portant complets ou tailleurs valant certainement deux ou trois mois de mon salaire… Tout ça, sans parler de la musique entêtante et incessante de Vonda Sheppard, cette chère Vonda.
Pourtant, Ally Mc Beal mérite qu’on s’y arrête, à plus d’un titre.

Première chose capitale, qui a pour sûr fait le succès de la série, ce sont ses personnages secondaires. Parce que oui, Ally Mc Beal, on en est amoureux, disons au début, les trois premiers épisodes, puis on a un peu envie de lui foutre des claques et/ou des coups de pieds au cul tout le reste de la série. Mais reste cette étonnante brochette de seconds rôles (eux aussi aussi attachants qu’agaçants), qui feront qu’on suivra la série de bout en bout, en voulant savoir ce qui va leur arriver, bien que plusieurs fois, au bord de tout lâcher. Ils incarnent chacun, disons, les travers et névroses contemporaines : l’addiction sexuelle, le besoin de reconnaissance, les rêves de prince charmant et d’âme soeur, l’égocentrisme et/ou le narcissisme, l’espoir fou même si désuet en certaines valeurs, le capitalisme assumé (même si désespéré), les angoisses et phobies de toutes sortes… En disant ça plus simplement : ils sont tous fous. C’est non seulement plutôt poilant, mais c’est surtout sur quoi repose la dynamique de toute la série, avec pour principal résultat bon nombre de situations “cocasses-slash-déjantées”***, et toujours psycho-sociologiquement marquantes. En tout cas, toujours prenantes, puisque, fatalement, au mieux l’identification fait mouche, et au pire, on se marre bien, comme – d’une certaine façon – on peut le faire avec les personnages névrosés de Woody Allen.

Reste, qu’évidemment, vu de chez nous (c’est à dire pour ma part, dans la banlieue parisienne, clairement dans le quartier pauvre), ces histoires d’avocats friqués, ça fait un peu grincer des dents. Pire du pire : on s’attache beaucoup, par exemple, au personnage de John Cage (rien à voir avec l’autre John Cage), touchant par sa maladresse, préférant vivre des histoires d’amour à sens unique et à distance plutôt que de risquer de se faire rembarrer… Malheureusement, quand celui-ci se fait le chantre de Noël (et/ou de toute autre fête ou valeur à la lilmite de la bondieuserie), soit disant la fête de l’amour et de la solidarité, et ce à grand renfort de violons et petit piano mélancoliques, avec grandes tirades dégoulinantes, on a un peu envie de sortir le DVD du lecteur pour l’envoyer valdinguer vite fait contre un mur. Au final, on préférera son confrère, Richard Fish, genre de petit garçon capricieux et désemparé, dont la morale se résume à : “Sexe, fric, fric et encore du fric”, ce qui reste au final moins crapuleux quand on encense d’une certaine façon le capitalisme tel qu’il est pratiqué de nos jours.

Un peu dans ce même sens, un des intérêts majeurs de la série réside dans les procès, qui – de manière un peu grossière, certes – nous interrogent sur notre société. David E. Kelley, le scénariste, qui a été avocat, choisit toujours des sujets un peu délicat. Exemple : une agence de communication renvoie une de ses hôtesses d’accueil parce qu’elle est trop grosse (en vérité juste un peu ronde). La morale nous dit que c’est mal, mais pourtant, il s’agit d’une agence de com, pour laquelle l’image ne peut que primer. Pire : Ally se retrouve à défendre l’agence, gagnant carrément le procès. Puis découvrant qu’elle-même a été embauchée entre autre pour son physique. La plupart des procès évoquent toujours ce genre de situations, où l’on ne sait plus bien comment trancher. Ça titille sur l’hypocrisie de notre société, sur la bienséance, et les choses qui pourtant sont ce qu’elles sont. Malheureusement,  ça laisse un peu un goût d’impuissance. On ne sait donc jamais sur quel pied danser : est-ce une dénonciation des trucs craignos de la société ? Un simple constat désabusé ? Ou est-ce que, à l’instar d’un How I Met Your Mother, ça ne légitime pas quelque part tout ça ?

Question constat désabusé, on peut dire que la quête (mal barrée) du prince charmant en prend aussi un coup : ici, c’est encore une fois à double tranchant. On ne sait jamais trop si la morale est : chacun à son âme soeur qui l’attend quelque part ; ou bien : laisse tomber les contes de fées, c’était une blague. De façon certes toujours une peu grossière, la série joue avec cette question, avec les idées que nous mettent dans la tête les films Disney, avec la romance nunuche fleur bleue, avec le sexe aussi… Au final, de par la réalisation, et l’insistance (agaçante) sur les rêves d’Ally ou de ce cher John, on a tendance a toujours plus ou moins rebasculer du côté de l’héroïne, et de ce rêve bêta. On ne sait pas trop quoi penser par contre, quand, texto, l’on fait comprendre à un type, bien grand, bien gros, qu’il ne se tapera pas la jolie Ally, parce qu’il est gros comme un thon, et que tout ce qu’il peut attendre de la vie, c’est de rester avec sa gonzesse, elle aussi bien grasse, même s’il l’aime juste un peu. Quand même, le mythe est écorché. Et c’est une des autres qualités de la série : puisqu’elle mêle ces questions de rêves et d’ambitions, de réussite personnelle ou sociale, d’étique…  et confronte, même, fait s’entrechoquer le monde de rêves et des illusions à celui bien réel et souvent pas si drôle qu’est le notre.

Et cela, il faut bien le souligner, puisque c’est une des rares série existante que l’on pourrait qualifier de “série d’auteur”. À la différence de nombreuses séries américaines, écrites par des staffs complets de scénaristes, qui font des réunions pour tester entre eux les gags, Ally Mc Beal (à l’exception de cinq épisodes maximum) est le travail forcené d’un seul et unique scénariste, un peu obsessionnel, qui écrit tout de bout en bout. Et, même s’il n’a rien réalisé, on sent sa présence, son “style” partout, jusque dans le choix – ô combien tendancieux – de la présence musicale de Vonda Shepard, ou le casting, qui donne parfois l’impression qu’il fait jouer ses amis. Aussi tendancieuse moralement, à la limite d’une sorte de propagande propre aux séries américaines, Ally Mc Beal a au moins ce mérite d’être l’oeuvre d’un seul homme. Ainsi, si l’on doit reprocher quelque chose à quelqu’un, ce sera à celui-ci et à lui seul. Rien que pour ça, ça force quand-même le respect.

