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Réseaux, connexions, toile, liens (I)

In théories et propositions on July 10, 2011 at 10:13 am

En 1963, Julio Cortázar fait paraître chez Editorial Sudamericana un roman aujourd’hui célèbre, Rayuela (Marelle en v.f. chez Gallimard – L’Imaginaire). Le livre se lit de deux manières : soit en lisant dans l’ordre les chapitres 1 à 56 ; soit en y intercalant de façon totalement désordonnée (mais calculée par l’auteur) les chapitres 57 à 155 (et “dont on peut se passer”, écrit Cortázar). Ce second parcours, où s’insèrent de nouveaux chapitres du type “scènes coupées”, propose aussi des extraits Lévi-Strauss, Anaïs Nin, Artaud, de George Bataille, de son personnage penseur, Morelli, ou encore de l’Almanach Hachette. Il enrichit la lecture, la connecte à un univers extérieur au roman propre. Elle trahit le fait qu’aucune fiction n’existe par elle-même, comme jaillissant par magie de l’esprit d’un créateur, un génie, un Dieu… mais plutôt naît reposant sur un substrat poreux et communicant de toutes choses, idées et personnes.

C’est un principe très post-moderne. Et, qu’importe qu’on s’accorde ou pas sur cette appellation ou pas, la fiction contemporaine est faite presque entièrement de cette façon, réinterprétant, interpolant, citant, remixant, samplant… Dans la préface de Nouvelles, histoires et autres contes (qui collecte quasiment tous les textes courts du même Cortázar, dans la collection “Quatro”), sa coordinatrice, Sylvie Protin, rappelle qu’après Marelle, l’écrivain argentin vivant à Paris devint quasiment obsédé par cette forme d’écriture et beaucoup de ses ouvrages suivant tentèrent diversement de pousser l’idée le plus loin possible (62, maquette à monter, Le Livre de Manuel, ou une édition espagnole de ses nouvelles, recomposant en quatre volumes thématiques ses recueils de nouvelles et contes). D’une certaine façon, Cortázar avait presque prévu et pensé le futur mécanisme d’internet.

Voilà qu’à partir du 1er juillet 2011, il est proposé aux abonnés de Mediapart de suivre, tout l’été, sous forme de feuilleton, Un Roman du réseau de Véronique Taquin. Ce, au rythme de neuf livraisons hebdomadaires. Le projet s’inscrivant dans le fonctionnement du site, il y est possible de commenter et interpréter les chapitres. L’idée éditoriale, assez inédite, est de penser ces commentaires comme faisant partie de l’édition de l’ouvrage et d’éventuellement les incorporer ensuite dans la version papier qui finira par peut-être voir le jour.

En quelque sorte, ce Roman du réseau est un des avatars indirect des idées de Cortázar. Loin de moi de dire qu’il s’en réclame ou en découle. Loin de moi de dire que Cortázar avait à lui seul inventé une façon de faire totalement inédite, ou d’insister naïvement sur le fait qu’Un Roman du réseau serait une expérience unique et jamais vue. Pourtant je crois qu’à leur façon le récit de Véronique Taquin et sa publication, orchestrée par l’universitaire Laurent Loty, s’inscrivent dans un mouvement vaste, et, justement, lié et connecté.

On pourra, si on est soit un fieffé emmerdeur, soit un observateur curieux, s’amuser à constater le nombre d’expériences de publication similaires, tant il est vrai que les écrivains, auteurs, artistes de toutes sortes – amateurs ou reconnus – se sont emparés du web : livres numériques (Publie.net), webzines (Flurb, que je viens de découvrir), blogs d’écrivains (ETC. de Franck Smith), dont un certain nombre propose d’ailleurs des romans à suivre (au hasard : La Vie rêvée de Paul-Henri Sauvage, sur twitter !), édition en ligne (8comix), sites participatifs (Grand Papier)… Oui, ça n’en fini plus. Ainsi plutôt que s’écrier en cherchant à tout prix à démontrer avec force exemples le manque de nouveauté de ce projet, il serait plus judicieux de montrer de quelle façon il s’inscrit dans ce mouvement général, très contemporain, et en quoi il s’y singularise y trouvant sa forme d’expérimentation adéquate.

