colvillepetipont

La geste de Rat-Man (I)

In dans le texte, La Geste de Rat-Man on May 16, 2011 at 11:24 pm

Je commence par la fin

Nous sommes en Italie, où Inés m’a invité pour passer le jour de l’an. Comme je suis sans le sous, c’est elle qui me paye le billet. Cela n’empêche pas que je me mette à la recherche de quelques fumetti pour garnir ma bibliothèque. Un soir, de retour des rues de Rome, je réussis à les traîner, elle et son ami Diomèdes, chez qui nous logeons, jusqu’aux bouquinistes du quartier de la gare, à la recherche de quelque exemplaire de PK:Paperinik new adventures. Farfouillant sur le stand d’un vieil alcoolique bizarre, me voilà attiré par la couverture d’une sorte de comic en italien, sur laquelle un faux Captain America tabasse un petit personnage grossier : c’est là le numéro 81 de Rat-Man. Le dernier numéro, m’explique le bouquiniste bizarre, les autres n’étant déjà plus disponibles ! Nous voilà dans un tram bondé, où je feuillette mon fumetto rigolo. Je ne savais pas alors qu’il était trop tard pour moi. En quelque sorte, cet article est une façon de me dédouaner et d’expliquer comment j’ai pu, par la suite, dépenser de quoi payer deux fois un billet d’avion pour Rome, afin d’accumuler une belle pile de ces fichues BD.

Pratiques culturelles

Fumetti des kiosques

Si l’on se penche sur le paysage de la bande dessinée italienne, celui des fumetti[1], il est rapide de se rendre compte que les pratiques culturelles locales en regard du neuvième art n’ont rien à voir avec celles des proches voisins. Pour exemple, même s’il existe des groupuscules du type de nos indés[2], il suffit de se rendre dans une Feltrinelli (un équivalent de la Fnac) ou d’ouvrir le magazine Leggere:tutti (« mensile del libro e della lettura ») pour constater deux choses : 1) Le rayon fumetti de la première ne laisse que peu de place à la production strictement italienne, quelques albums se perdant au milieu des comics, mangas, classiques du type Peanuts, ou BD franco-belges (si, si, on y trouve aussi El Gatto del Rabino !). 2) Sur les 96 pages du « mensuel du livre et de la lecture », rien qu’une seule de consacrée à la bande dessinée, et il s’agit pour le numéro 53 de célébrer l’anniversaire des susdits Peanuts, et pour le 54 d’annoncer la sortie de l’adaptation en film du succesfull Winx Club !

Le fait est que, même s’il existe des fumetterie, la véritable place des fumetti est autre : on les trouve surtout en kiosques. Cela laisse présumer de la place culturelle que peut avoir la BD dans le pays. Quelque chose de plus ou moins jetable – si l’on ne se place pas du point de vue des geeks accumulateurs[3] (oui, j’en suis). Quelque chose qui, finalement, n’est pas vraiment un livre, laisserait presque sous-entendre Leggere:tutti.

Ces fumetti des kiosques ce sont : encore des comics et des mangas, en grande quantité, et en grande partie publiés par Panini Comics Italia, qui détient entre autres la succursale Marvel locale[4], ou leurs concurrents Star Comics.  Pour la production italienne ce sont principalement les célèbres Dylan Dog, Martin Mystère, Tex (et leurs nombreux confrères, publiés en France dans les pockets de Lug et Semic)… tous hébergés chez l’éditeur Sergio Bonelli, ou d’autres du même type tel que le non moins connu Diabolik… Beaucoup de bandes d’aventures, polar, SF ou fantastique, produites au kilomètre. Et, bien entendu, ce sont surtout les magazines de Disney Italia (qui fournissent la plupart de la matière pour nos Mickey Parade et Picsou Géant). Dylan Dog, lui, arrivera bientôt à son numéro 300, au rythme d’un album de 100 pages par mois (plus les rééditions). La série est toujours supervisée par son créateur, Tiziano Sclavi, avec une team créative de quelques scénaristes et plusieurs dessinateurs pour assurer des sorties constantes. Rien n’a changé : pour chaque numéro, un meurtre étrange, une belle fille désemparée, Dylan arrive, emballe la fille, résout l’énigme, tue le monstre.

Il y a eu chez Disney quelques expérimentations autant marquantes que marketing, telles que les W.I.T.C.H. ou le Winx Club (cf. ce que l’on disait plus haut avec le film en 3D). Ou bien l’amusant et dynamique remake version super héros high-tech de Fantomiald : PK:Paperinik new adventures. Cependant, tout ça s’avère encore œuvré par des teams, avec peu de marge de manœuvre. Le résultat est celui-ci : peu d’œuvres « d’auteurs » mises au premier plan. Par ailleurs, un certain nombre de leurs plus ambitieux scénaristes et dessinateurs finissent transfuges édités en France ou ailleurs, où l’accueil réservé semble plus luxueux.