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* “Aussi attachants qu’agaçants”, ça sera, je pense, le titre d’un prochain billet sur les séries américaines.

** Diffusée par la Fox entre 1997 et 2002. Disponible en cinq coffrets DVD.

*** Principal argument de vente, en gros, sur les coffrets DVD.

La Geste de Rat-Man (II)

In dans le texte, La Geste de Rat-Man on May 17, 2011 at 5:50 pm

La parodie comme prétexte

Rendre hommage

On l’a dit plus tôt : à la base tout part d’une parodie rigolote de Batman. Or, si l’on se penche ne serait-ce que sur ce premier épisode (que l’on peut lire soit dans Tutto Rat-Man[1] nº1, dans sa version remaniée de 1997, ou dans Rat-Man 75, pour le fac-similé de la version de 1989), on remarque immédiatement que le résultat et l’original ne partagent plus que quelques lettres dans un nom et, certes, un majordome. Sans pouvoirs, mais sans gadgets particuliers, pas très courageux, égoïste, petit, maladroit… Rat-Man n’a de super-héros que son ridicule costume.  Dans le courrier des lecteurs de RM64, pour répondre à Paolo, qui lui demande pourquoi il « copie » d’autres œuvres pour réaliser sa BD, Leo écrit ceci : « C’est simple, Paolo, tu devrais (…) regarder autour de toi, ce qui se passe aujourd’hui, dans le graphisme, dans les BD, dans la mode ! Que faut-il comprendre à ça ? Je n’en sais rien, j’ai copié le courrier de Scuola di fumetto. Hommages ! Les copies s’appellent “hommages”. » Pour expliciter ces dires emprunts d’ironie, disons plutôt que Leo Ortolani appartient à cette génération d’auteurs qui, à l’instar d’un Alan Moore, d’un Quentin Tarentino, d’un Joss Wheddon… (la liste peut continuer) créent des œuvres ultra-référencées, non pas par manque d’inspiration, mais parce qu’elles résonnent avec les univers avec lesquels ils ont grandi. En somme, ils payent un tribu à leurs prédécesseurs.

Il faudrait en dire un peu plus sur ce qu’est concrètement le fumetto de monsieur Ortolani, afin d’expliciter mon propos. Reprenons très vite pour situer : le personnage fait sa première apparition dans le deuxième numéro de Spot (lui-même supplément de la revue de bande dessinée L’Eternauta) en juillet 90. L’histoire met en scène un petit personnage simiesque, qui devient super-héros après avoir perdu ses parents dans un grand magasin, en période de soldes. À la recherche d’un symbole pour son identité super héroïque, la réponse lui est donnée par le facteur lui livrant son exemplaire de Topolino[2] ! Deux autres histoires apparaissent dans la revue Made in USA, jusqu’à ce que, en 1995, l’auteur décide d’auto-publier son propre comic, utilisant pour cela son salaire de jeune géologue[3]. Douze numéros, plus un « spécial origine », sortent jusqu’en 1997. Ces quelques numéros posent tout de même quelques bases. On voir déjà apparaitre tous les personnages secondaires majeurs : le Capitaine Krik, chef de la police, l’inspecteur Brakko, le meilleur ami du héros, Cinzia, l’ex-facteur, désormais admiratrice numéro un de Rat-Man, ou encore Arcibaldo, le majordome flegmatique. C’est aussi Thea, le grand amour du héros, création d’un scientifique fou à partir d’une rose, qui meurt dans l’épisode même où elle apparaît, et qui par la suite hantera le héros jusque dans les épisodes les plus récents. Une petite trilogie pourvoie le héros d’éléments d’un passé qui se dévoilera encore plus par la suite : celle de la Squadra Segreta, équipe dont faisait partie le héros, sous le nom de Rat-Boy.

On peut le dire, un best-seller

Ça n’aurait pu être que ça[4]. Sauf que : lors d’un festival BD, où il vend son travail, il est approché par Marco M. Lupoi (le grand boss de Panini Comics) qui lui propose soudain un deal : être édité chez Panini, et tout particulièrement, chez Marvel Italia. À mon avis, personne, et surtout pas Leo Ortolani, n’avait pu prévoir ce qui se passerait par la suite. L’idée d’origine était de tenter l’aventure avec quelques numéros, dans lesquels seraient réédités les épisodes déjà parus, avec des bonus, et notamment, puisque cela était possible : Rat-Man allait rencontrer les super-héros Marvel (qui furent : L’Uomo Ragno, Dottor Destino, Elektra, Wolverine). Les premiers numéros sont en cela assez sages. On reste dans un univers presque seulement parodique, la plupart des épisodes fonctionnant alors seuls, le magazine s’adressant clairement aux seuls lecteurs des comics Panini et Marvel. Pourtant, déjà le ton est là : un humour absurde, certes, qu’on a comparé aux Monty Python (ce qui est je crois aussi vrai que parfaitement trompeur), qui glisse parfois dans un côté un peu pipi-caca-bite, mais qui met la plupart du temps en lumière les faiblesses du héros et de ceux qui le côtoient. Particulièrement, le dessin s’impose immédiatement : Leo ayant réussi à synthétiser ses influences dans un style à mi-chemin (pour tenter une description grossière) entre Kirby et Schultz, qui évoquera par certains aspects le style de Jeff Smith et de sa longue saga, Bone[5]. Du point de vue formel, on notera aussi le format du magazine : 16X21cm, en réalité un format traditionnel italien, entre autres celui de Dylan Dog, dont il reprend par ailleurs le découpage assez sage, en trois bandes régulières. Une manière de s’inscrire dans la filiation italienne, tout en faisant malgré tout du comic de super héros.

Le succès ayant été au rendez-vous, la série continua chez Marvel Italia, puis chez Cult Comics, avant de finir chez Panini Comics (toutes des succursales de Panini). Ce fait est particulièrement intéressant, puisque sans cela, peut-être aurait-elle déjà pris fin. À posteriori, des évènements ayant eut lieu dans les premiers numéros deviennent alors significatifs, puisqu’ils trouvent désormais échos dans les nouveaux épisodes. Ainsi, le numéro 83 est sorti il y a peu (j’écris ceci en avril 2011), et l’auteur ne semble pas s’épuiser.

