Rappel : durant les années 80, les super héros subissent une crise. Années aussi pop que pourtant désabusées, les 80′S voient la figure archétypale de l’industrie BD nationale légèrement sombrer dans une sorte de dépression (le Darknight de Frank Miller, ou les Watchmen d’Alan Moore pour premiers exemples…). Au début des 90′S, il faut presque encore une fois réinventer le super héros. Mais Marvel et DC ne seront pas les fers de lance de ce renouveau. Pour ça, il faut attendre qu’un petit crew* fatigué d’être exploité par la Marvel (et suivant certainement les exemples de Dave Sim et des malins/chanceux du Mirage Studio) décident de fonder leur propre maison d’édition, en creator-owned : Image comics. S’il est vrai qu’aujourd’hui l’idéal du creator-owned d’origine a été un peu bafoué, il est notable que les premières séries lancées chez Image ont amorcé un véritable et radical renouveau : désormais, les super héros étaient définitivement passés du côté obscur : au choix, le Spawn de Mc Farlane, sombre et glauque ; le hardcore et violent Savage Dragon d’Erik Larsen ; ou les Youngblood de Rob Liefeld, groupe de super héros dépendant du gouvernement et agissant telles des popstars pleines d’ego, avec tous le conflits internes que cela implique…
Malgré tout, bien que plus sombres ou matures, ces nouveaux héros restent la plupart du temps assez moraux, à quelques exceptions… De ces exceptions marquantes, il y eut les DV8, ou “deviants” : le pendant version force totale obscure desGen13. Aujourd’hui un peu oubliés, ils semblent pourtant avoir été pensés dès le début par leurs trois créateurs, Jim Lee Brandon Choi et J. Scott Campbell. Clairement, les protagonistes étaient à limite des reflets version bad guys des gentils héros pseudo-mutants** de Gen13. Cependant, il semble qu’il ait fallu un certain temps avant que ce spin-off soit lancé. Et même une fois cela fait ça n’était pas gagné.
Enfin, dès les premiers numéros, le bébé ayant été refilé à Warren Ellis, scénariste anglais au ton percutant, l’ambiance est vite posée : l’équipe était dirigée par Ivana Baiul, une vilaine, riche et pleine de manigances, qui les envoyait toujours dans des missions casse-cou, où ils risquaient leurs peaux. Bien qu’un peu grossier dans ses premiers numéros (parce qu’il fallait vite faire comprendre de quoi il s’agissait), le comic décapait. On avait droit à tout : les conflits au sein de l’équipe, la drogue, des relations amoureuses bizarres, voire un brin incestueuses, des rébellions, des départs, des retours. Bref, tout les plaisirs d’une équipe de super-héros, sauf que ceux-là, dans la bonne tradition revival de chez Image, c’était des voyous. Mais des voyous avec du coeur, alors on surfait entre le bien et le mal, entre la transgression et la morale, constamment. Ça donnait un ton un peu spécial à la série, un peu gros parfois, mais quand-même. Et surtout, ça rendait les personnages attachants. Ça et le fait qu’on leur avait forgé à chacun des personnalités bien trempées, et qu’ils étaient tous un peu fous et un peu à côté de leurs pompes. Constitué de : Evo l’homme chien, Copycat la télépathe schizophrène, Frosbite canalisateur de chaleur grand black aux tresses blondes, Powerhaus absorbant les émotions pour faire grandir son corps, et Sublime sale caractère et pouvant changer la densité de son corps, le groupe avait une dynamique oscillant entre solidarité dans la lose, et on se déteste tous. Mécanique qui parfois avait un air de refrain systématique…
Éditorialement, le titre a une histoire intéressante. Attendu depuis un moment, ça sentait assez le carton, tout en étant un peu audacieux : avec Warren Ellis au scénario et Humberto Ramos au dessin, tous deux à l’époque jeunes valeurs montantes, le second avec son trait si caractéristique, alliant à un découpage dynamique propre aux comics de l’époque à des influences manga et cartoonesques. Or, comme pour tous ces titres un peu outsiders, découlant de séries plus commerciales, ça a très vite fait voir quelques failles : doucement Humberto s’est débiné, et on a eu droit à une succession de remplaçants plus ou moins talentueux, choisis au départ pour leurs styles cartoon/manga, et qui firent s’arracher les cheveux à pas mal de lecteurs (bien que, pour ma part, je les kiffais pas mal), c’était notamment Juvaun Kirby et Jason Johnson. Puis on a eu le très laid Tom Raney (dont les éditeurs français semblaient se féliciter) et ce, jusqu’à ce qu’Al Rio s’y colle pour un long run. Al Rio, pour info c’était une sorte de clone légèrement raté de J. Scott Campbel (le dessinateur et co-créateur des sus-dits Gen13). C’est comme ça.