Le cas Rat-Man

Voici donc le contexte général, dans lequel il faut situer Rat-Man. Commençons par noter deux choses à son sujet : tout d’abord, il s’agit quasiment du seul fumetti strictement italien publié par Panini Comics[5]. Et surtout, le seul magazine dont l’intégralité des planches sont l’œuvre depuis plus de 80 numéros d’un seul et unique auteur (seulement aidé par son frère pour la mise en couleur des couvertures et de certains numéros spéciaux), dont le nom apparaît clairement en couverture : Leo Ortolani.

On apprendra, avec quelques recherches, que la prestigieuse revue américaine, The Jack Kirby Collector, le considère comme un des plus grands descendants de Jack Kirby[6], rien que ça ! Et pourquoi donc cela ? Remontons en 1989, un jeune géologue, un peu geek, obsédé par les comics et les fumetti qu’il collectionne comme un dément[7], et avec un peu d’argent de côté, crée pour s’amuser une petite parodie de Batman, qui fait alors un tabac au cinéma. Il place d’abord quelques pages dans une revue, puis une autre, jusqu’à se lancer dans l’auto-édition de son propre bouquin. De bouche à oreille, le talent et le temps aidant un peu, le succès est tel qu’en 1997, Panini Comics Italia lance : Rat-Man Collection, dans les pages duquel Leo redessine les premiers épisodes, en mieux, puis, doucement crée un passé et un univers entier et débordant où faire vivre et évoluer son personnage. Très vite les exemplaires se trouvent tous « esauriti » et Panini pour contenter les fans lance Tutto Rat-Man, dont chaque sortie compile deux numéros de la série régulière. Et puis, il y aussi les Rat-Man Color Special, avec les meilleures aventures rééditées en couleurs. Plus des hors-séries spéciaux et d’autres albums où M. Ortolani parodie d’autres succès, avec des albums comme : 299+1, Avarat 3D (avec les lunettes), Star Rats, Il Signore dei Rati…etc. Bon. Peut-être un peu trop, parfois. Et le fric doit tomber, je vous dis pas. D’autant qu’il faut compter le merchandising, le jeu de cartes (Panini, on vous a dit), les mugs, les T-shirt, l’adaptation en dessin animé… et même un fan-club officiel. Ironie du sort, alors que Leo ne doit pas être guéri de son obsession accumulatrice pour les comics et les fumetti, il a en tout cas pris sa revanche : aujourd’hui, c’est lui qu’on collectionne.

(à suivre…)


[1] Et j’utilise à dessein le terme italien, comme un autre l’aurait fait en disant « manga » pour parler d’une bande dessiné japonaise, tant la pratique italienne diffère de la notre.

[2] En 2009, le festival Rennais Périscopage avait invité quelques uns des représentants de cette « nouvelle bande  dessinée » italienne, dont Elettra Stamboulis, organisatrice de Komikazen, festival de « bandes dessinées du réel », ou son confrère Gianluca Costantini, qui présentait leur ouvrage commun L’ammaestratore di Istanbul. Entre autres… Je conseille, afin de contrebalancer un peu mes propos ci-dessus, de consulter aussi le site des éditions Becco Giallo : http://main.beccogiallo.net/.

[3] D’après les publicités au dos de mes exemplaires de Rat-Man, il existerait un très grand nombre de festivals de BD en Italie, mais ceux-ci sont systématiquement associés aux dessins animés, aux jeux, à des cosplays et évidemment à destination d’un public collectionneur fétichiste – en définitive, un monde à part, qui ne communique pas avec ceux de la littérature et des arts plastiques comme cela est de plus en plus fréquent en France.

[4] Tout comme en France, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne et au Brésil !

[5] En vérité après enquête, Panini publie deux ou trois séries, aux sorties parcimonieuses, réalisées par des italiens, mais qui ressemblent fortement au type de fumetti classiques qu’on trouve chez Sergio Bonelli.

[6] Jack Kirby, dit « the King », est le créateur, avec Stan Lee, de la plupart des personnages emblématiques de Marvel : Spider-Man, Hulk, Thor, Captain America, les X-Men, les Fantastic Four… Il est reconnu comme le maître incontesté du comic de super-héros et est remarquable par son style extrêmement dynamique, ses découpages percutants, un encrage épais et nombre de détails dès qu’il s’agissait de dessiner des machines du futur complexes, ou des environnements fantastiques et oniriques. À l’instar de nombreux dessinateurs, Leo Ortolani se réclame de sa filiation et lui rend hommage à plusieurs reprises dans ses travaux.

[7] De son propre aveu, dans un article de Rat-Man 75, de novembre 2009, commentant la réédition de la toute première version auto-éditée du fumetti, datant elle de 1989.

  1. [...] de nos choix crée une nouvelle réalité… en en créant infiniment… continuellement. » (in Rat-Man nº48, de Leo Ortolani) Nous sommes, nous, voués à n’évoluer que dans une de ces [...]

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