Univers en expansion perpétuelle

Toujours fonctionnant sur ce mode parodie/citation/hommage, un univers semblant en perpétuelle expansion s’est développé : nombreux personnages secondaires prenant de l’importance, cycles fondateurs (en forme de trilogies, tétralogies, hexalogies…), mythe du héros prenant de l’épaisseur, géographie et villes devenant des repères (dont La Città Senza Nome, la ville du héros, ou La Città Molto Grande)… Leo ayant un rapport à la chronologie assez bordélique, de fréquents aller-retour et flashbacks constituent les arcs narratifs qui occupent plusieurs épisodes. La trame générale est devenue tellement complexe que dans les numéros 70 à 75, l’auteur propose une « Rattologie » pour remettre un peu d’ordre[6]. On y découvre entre autres que pour lire la série dans un véritable ordre chronologique, il faudrait la lire dans le désordre.

On soulignera  aussi les nombreux épisodes qui ne trouvent pas leur place dans cette chronologie : tous ceux qui mettent en scène Rat-Man dans d’autres rôles que celui du super héros loser. Ainsi, il est aussi à l’occasion agent secret (parodie de James Bond dans « Operazione Geode » RM8), aventurier de l’espace (à bord d’une imitation de l’Enterprise de Star Trek dans « La Gabbia » RM26), soldat increvable (dans la peau de Ratto – RM70+71, puis 82 à 85), monarque de royaumes oubliés (dans « Cinzia la barbara », où celle-ci vient à sa rescousse, en version transsexuelle de Conan ; puis dans 299+1 – RM62+63)… Étonnamment, ces aventures parallèles semblent malgré tout nourrir la trame principale, tant à chaque fois les personnages créés par Leo Ortolani prennent le pas sur la parodie, et s’imposent à celle-ci. Un des épisodes pourrait même nous donner la clef de ces alternatives. À l’occasion du numéro 48 intitulé « Rat-Man & Friends » (réédité dans TRM25), Leo invite ses copains à réaliser quatre histoires mettant en scène son héros, les seules dont il ne sera pas responsable. Il y signe une historiette d’introduction dans laquelle, suite à un bug spatiotemporel, Rat-Man retrouve son appartement envahi de centaines de lui-même. Heureusement AEIOU, gardien de toutes les réalités apparaît et remets tout en ordre. Au passage, il explique tout de même au pauvre Ratty désorienté : « L’existence est comme une partie d’échecs… Ainsi, tout comme chaque mouvement crée un nouveau schéma de jeu… chacun de nos choix crée une nouvelle réalité… en en créant infiniment… continuellement. (…) Il existe même des réalités où Rat-Man est seulement un fumetto, dessiné par un humain à lunettes…»

De fait, en raison de ce côté systématiquement référencé et parodique, on pourrait croire à une facilité marketing, en pensant que le but est de vendre sur le dos de franchises qui cartonnent. C’est peut-être légèrement le cas de la part de Panini. Mais je pense que pour l’auteur, cela est juste une évidence, celui-ci ayant trouvé ici son mode d’expression propre. Je suis d’ailleurs persuadé que le simple nom de Leo Ortolani, en couverture, fait plus vendre que les franchises parodiées. Surtout, même si définitivement Rat-Man est une série incroyablement drôle, son auteur ayant une intelligence du gag[7] rare, celle-ci s’oriente de plus en plus vers des terrains proches de la philosophie. Les récits sont désormais hantés de nombreuses métaphores et réflexions sur la réalité et la fiction, sur l’existence et la façon de chacun d’être au monde. Au cœur d’un maelstrom grouillant et peut-être parfois un peu trop mystico-onirique, on décèle pourtant à plusieurs reprises des propos pertinents et importants. C’est de nombreuses fois Il Pipistrello, le maître de Rat-Man, qui dispense de sages propos (« Sais-tu pourquoi tu tombes, Marvel Mouse[8] ? Parce que tu as peur de tomber. »), mais ceux-ci sont le plus souvent implicites et transmis au lecteur par des biais détournés. En particulier à l’aide de nombreuses métaphores, enchâssées les unes dans les autres.

(à suivre…)


[1] Pour simplifier, je me réfèrerai ensuite aux albums ainsi : RM pour Rat-Man Collection, TRM pour Tutto Rat-Man et RMC pour Rat-Man Color Special.

[2] Topolino ou Mickey chez nos voisins italiens. Le facteur apparaissant dans cet épisode prendra de l’importance par la suite, puisqu’il s’agit en fait de Cinzia, la transsexuelle blonde platine, amoureuse de Rat-Man, qui viendra à son secours de nombreuses fois.

[3] Le thème du géologue revient par ailleurs de très nombreuses fois dans la série. Notamment, dans l’épisode « Operazione Geode » (RM8 / TRMX / RMC13), où Rat-Man, cette fois-ci agent secret, affronte la Geode, une organisation criminelle mondiale dont les membres sont tous géologues.

[4] Leo, dans un article de RM59 : « C’était les années de l’auto-production (…). J’étais, comme on dit, un auteur débutant. Et qu’arrive-t-il aux auteurs débutants ? Certains (…) se rendent la nuit sur les forums, se forçant à lire les commentaires sur leurs fumetti. À ce moment, tout en pleurant, ils promettent qu’ils finiront par s’arrêter et que tout ira pour le mieux, avec un travail sérieux, comme géologue ou drag-queen durant la tombola paroissiale. »

[5] Jeff Smith déclarait à propos de son comic qu’il était un croisement entre Le Seigneur des Anneaux et Bugs Bunny.

[6] Significatif à la fois de l’humour de Leo Ortolani autant que de la reconnaissance qu’il a pour ses lecteurs, il remercie les rédacteurs de la page Wikipédia de Rat-Man, l’ayant bien aidé dans son entreprise.

[7] D’après les propos du rédacteur du site VibrArte, menant une interview auprès de Leo Ortolani, de jeunes auteurs déclarent visiblement pratiquer un humour « à la Ortolani ».

[8] Avant d’être Rat-Man, le personnage a d’abord été Rat-Boy au sein de la Squadra Segreta dirigée par Il Lupo, puis Marvel Mouse, sous l’égide de Il Pipistrello.