Pour commencer, on pourra le ré-situer au sein de l’oeuvre de Véronique Taquin, signaler qu’il s’agit du deuxième épisode de la trilogie La machine à récit, précédé il y a déjà 12 ans de ça par Vous pouvez mentir, chez les Éditions du Rouergue, que pour ma part je découvre exactement en même temps. Je reviendrai plus tard sur le temps écoulé entre les publications des deux romans. Notez que je lis dernièrement les deux ouvrages à peu près en même temps, créant de façon confuse et chaotique mon propre parcours de lecture, allant de l’une à l’autre, un peu en papillonnant. De là, difficile de s’empêcher de faire des connexions entre les deux projets, qui de toute façon sont évidemment liés. Tellement que le second donne quelque part l’impression d’être une réécriture du premier : même concept de base, un personnage dont on sait peu au début (est-il enrobé d’une aura de mystère, ou n’y-a-t-il finalement pas tant à savoir sur lui ?), qui met en place un dispositif dans lequel des individus peuvent se raconter et / ou être racontés, cela, selon une règle simple, la suivante : “racontez votre vie, vous pouvez mentir” (principe étant par ailleurs le titre même d’un court métrage du personnage Niels et d’un projet de film mené par Véronique Taquin elle-même).

Les deux romans (et leurs deux protagonistes principaux) s’amusent à ostensiblement brouiller sans arrêt la frontière entre fiction et réalité, l’une nourrissant l’autre, et inversement. C’est finalement une forme de procédé très courante actuellement voire même depuis longtemps : que ce soit avec les auto-fictions, les fictions biographiques voire autobiographiques, les trans-fictions, les fictions semblant puiser dans la vie de leurs auteurs… Ici, d’ailleurs, en raison des informations ci-dessus, donc des liens qu’on peut faire entre le personnage Niels et l’auteur Taquin, on serait tenté d’y voir une projection de l’une dans l’un. Frontière encore brouillée puisque Niels entretient deux histoires parallèles et entrecroisées, l’une avec Lucques (qui sera le protagoniste central du troisième volet du triptyque) et l’autre avec le personnage d’Anna Ols ; brouillage donc des repères générique masculin/féminin d’une part. Et d’autre part parasitage de la connexion  naïve que, lecteur emporté et sensible, on est tenté de faire entre un protagoniste principal et un auteur (il est à peu près sûr que personne n’écoute Marcel Proust lorsqu’il nous enjoint à ne pas confondre son personnage narrateur et lui-même).

Une chose  assez remarquable dans les deux oeuvres réside dans la façon dont, à l’intérieur même des écrits, les montages sont mis en scène. Il s’agit plus de plans, de descriptions que des montages eux-mêmes. On a surtout affaire, par exemple dans la première partie de Vous pouvez mentir, à un rapport assez vague de ce à quoi l’émission pourrait ressembler (ou pouvait ressembler, en supposant qu’elle ait existé). De même, quand par la suite il est question des films de Niels ou Lucques, à aucun moment nous n’aurons affaire à de quelconques extraits des films eux-mêmes. Comme si l’on était dans des textes théoriques. Non, le montage, peut-être plus discret, est plutôt dans la juxtaposition, assez désordonnée chronologiquement, d’évènements n’ayant pas grand chose à voir, au premier abord. Pourtant ils semblent tisser des liens entre eux, plutôt au niveau de leurs significations (possibles) et des préoccupations qui paraissent les habiter : pour résumer, des questions d’identité, de repères, de vrai et de faux, de réel et de fiction. Particulièrement du jeu qui consiste à se faire passer pour autre.