Et puis bien sûr, Ellis s’est barré aussi, certainement pour aller créer sa série bien à lui, au succès plus imposant : The Authority. Il fut donc remplacé dès l’épisode 9 par Mike Heisler*** qui a tenu le reste de la série seul, jusqu’au bout. Parce que oui, il y a eu une fin. Complètement bâclée, il est vrai, la toute dernière page, confuse au possible, faisant semblant de clore la saga. Les deux derniers épisodes étant d’ailleurs illustrés par un type sorti de nulle part (Trevor Scott), alors que le fameux Rio venait de tenir un an au complet (un record pour un comics de seconde zone comme celui-ci). On notera qu’entre temps la série n’était plus publiée par Image, puisque Jim Lee avait vendu son label, Wildstorm, à DC****. En France, le succès assez moyen de la série, eut pour conséquence l’arrêt de la série au numéro six (contenant les épisodes 11 et 12), laissant les fans en plan. Heureusement, l’éphémère éditeur Spark, qui devait avoir à sa tête quelques-uns des sus-dits fans en déroute, reprit la publication un peu plus d’un an après. Grâce a eux, DV8 est donc, pour les quelques courageux qui ont osé suivre la série de bout en bout, un des rares comics publiés en France que l’on peut lire en entier. Et rien que pour ça, c’est déjà quelque chose.
Effectivement, le fait qu’il y ait eu une fin signale bien le statut de la série : assez bien pour qu’on la jette pas à la poubelle, mais pas assez accrocheuse et vendeuse pour la faire durer indéfiniment comme les X-Men… C’est certainement là le destin de ces séries un peu bâtardes, aussi mythiques que maudites. Quelque part tant mieux, non ? Ça permet aux malades de s’arrêter à un moment et de dire, woh, j’ai la collec’ en entier. Top. Bon, je te dis pas d’aller courir les comic-shops pour fouiner et les trouver d’occaz, mais sait-on jamais, si tu les trouves chez un pote…
NOTE : en France, la série est constitué de 6 numéros édités chez Semic, puis de 1o numéros chez Spark, auxquels il faut ajouter le Gen13 hors-série nº10 (petit cross-over) qui se glissera entre les numéros 8 et 9 de Spark.
———————
* Petit crew étant constitué de : Todd McFarlane, Jim Lee, Erik Larsen, Rob Liefeld, Marc Silvestri, Whilce Portacio et Jim Valentino.
** Dans sa première version, Gen13 s’appelait Gen X, et l’on rappellera que Jim Lee venant de quitter Marvel y avait signé des épisodes majeurs des X-Men…
*** Mike, lui, ne semble pas avoir eu une immense carrière dans les comics par la suite. Il apparaît qu’en 2009 il ait été à la tête du relaunch du magazine Famous Monsters of Filmland chez IDW. Et, en gros, pas grand chose de plus.
**** Image Comics se sub-divise en différents labels, permettant aux auteurs de rester maîtres de leurs publications. C’est là que d’ailleurs le côté creator-owned faillit, puisque même si les créateurs des personnages restent possesseurs des droits, les auteurs, comme c’est le cas avec DV8, bossent finalement de la même façon qu’ils auraient pu le faire chez Marvel ou DC.


Quoi de mieux, pour booster les ventes qu’une association jouets + comics, reposant sur cette idée toute bête : qui, gamin, ne voulait pas lire les aventures de ses jouets, et, inversement, avoir les figurines des personnages dont il lisait les aventures ?