La geste de Rat-Man (I)

In dans le texte, La Geste de Rat-Man on May 16, 2011 at 11:24 pm

Je commence par la fin

Nous sommes en Italie, où Inés m’a invité pour passer le jour de l’an. Comme je suis sans le sous, c’est elle qui me paye le billet. Cela n’empêche pas que je me mette à la recherche de quelques fumetti pour garnir ma bibliothèque. Un soir, de retour des rues de Rome, je réussis à les traîner, elle et son ami Diomèdes, chez qui nous logeons, jusqu’aux bouquinistes du quartier de la gare, à la recherche de quelque exemplaire de PK:Paperinik new adventures. Farfouillant sur le stand d’un vieil alcoolique bizarre, me voilà attiré par la couverture d’une sorte de comic en italien, sur laquelle un faux Captain America tabasse un petit personnage grossier : c’est là le numéro 81 de Rat-Man. Le dernier numéro, m’explique le bouquiniste bizarre, les autres n’étant déjà plus disponibles ! Nous voilà dans un tram bondé, où je feuillette mon fumetto rigolo. Je ne savais pas alors qu’il était trop tard pour moi. En quelque sorte, cet article est une façon de me dédouaner et d’expliquer comment j’ai pu, par la suite, dépenser de quoi payer deux fois un billet d’avion pour Rome, afin d’accumuler une belle pile de ces fichues BD.

Pratiques culturelles

Fumetti des kiosques

Si l’on se penche sur le paysage de la bande dessinée italienne, celui des fumetti[1], il est rapide de se rendre compte que les pratiques culturelles locales en regard du neuvième art n’ont rien à voir avec celles des proches voisins. Pour exemple, même s’il existe des groupuscules du type de nos indés[2], il suffit de se rendre dans une Feltrinelli (un équivalent de la Fnac) ou d’ouvrir le magazine Leggere:tutti (« mensile del libro e della lettura ») pour constater deux choses : 1) Le rayon fumetti de la première ne laisse que peu de place à la production strictement italienne, quelques albums se perdant au milieu des comics, mangas, classiques du type Peanuts, ou BD franco-belges (si, si, on y trouve aussi El Gatto del Rabino !). 2) Sur les 96 pages du « mensuel du livre et de la lecture », rien qu’une seule de consacrée à la bande dessinée, et il s’agit pour le numéro 53 de célébrer l’anniversaire des susdits Peanuts, et pour le 54 d’annoncer la sortie de l’adaptation en film du succesfull Winx Club !

Le fait est que, même s’il existe des fumetterie, la véritable place des fumetti est autre : on les trouve surtout en kiosques. Cela laisse présumer de la place culturelle que peut avoir la BD dans le pays. Quelque chose de plus ou moins jetable – si l’on ne se place pas du point de vue des geeks accumulateurs[3] (oui, j’en suis). Quelque chose qui, finalement, n’est pas vraiment un livre, laisserait presque sous-entendre Leggere:tutti.

Ces fumetti des kiosques ce sont : encore des comics et des mangas, en grande quantité, et en grande partie publiés par Panini Comics Italia, qui détient entre autres la succursale Marvel locale[4], ou leurs concurrents Star Comics.  Pour la production italienne ce sont principalement les célèbres Dylan Dog, Martin Mystère, Tex (et leurs nombreux confrères, publiés en France dans les pockets de Lug et Semic)… tous hébergés chez l’éditeur Sergio Bonelli, ou d’autres du même type tel que le non moins connu Diabolik… Beaucoup de bandes d’aventures, polar, SF ou fantastique, produites au kilomètre. Et, bien entendu, ce sont surtout les magazines de Disney Italia (qui fournissent la plupart de la matière pour nos Mickey Parade et Picsou Géant). Dylan Dog, lui, arrivera bientôt à son numéro 300, au rythme d’un album de 100 pages par mois (plus les rééditions). La série est toujours supervisée par son créateur, Tiziano Sclavi, avec une team créative de quelques scénaristes et plusieurs dessinateurs pour assurer des sorties constantes. Rien n’a changé : pour chaque numéro, un meurtre étrange, une belle fille désemparée, Dylan arrive, emballe la fille, résout l’énigme, tue le monstre.

Il y a eu chez Disney quelques expérimentations autant marquantes que marketing, telles que les W.I.T.C.H. ou le Winx Club (cf. ce que l’on disait plus haut avec le film en 3D). Ou bien l’amusant et dynamique remake version super héros high-tech de Fantomiald : PK:Paperinik new adventures. Cependant, tout ça s’avère encore œuvré par des teams, avec peu de marge de manœuvre. Le résultat est celui-ci : peu d’œuvres « d’auteurs » mises au premier plan. Par ailleurs, un certain nombre de leurs plus ambitieux scénaristes et dessinateurs finissent transfuges édités en France ou ailleurs, où l’accueil réservé semble plus luxueux.

Le cas Rat-Man

Voici donc le contexte général, dans lequel il faut situer Rat-Man. Commençons par noter deux choses à son sujet : tout d’abord, il s’agit quasiment du seul fumetti strictement italien publié par Panini Comics[5]. Et surtout, le seul magazine dont l’intégralité des planches sont l’œuvre depuis plus de 80 numéros d’un seul et unique auteur (seulement aidé par son frère pour la mise en couleur des couvertures et de certains numéros spéciaux), dont le nom apparaît clairement en couverture : Leo Ortolani.