Cela me rappelle deux choses assez majeures pour moi, pour ce qui est de mon rapport à la littérature (et plus largement à tout art), que ce soit en tant que lecteur ou auteur : tout d’abord une conférence de l’éminent Thomas Pavel, à laquelle j’avais assisté encore jeune étudiant à Rennes. On peut, grossièrement, en résumer le propos ainsi : en tant qu’êtres humains, notre propre vie à chacun ne suffit pas. Pour combler ce manque nous faisons appel à des “mondes possibles“, à des vies alternatives que nous aurions pu, de façon absolument éventuelle, vivre. On pourrait résumer cette idée en citant une bande dessinée qui n’a rien à voir et qui pourtant est habitée de préoccupations et thématiques réellement semblables : « L’existence est comme une partie d’échecs… Ainsi, tout comme chaque mouvement crée un nouveau schéma de jeu… chacun de nos choix crée une nouvelle réalité… en en créant infiniment… continuellement. » (in Rat-Man nº48, de Leo Ortolani) Nous sommes, nous, voués à n’évoluer que dans une de ces réalités, mais pourtant, on peut rester hantés par ces vies potentielles que nous ne vivrons pas et qui aurait pu avoir lieu. Un besoin tout humain qui se résout avec la lecture de fiction (ou le visionnage d’une série ou d’un film, ou bien en jouant à un jeu vidéo…) et dans certains cas, par la création de ses vies, en général par l’écriture. Un principe que j’appelle pour ma part, de façon assez simple “cette vie que je ne vivrai pas”.

L’idée principale du travail de Véronique Taquin repose entièrement sur le dialogue entre la “vraie vie” et ces autres vies possibles. Dialogue qui finit par devenir comme une seule voix polyphonique, au point qu’on ne puisse plus trop discerner les frontières. Ce que je résumerais bien par les mots de Roger-Pol Droit (dans 101 expériences de philosophie quotidienne, chez Odile Jacob) : “Le point auquel il convient de parvenir est celui où vous doutez que tout cela soit faux, où vous ne discernez plus la frontière entre vos fictions et votre vraie vie. Ou plutôt, ce qui revient au même, le point où vous pouvez vous dire, sans coup de force ni soudaine folie, que ce que vous aviez l’habitude de considérer naguère comme votre “vraie vie” n’est, en fait, rien qu’une fiction parmi d’autres. Ni plus ni moins.”

(à suivre…)

Le Juge Bao, un roman-photo dessiné

In théories et propositions on May 26, 2011 at 5:26 pm

Si le Juge Bao étonne par sa double nationalité franco-chinoise, ainsi que par son format, qui n’est en fait qu’un format traditionnel chinois, il faudra remarquer une chose plus étonnante encore au sujet de cette bande dessinée : le simple fait que ce n’en est pas une. Oui, réjouissons-nous d’avoir un casting d’auteurs international. Soyons épatés qu’un scénariste français, originaire du milieu de la télévision, réussisse à redonner vie de façon crédible à un personnage autant historique que légendaire, issu d’une culture et d’une tradition n’étant pas les siennes. Félicitons la démarche éditoriale proposant un tel ouvrage, ici en France, au milieu de tous ces mangas et BD variées. Notons enfin à quel point il va être difficile de classer le livre en librairie.

Mais surtout, soulignons le remarquable travail du dessinateur : réalisé à la carte à gratter (bien que certainement ensuite maquetté par P.A.O.), s’avère d’un réalisme photographique convaincant. Et c’est entre autre pour cela que Le Juge Bao n’est pas selon moi une bande dessinée, mais bien plutôt un roman-photo. Ok, ce genre de déclaration prétentieuse mérite explication… Alors, allons-y :

Premièrement, un roman-photo peut-il être considéré comme une bande dessinée ? Non, pas tout à fait. Et ce, non pas particulièrement en raison de l’utilisation de photos. Plutôt, parce que ces photos, extrêmement mises en scène, se retrouvent très figées, et factices. Il faut, d’une façon générale, noter une chose importante sur la photo (que de nombreux penseurs ont noté depuis bien longtemps*) : la photo est tout ce qu’il y a de plus loin de la réalité. Elle semble reproduire la réalité, et cela est trompeur. Pour cause la réalité est mouvement, la réalité est temps et espace. L’instant que propose une photographie est une aberration. Il n’existe pas dans la réalité. Puisque la réalité est ce que chacun expérimente, au quotidien, à travers temps et espace. Ni notre sensibilité ni notre regard (surtout pas notre regard), n’est capable de saisir un tel instant. Et notre mémoire, même lorsqu’elle tente de figer un souvenir en une vue, le fait en télescopant en une image, plusieurs instants, plusieurs vues et perspectives (en quelque sorte, le cubisme est une sorte de réponse à ce constat)…