On apprendra, avec quelques recherches, que la prestigieuse revue américaine, The Jack Kirby Collector, le considère comme un des plus grands descendants de Jack Kirby[6], rien que ça ! Et pourquoi donc cela ? Remontons en 1989, un jeune géologue, un peu geek, obsédé par les comics et les fumetti qu’il collectionne comme un dément[7], et avec un peu d’argent de côté, crée pour s’amuser une petite parodie de Batman, qui fait alors un tabac au cinéma. Il place d’abord quelques pages dans une revue, puis une autre, jusqu’à se lancer dans l’auto-édition de son propre bouquin. De bouche à oreille, le talent et le temps aidant un peu, le succès est tel qu’en 1997, Panini Comics Italia lance : Rat-Man Collection, dans les pages duquel Leo redessine les premiers épisodes, en mieux, puis, doucement crée un passé et un univers entier et débordant où faire vivre et évoluer son personnage. Très vite les exemplaires se trouvent tous « esauriti » et Panini pour contenter les fans lance Tutto Rat-Man, dont chaque sortie compile deux numéros de la série régulière. Et puis, il y aussi les Rat-Man Color Special, avec les meilleures aventures rééditées en couleurs. Plus des hors-séries spéciaux et d’autres albums où M. Ortolani parodie d’autres succès, avec des albums comme : 299+1, Avarat 3D (avec les lunettes), Star Rats, Il Signore dei Rati…etc. Bon. Peut-être un peu trop, parfois. Et le fric doit tomber, je vous dis pas. D’autant qu’il faut compter le merchandising, le jeu de cartes (Panini, on vous a dit), les mugs, les T-shirt, l’adaptation en dessin animé… et même un fan-club officiel. Ironie du sort, alors que Leo ne doit pas être guéri de son obsession accumulatrice pour les comics et les fumetti, il a en tout cas pris sa revanche : aujourd’hui, c’est lui qu’on collectionne.

(à suivre…)


[1] Et j’utilise à dessein le terme italien, comme un autre l’aurait fait en disant « manga » pour parler d’une bande dessiné japonaise, tant la pratique italienne diffère de la notre.

[2] En 2009, le festival Rennais Périscopage avait invité quelques uns des représentants de cette « nouvelle bande  dessinée » italienne, dont Elettra Stamboulis, organisatrice de Komikazen, festival de « bandes dessinées du réel », ou son confrère Gianluca Costantini, qui présentait leur ouvrage commun L’ammaestratore di Istanbul. Entre autres… Je conseille, afin de contrebalancer un peu mes propos ci-dessus, de consulter aussi le site des éditions Becco Giallo : http://main.beccogiallo.net/.

[3] D’après les publicités au dos de mes exemplaires de Rat-Man, il existerait un très grand nombre de festivals de BD en Italie, mais ceux-ci sont systématiquement associés aux dessins animés, aux jeux, à des cosplays et évidemment à destination d’un public collectionneur fétichiste – en définitive, un monde à part, qui ne communique pas avec ceux de la littérature et des arts plastiques comme cela est de plus en plus fréquent en France.

[4] Tout comme en France, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne et au Brésil !

[5] En vérité après enquête, Panini publie deux ou trois séries, aux sorties parcimonieuses, réalisées par des italiens, mais qui ressemblent fortement au type de fumetti classiques qu’on trouve chez Sergio Bonelli.

[6] Jack Kirby, dit « the King », est le créateur, avec Stan Lee, de la plupart des personnages emblématiques de Marvel : Spider-Man, Hulk, Thor, Captain America, les X-Men, les Fantastic Four… Il est reconnu comme le maître incontesté du comic de super-héros et est remarquable par son style extrêmement dynamique, ses découpages percutants, un encrage épais et nombre de détails dès qu’il s’agissait de dessiner des machines du futur complexes, ou des environnements fantastiques et oniriques. À l’instar de nombreux dessinateurs, Leo Ortolani se réclame de sa filiation et lui rend hommage à plusieurs reprises dans ses travaux.

[7] De son propre aveu, dans un article de Rat-Man 75, de novembre 2009, commentant la réédition de la toute première version auto-éditée du fumetti, datant elle de 1989.

Déviation

In ô you fucking 90'S, old school classics on May 13, 2011 at 10:42 am

Rappel : durant les années 80, les super héros subissent une crise. Années aussi pop que pourtant désabusées, les 80′S voient la figure archétypale de l’industrie BD nationale légèrement sombrer dans une sorte de dépression (le Darknight de Frank Miller, ou les Watchmen d’Alan Moore pour premiers exemples…). Au début des 90′S, il faut presque encore une fois réinventer le super héros. Mais Marvel et DC ne seront pas les fers de lance de ce renouveau. Pour ça, il faut attendre qu’un petit crew* fatigué d’être exploité par la Marvel (et suivant certainement les exemples de Dave Sim et des malins/chanceux du Mirage Studio) décident de fonder leur propre maison d’édition, en creator-owned : Image comics. S’il est vrai qu’aujourd’hui l’idéal du creator-owned d’origine a été un peu bafoué, il est notable que les premières séries lancées chez Image ont amorcé un véritable et radical renouveau : désormais, les super héros étaient définitivement passés du côté obscur : au choix, le Spawn de Mc Farlane, sombre et glauque ; le hardcore et violent Savage Dragon d’Erik Larsen ; ou les Youngblood de Rob Liefeld, groupe de super héros dépendant du gouvernement et agissant telles des popstars pleines d’ego, avec tous le conflits internes que cela implique…

Malgré tout, bien que plus sombres ou matures, ces nouveaux héros restent la plupart du temps assez moraux, à quelques exceptions… De ces exceptions marquantes, il y eut les DV8, ou “deviants” : le pendant version force totale obscure desGen13. Aujourd’hui un peu oubliés, ils semblent pourtant avoir été pensés dès le début par leurs trois créateurs, Jim Lee Brandon Choi et J. Scott Campbell. Clairement, les protagonistes étaient à limite des reflets version bad guys des gentils héros pseudo-mutants** de Gen13. Cependant, il semble qu’il ait fallu un certain temps avant que ce spin-off soit lancé. Et même une fois cela fait ça n’était pas gagné.

Enfin, dès les premiers numéros, le bébé ayant été refilé à Warren Ellis, scénariste anglais au ton percutant, l’ambiance est vite posée : l’équipe était dirigée par Ivana Baiul, une vilaine, riche et pleine de manigances, qui les envoyait toujours dans des missions casse-cou, où ils risquaient leurs peaux. Bien qu’un peu grossier dans ses premiers numéros (parce qu’il fallait vite faire comprendre de quoi il s’agissait), le comic décapait. On avait droit à tout : les conflits au sein de l’équipe, la drogue, des relations amoureuses bizarres, voire un brin incestueuses, des rébellions, des départs, des retours. Bref, tout les plaisirs d’une équipe de super-héros, sauf que ceux-là, dans la bonne tradition revival de chez Image, c’était des voyous. Mais des voyous avec du coeur, alors on surfait entre le bien et le mal, entre la transgression et la morale, constamment. Ça donnait un ton un peu spécial à la série, un peu gros parfois, mais quand-même. Et surtout, ça rendait les personnages attachants. Ça et le fait qu’on leur avait forgé à chacun des personnalités bien trempées, et qu’ils étaient tous un peu fous et un peu à côté de leurs pompes. Constitué de : Evo l’homme chien, Copycat la télépathe schizophrène, Frosbite canalisateur de chaleur grand black aux tresses blondes, Powerhaus absorbant les émotions pour faire grandir son corps, et Sublime sale caractère et pouvant changer la densité de son corps, le groupe avait une dynamique oscillant entre solidarité dans la lose, et on se déteste tous. Mécanique qui parfois avait un air de refrain systématique…

Éditorialement, le titre a une histoire intéressante. Attendu depuis un moment,  ça sentait assez le carton, tout en étant un peu audacieux : avec Warren Ellis au scénario et Humberto Ramos au dessin, tous deux à l’époque jeunes valeurs montantes, le second avec son trait si caractéristique, alliant à un découpage dynamique propre aux comics de l’époque à des influences manga et cartoonesques. Or, comme pour tous ces titres un peu outsiders, découlant de séries plus commerciales, ça a très vite fait voir quelques failles : doucement Humberto s’est débiné, et on a eu droit à une succession de remplaçants plus ou moins talentueux, choisis au départ pour leurs styles cartoon/manga, et qui firent s’arracher les cheveux à pas mal de lecteurs (bien que, pour ma part, je les kiffais pas mal), c’était notamment Juvaun Kirby et Jason Johnson. Puis on a eu le très laid Tom Raney (dont les éditeurs français semblaient se féliciter) et ce, jusqu’à ce qu’Al Rio s’y colle pour un long run. Al Rio, pour info c’était une sorte de clone légèrement raté de J. Scott Campbel (le dessinateur et co-créateur des sus-dits Gen13). C’est comme ça.

Et puis bien sûr, Ellis s’est barré aussi, certainement pour aller créer sa série bien à lui, au succès plus imposant : The Authority.  Il fut donc remplacé dès l’épisode 9 par Mike Heisler*** qui a tenu le reste de la série seul, jusqu’au bout. Parce que oui, il y a eu une fin. Complètement bâclée, il est vrai, la toute dernière page, confuse au possible, faisant semblant de clore la saga. Les deux derniers épisodes étant d’ailleurs illustrés par un type sorti de nulle part (Trevor Scott), alors que le fameux Rio venait de tenir un an au complet (un record pour un comics de seconde zone comme celui-ci). On notera qu’entre temps la série n’était plus publiée par Image, puisque Jim Lee avait vendu son label, Wildstorm, à DC****. En France, le succès assez moyen de la série, eut pour conséquence l’arrêt de la série au numéro six (contenant les épisodes 11 et 12), laissant les fans en plan. Heureusement, l’éphémère éditeur Spark, qui devait avoir à sa tête quelques-uns des sus-dits fans en déroute, reprit la publication un peu plus d’un an après. Grâce a eux, DV8 est donc, pour les quelques courageux qui ont osé suivre la série de bout en bout, un des rares comics publiés en France que l’on peut lire en entier. Et rien que pour ça, c’est déjà quelque chose.
Effectivement, le fait qu’il y ait eu une fin signale bien le statut de la série : assez bien pour qu’on la jette pas à la poubelle, mais pas assez accrocheuse et vendeuse pour la faire durer indéfiniment comme les X-Men… C’est certainement là le destin de ces séries un peu bâtardes, aussi mythiques que maudites. Quelque part tant mieux, non ? Ça permet aux malades de s’arrêter à un moment et de dire, woh, j’ai la collec’ en entier. Top. Bon, je te dis pas d’aller courir les comic-shops pour fouiner et les trouver d’occaz, mais sait-on jamais, si tu les trouves chez un pote…

NOTE : en France, la série est constitué de 6 numéros édités chez Semic, puis de 1o numéros chez Spark, auxquels il faut ajouter le Gen13 hors-série nº10 (petit cross-over) qui se glissera entre les numéros 8 et 9 de Spark.

———————

* Petit crew étant constitué de : Todd McFarlaneJim LeeErik LarsenRob LiefeldMarc SilvestriWhilce Portacio et Jim Valentino.

** Dans sa première version, Gen13 s’appelait Gen X, et l’on rappellera que Jim Lee venant de quitter Marvel y avait signé des épisodes majeurs des X-Men…

*** Mike, lui, ne semble pas avoir eu une immense carrière dans les comics par la suite. Il apparaît qu’en 2009 il ait été à la tête du relaunch du magazine Famous Monsters of Filmland chez IDW. Et, en gros, pas grand chose de plus.

**** Image Comics se sub-divise en différents labels, permettant aux auteurs de rester maîtres de leurs publications. C’est là que d’ailleurs le côté creator-owned faillit, puisque même si les créateurs des personnages restent possesseurs des droits, les auteurs, comme c’est le cas avec DV8, bossent finalement de la même façon qu’ils auraient pu le faire chez Marvel ou DC.

Propagande contre-utopique

In Ô America ! on May 11, 2011 at 7:20 pm

Parce que j’avais un bon souvenir de cette série, que – comme presque tout le monde – j’ai vu et kiffé ado, j’ai eu il y a quelque temps une envie soudaine de revoir tout ça.
Et, oh bonheur ! je n’ai pas été déçu : si l’on excepte des intrigues mal fichues, des délires pseudo-scientifiques à la noix, des personnages caricaturaux bien que sympathiques, un micro-suspens plus ou moins bien entretenu, que reste-t-il ? De la propagande capitaliste et américaine. Le mécanisme à peine métaphorique de cette propagande est assez simple, chaque épisode fonctionnant de la même façon : la visite d’une terre alternative, présentant une uchronie, celle-ci s’avérant à chaque fois une contre-utopie systématique.

Avant d’aller plus loin, il y a deux choses à savoir sur l’utopie : 1) dans son vrai sens, si l’on prend en compte l’objectif du créateur du terme, Thomas More, le terme “utopie” signifierait : “oeuvre imaginaire mettant en scène un monde meilleur (qui n’existe pas) et dont le but est de faire réfléchir sur notre monde, afin, qui sais, d’agir sur celui-ci, usant de notre imagination pour l’arranger”. 2) les partisans (dont Leibniz et Mandeville et sa Fable des abeilles) du faux sens que nous connaissons (“belle idée irréalisable”) sont les tenants d’un mouvement de pensée apparu au XVIIème siècle, appelé l’Optimisme et dont la doctrine peut se résumer ainsi : “tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles”, autrement dit : ne cherche pas à changer les choses, aussi imparfait que puisse être le monde il est à son optimum, et chercher à faire quoi que ce soit risquerait de rompre l’équilibre et donc, empirer les choses*.