De surcroît, les roman-photos proposent eux une réalité de pacotille : les attitudes  des personnages, joués par des acteurs, sont la plupart du temps poussées à l’extrême, surjouée pour les besoins de la narration.  En résulte des postures figées qui sonnent particulièrement faux. Surtout, cette narration est souvent faite d’ellipses épatantes, bien plus grossières que dans une bande dessinée. Et ces ellipses, pour ne pas perdre le lecteur sont souvent accompagnées de commentaires explicatifs, soulignant les moments de l’intrigue de façon exagérée. Par exemple Justine a l’air triste et pensive, la comédienne, pour le faire comprendre grimace atrocement, les yeux tombants et regarde vers le haut. Peut-être même une bulle représente-t-elle dans un contour au flou gaussien, Jean-Claude riant. La case est malgré tout accompagnée de ce cartouche : “Justine est Triste, elle pense à Jean-Claude.” Ainsi, toute la valeur narrative qui devrait être celle de l’image elle-même s’annule. Ainsi dans le roman-photo disparaissent d’importants aspects de la bande dessinée : l’illusion de mouvement et la réelle valeur narrative de l’image. Ouvrez n’importe quelle bande dessinée un peu réussie, même une aux dessins maladroits, même une minimaliste, avec des plans fixes (du type Le Dormeur de Trondheim), et vous verrez qu’elle prendra étonnamment vie. La succession des cases, les ellipses, la dynamique du trait, les expressions, tout participe à cette illusion de mouvement. Les personnages prennent vie.

Le travail de Chongrui Nie, le dessinateur, s’apparente quasiment à ce que l’on trouve justement dans un roman-photo. On l’a dit : il s’agit d’un graphisme très photographique. Mais, le travail d’Alex Ross, sur Marvels, par exemple, est très photographique, il est pourtant dynamique et vivant. Dans le Juge Bao, les expressions des personnages, la plupart de leurs postures héritent du sur-jeu du roman photo. Et ce, sans compter les intrigues et surtout, certaines scènes… comme celle par exemple où le jeune assistant du Juge, en mission, se fait délester de sa bourse. L’illustration présente assez clairement le vol. Pourtant, elle est accompagnée de cette description : “Dans le dos du jeune Bao Xing, une main habile profite de la confusion…” En vérité, la lecture de ces albums est même rendu difficile par cet aspect par trop figé**. On en arrive à se demander si Chongrui n’a pas justement utilisé de véritables romans photos comme documentation sur laquelle s’appuyer.

Le résultat de cette démarche artistique et narrative (démarche qui n’en est peut-être pas une) est donc cette oeuvre figée, surannée, choquante presque, alors qu’elle semble vouloir se donner un aspect ancien de rigueur, par l’effet de gravure rendu par la carte à gratter : plus qu’intemporelle, elle est définitivement anachronique. À aucun moment les personnages ne prendront vie ni ne nous semblerons palpables et réel.

Et c’est peut-être parce que ce qui fait vrai, réel… ce qui fait que nos vies semblent s’incarner, exister, c’est, plus que ce qu’y s’offre à notre regard, à notre toucher, plus que ce qui est ou a été, c’est ce qui reste : nos souvenirs, nos impressions, nos émotions. En ce sens, l’expressionisme et l’impressionisme étaient peut-être plus dans le vrai que n’importe quelle tentative de réalisme…

Voilà donc pour ce jour, ce que j’avais à dire sur cette série, malgré tout distrayante. Gageons que je trouverais matière à prolonger cette interrogation un de ces jours prochains.

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* À lire, notamment, le superbe ouvrage pourtant humblement nommé Sur la photographie de Susan Sontag, chez Christian Bourgois (collection “choix essais”, 1982).

** “le travail à la plume de Chingrui Nie est impressionnant, par contre cette dose excessive de réalisme nuit par essence au dynamisme. Rapidement cette BD devient image d’Épinal, un peu attendue et fixe. ” dit par exemple un camarade de bavardage, Skulking, sur son propre blog.

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Ici, l’interview de XU Ge Fei, l’éditrice.

Encore une fois : qu’est-ce que la littérature ? (abstract from Bévue!!! nº9)

In théories et propositions on May 8, 2011 at 12:38 pm

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