La série Sliders est toute pétrie de cet optimisme niais et perfide. Explication : à chaque épisode une nouvelle société, régie par ses propres règles. Même si le sérieux scientifique conféré par le personnage du professeur Arturo donne à penser : ne jugeons pas, n’agissons pas, nous ne faisons que passer, nous n’avons pas le droit d’influer sur un monde que nous ne comprenons pas, les héros ne peuvent s’empêcher, au final de prendre parti.
Ainsi, Quin, le “petit génie” de la bande, l’homme droit, moral, finit presque systématiquement par intégrer -voire créer- un mouvement de rébellion et participer au renversement de l’ordre établi. Et que se passe-t-il à chaque fin d’épisode ? Et bien, pour aider à la construction du nouveau monde, nos braves héros refilent la constitution américaine. Systématiquement. Celle-ci étant, bien entendu, ce qu’on pouvait imaginer de plus adéquat.
Toutes les potentielles réflexions que pourrait soulever la série, sont survolées au ras des pâquerettes, et pire ! font croire au téléspectateur qu’il a un peu pensé durant sa série, qu’ils s’est posé des questions… tandis qu’on l’a endormi gentiment. Puisque même le moment d’activisme, de rébellion et de renversement ne vise clairement pas à faire descendre dans la rue, ni à tenter d’imaginer quoi que ce soit pour notre monde.
Une mention spéciale pour le dernier épisode de la saison un : “Un monde parfait”, où un système de loterie choisit les sacrifiés, qu’on exécute afin de limiter la population. Tandis que les quelques vivants peuvent à loisir consommer, consommer et consommer, en étant joyeusement oisifs. C’est clairement ça le monde parfait proposé par l’épisode. Arturo grand penseur : “Pensez, dans notre monde il y a tant de pauvres qui souffrent, cette solution (que j’abhorre pourtant) est peut-être finalement la meilleure…” La surpopulation devient donc ici le mal principal. Non pas la surconsommation, ni la mauvaise distribution des richesses…

Notons que le mécanisme inhérent à la série est exactement l’inverse de celui d’Utopia : là où l’oeuvre de Thomas More présentait d’abord une société pleines de maux (précisément ceux de l’Angleterre de l’époque), avant de voyager dans un monde proposant d’une certaine façon des solutions pour soigner ces maux, Sliders prend donc le parti totalement inverse.
Au final, la morale de la série, le but des héros, est toujours de retrouver leur monde, leur Amérique, la seule qui finalement conviennent, puisqu’après avoir tout essayé, ils le savent, c’est bien le meilleur des mondes possibles.

————

* Lire sur le sujet l’article, bien plus développé et explicite, de Laurent Loty, “L’optimisme contre l’utopie, une lutte idéologique et sémantique”, in la revue Europe nº985 : “Regards sur l’utopie”.

“Tuez-les, tuez-les, tuez-les tous”

In beyond da joke on May 10, 2011 at 12:16 pm

Il y a de ces séries auxquelles on s’attache particulièrement, mais qu’on ne pourrait pourtant vraiment savoir défendre avec de grands arguments. Ce genre de trucs, dont le seul commentaire vraiment pertinent pourrait presque se résumer ainsi : « putain ! qu’est-ce que c’est con ! » (suivi d’un rire idiot) Pourtant, peut-être parce que l’humour niais réveille un truc en nous, on est parfois assez enclins à devenir drogué à ces conneries. C’est comme ça que je ne décroche plus de The Big Bang Theory, en dépit des nombreux défauts qu’on pourra trouver à la série. C’est comme ça que j’ai suivi du début à la fin les mésaventures de Soichi Negishi alias Krauser II, frontmen de Detroit Metal City.

Maintenant, j’ai quand-même un petit argument de taille, qui fait que pour moi la série dépasse n’importe quelle autre connerie du genre, et qui lui donne, je crois, son importance. C’est ceci : comme vous l’apprendrez dans n’importe quel autre article, Soichi, le héros de l’histoire, a un rêve : devenir chanteur à succès de J-pop sirupeuse, être vêtu à la dernière mode, percer à Paris, « la capitale des arts »… être classe et sensible, en somme. Pourtant il est Krauser II, le maître du métal, grimé ridiculement, et joue une musique bruitiste, aux textes grossiers.
Leitmotiv de la série, Soichi n’arrête pas de répéter que ce n’est pas la musique qu’il veut vraiment jouer. Or, sur scène, il est systématiquement emporté par son personnage, et l’utilise pour déverser ses frustrations et sa rage. Autrement dit : Soichi, le chanteur pop, et Krauser, le démon des enfers, ne sont qu’une seule et même personne. Si le personnage est en lutte perpétuelle avec lui-même, c’est bien qu’au fond, il ne peut choisir. Et son tiraillement vient, lui, plus du poids de conventions sociales interdépendantes des milieux et de leurs règles. Sauf que, nous le savons, aucun être humain n’est prédisposé à entrer de façon optimale dans un cadre précis, imposé par des contingences et de l’arbitraire.
Nous ne sommes pas naturellement nés pour porter du cuir noir, ou mettre notre casquette à l’envers. C’est là l’intérêt principal de DMC, de jouer sur ce tiraillement entre bienséance et pulsion, entre un cadre social et un autre. Et je crois, par ailleurs, que cela est encore plus significatif pour une société telle que le Japon, beaucoup plus rigide et astreignante que la notre, qui l’est déjà pourtant pas mal.

Un peu triste tout de même, maintenant que la série vient de terminer (tome 10 sorti il y a quelques jours), de devoir se rendre à une évidence : aussi vrai que soit mon susdit argument majeur, la série n’est rien de plus que ce qu’elle est. Peut-être l’auteur n’avait-il pas les moyens d’en faire plus. Peut-être les restrictions éditoriales l’ont-elles aussi paralysé dans ce schéma type qui semble avoir fait le succès du titre. Je vais un peu SPOILER ici, mais résumons le « Final track » : après avoir tenté une énième fois de quitter le groupe, Soichi est revenu pour défaire son plus grand rival (comme dans tout shonen, il y a des rivaux, et plus on avance, plus ils sont forts). Il se rend finalement compte qu’il ne pourra jamais arrêter d’être Krauser. Il décide donc – enfin ! – de dévoiler la vérité à sa tendre Yuri.
On aurait pu espérer tout de cette fin : Yuri, dégoûtée par la vérité, aurait définitivement mit fin à son amitié avec Soichi ; de dépit, ce dernier aurait abandonné ses aspirations pop et ce serait enfoncé sombrement dans le métal, Krauser devenant finalement sa véritable identité. Ou bien : Yuri, pleine d’amour, aurait pardonné ; toujours par amour, elle aurait suivi Soichi dans sa carrière, devenant fan nº1, se laissant même violer par Krauser, pourquoi pas sur scène, dans une sorte de sacrifice chrétien épatant (envoyez les doujins !) . Ou encore : finalement s’acceptant tel que lui-même, Soichi aurait trouvé une sorte de tangente, en se transformant en Krauser-Pop, se réalisant entièrement et créant une nouvelle tendance réunissant tout. Mais rien de tout ça. Cet idiot voulant déclarer sa flamme, décide de le faire sous les traits de Krauser. Yuri ne comprend pas qu’ils ne sont qu’un, elle repousse Krauser. Soichi est deg’, il retourne se lâcher sur scène. Puis on finit sur une page reprenant avec quelques changements la toute première de la série, laissant présager une sorte de boucle éternelle, où le mécanisme se répète indéfiniment. Et voilà tout.

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Bonus : ici, l’anime. On conseille aussi l’O.S.T. du film (lui très moyen) qui explose tout.

The true daughter of that Peter Parker bastard

In dans le texte on May 9, 2011 at 6:08 pm

On l’oublie parfois, Peter Parker a eu une fille : May. Elle est malheureusement tuée dans un combat épique entre Spiderman et le Green Goblin. Qu’à cela ne tienne, Tom Defalco zappe sur cet accident en scénarisant un numéro du célèbre What If… ? (la série Marvel avec des uchronies dans des dimensions alternatives). Ce seul épisode mettant en scène la jeune May, ado, découvrant ses pouvoirs et la vérité sur son père (qui a, lui, arrêté de sautiller, depuis qu’il a perdu sa jambe dans un combat contre le sus-dit Green Goblin), ce seul épisode, donc, connaissant un petit succès, on décide de lancer une série : Spidergirl obtient son propre comics et Tom en profite pour se lâcher un peu avec toute la lignée en découlant, le MC2 (pour marvel comics two). C’est parti pour l’aventure !

Oké. Mais, au final, en dehors du fait que ce soit les aventures de la fille de Spiderman, Spidergirl, ça donne quoi ?  On en a vu très peu en France, juste six numéros chez Panini/Marvel France… et des ventes pas suffisantes qui ont vu la publication s’arrêter. Pourtant, il y a un truc avec cette série, qui fait que, de l’autre côté de l’Atlantique, elle n’a jamais fait un carton, mais qu’elle a duré – et dure encore – avec la même team créative depuis bientôt douze ans.  Heureusement, si tu lis l’anglais et que tu fouines un peu, tu peux acquérir les digest pour trois fois rien.

Bon, donc résumons : on a May Parker, qui devient Spidergirl, dans le dos de son père, au début, et puis qui va au lycée. Elle a aussi des amis et des histoires de coeurs. Et donc, elle se prend la tête, de temps en temps avec ses parents. Et elle combat des méchants.
Rien de très original, sauf que Tom Defalco, le scénariste de bout en bout de la série, le fait assez bien. Même parfois avec un petit recul parodique qui donne une bonne énergie. Surtout il y a le dessin de Pat Oliffe, encré par ce sacré Al Williamson, qui fige le tout dans une intemporalité de bon aloi. Je veux dire, ce dessin est à la fois old school et moderne. Pour résumer, il y a ce dosage, à tous les niveaux, entre tradition et modernité. Et puis, alors que les séries Marvel (et ne parlons pas justement des multiples aventures du papa) se perdent en conjonctures, en retour en arrière, en cross-over, en clones, en remix, si bien qu’on en perd le nord, et qu’il s’avère vite impossible de lire quoi que ce soit sans avoir lu aussi dix autres séries chaque mois… enfin, Spidergirl se suffit. Merveilleux : les nostalgiques et les habitués trouveront ce qu’il leur faut de références, et les novices ne seront pas perdus.
Et encore, non seulement la série semble accessible à tout âge : un gamin suivra avec intérêt l’action et les combats, l’ado les histoires de coeur, l’adulte le bon équilibre entre les deux et l’autodérision (dans un style un peu “fort/da esthétique” selon l’expression de M. Senscritchaiev) sur les comics de super-héros… elle s’adresse aussi aussi bien aux garçons qu’aux filles.
Et puis, notable : elle est menée par un seul scénariste, qui contrôle tout et a même créé quelques spin-off dans l’univers MC2 qui viennent enrichir l’univers (mais sans qu’il soit jamais nécessaire de s’y référer pour comprendre la série principale). Autrement dit : un vrai travail d’auteur. Et puis, niveau dessins, quand Pat Oliffe a autre chose à faire, c’est Ron Frenz qui prend la relève. Sachant qu’il avait déjà dessiné l’épisode zéro (celui de What If… ?), on ne s’éparpille pas.
Ce que je voulais dire : tu veux lire du comics, mais genre avec cette bonne énergie propre aux origines du truc, mais quand-même un peu moderne ? Un truc avec un peu de sentiments et un semblant de psychologie ? Tu veux des costumes bariolés et des combats ? Mais quand-même un peu d’humour, et quelqu’un qui avoue que, OK, tout ça c’est un peu ridicule ? Je veux dire, tu veux un truc simple, mais qui donne pas l’impression qu’on te prend pour un gogol ? Ben, essaye-moi ça.

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à lire aussi, dans l’univers MC2 de M. Defalco : Spider-Girl presents The Buzz and Darkdevil, deux aventures (réunies en un seul bouquin) de personnages secondaires assez attachants et/ou importants dans la série.

et puis, pour les petits foufous : une pétition.

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