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La Geste de Rat-Man (II)

In dans le texte, La Geste de Rat-Man on May 17, 2011 at 5:50 pm

La parodie comme prétexte

Rendre hommage

On l’a dit plus tôt : à la base tout part d’une parodie rigolote de Batman. Or, si l’on se penche ne serait-ce que sur ce premier épisode (que l’on peut lire soit dans Tutto Rat-Man[1] nº1, dans sa version remaniée de 1997, ou dans Rat-Man 75, pour le fac-similé de la version de 1989), on remarque immédiatement que le résultat et l’original ne partagent plus que quelques lettres dans un nom et, certes, un majordome. Sans pouvoirs, mais sans gadgets particuliers, pas très courageux, égoïste, petit, maladroit… Rat-Man n’a de super-héros que son ridicule costume.  Dans le courrier des lecteurs de RM64, pour répondre à Paolo, qui lui demande pourquoi il « copie » d’autres œuvres pour réaliser sa BD, Leo écrit ceci : « C’est simple, Paolo, tu devrais (…) regarder autour de toi, ce qui se passe aujourd’hui, dans le graphisme, dans les BD, dans la mode ! Que faut-il comprendre à ça ? Je n’en sais rien, j’ai copié le courrier de Scuola di fumetto. Hommages ! Les copies s’appellent “hommages”. » Pour expliciter ces dires emprunts d’ironie, disons plutôt que Leo Ortolani appartient à cette génération d’auteurs qui, à l’instar d’un Alan Moore, d’un Quentin Tarentino, d’un Joss Wheddon… (la liste peut continuer) créent des œuvres ultra-référencées, non pas par manque d’inspiration, mais parce qu’elles résonnent avec les univers avec lesquels ils ont grandi. En somme, ils payent un tribu à leurs prédécesseurs.

Il faudrait en dire un peu plus sur ce qu’est concrètement le fumetto de monsieur Ortolani, afin d’expliciter mon propos. Reprenons très vite pour situer : le personnage fait sa première apparition dans le deuxième numéro de Spot (lui-même supplément de la revue de bande dessinée L’Eternauta) en juillet 90. L’histoire met en scène un petit personnage simiesque, qui devient super-héros après avoir perdu ses parents dans un grand magasin, en période de soldes. À la recherche d’un symbole pour son identité super héroïque, la réponse lui est donnée par le facteur lui livrant son exemplaire de Topolino[2] ! Deux autres histoires apparaissent dans la revue Made in USA, jusqu’à ce que, en 1995, l’auteur décide d’auto-publier son propre comic, utilisant pour cela son salaire de jeune géologue[3]. Douze numéros, plus un « spécial origine », sortent jusqu’en 1997. Ces quelques numéros posent tout de même quelques bases. On voir déjà apparaitre tous les personnages secondaires majeurs : le Capitaine Krik, chef de la police, l’inspecteur Brakko, le meilleur ami du héros, Cinzia, l’ex-facteur, désormais admiratrice numéro un de Rat-Man, ou encore Arcibaldo, le majordome flegmatique. C’est aussi Thea, le grand amour du héros, création d’un scientifique fou à partir d’une rose, qui meurt dans l’épisode même où elle apparaît, et qui par la suite hantera le héros jusque dans les épisodes les plus récents. Une petite trilogie pourvoie le héros d’éléments d’un passé qui se dévoilera encore plus par la suite : celle de la Squadra Segreta, équipe dont faisait partie le héros, sous le nom de Rat-Boy.

On peut le dire, un best-seller

Ça n’aurait pu être que ça[4]. Sauf que : lors d’un festival BD, où il vend son travail, il est approché par Marco M. Lupoi (le grand boss de Panini Comics) qui lui propose soudain un deal : être édité chez Panini, et tout particulièrement, chez Marvel Italia. À mon avis, personne, et surtout pas Leo Ortolani, n’avait pu prévoir ce qui se passerait par la suite. L’idée d’origine était de tenter l’aventure avec quelques numéros, dans lesquels seraient réédités les épisodes déjà parus, avec des bonus, et notamment, puisque cela était possible : Rat-Man allait rencontrer les super-héros Marvel (qui furent : L’Uomo Ragno, Dottor Destino, Elektra, Wolverine). Les premiers numéros sont en cela assez sages. On reste dans un univers presque seulement parodique, la plupart des épisodes fonctionnant alors seuls, le magazine s’adressant clairement aux seuls lecteurs des comics Panini et Marvel. Pourtant, déjà le ton est là : un humour absurde, certes, qu’on a comparé aux Monty Python (ce qui est je crois aussi vrai que parfaitement trompeur), qui glisse parfois dans un côté un peu pipi-caca-bite, mais qui met la plupart du temps en lumière les faiblesses du héros et de ceux qui le côtoient. Particulièrement, le dessin s’impose immédiatement : Leo ayant réussi à synthétiser ses influences dans un style à mi-chemin (pour tenter une description grossière) entre Kirby et Schultz, qui évoquera par certains aspects le style de Jeff Smith et de sa longue saga, Bone[5]. Du point de vue formel, on notera aussi le format du magazine : 16X21cm, en réalité un format traditionnel italien, entre autres celui de Dylan Dog, dont il reprend par ailleurs le découpage assez sage, en trois bandes régulières. Une manière de s’inscrire dans la filiation italienne, tout en faisant malgré tout du comic de super héros.

Le succès ayant été au rendez-vous, la série continua chez Marvel Italia, puis chez Cult Comics, avant de finir chez Panini Comics (toutes des succursales de Panini). Ce fait est particulièrement intéressant, puisque sans cela, peut-être aurait-elle déjà pris fin. À posteriori, des évènements ayant eut lieu dans les premiers numéros deviennent alors significatifs, puisqu’ils trouvent désormais échos dans les nouveaux épisodes. Ainsi, le numéro 83 est sorti il y a peu (j’écris ceci en avril 2011), et l’auteur ne semble pas s’épuiser.

Univers en expansion perpétuelle

Toujours fonctionnant sur ce mode parodie/citation/hommage, un univers semblant en perpétuelle expansion s’est développé : nombreux personnages secondaires prenant de l’importance, cycles fondateurs (en forme de trilogies, tétralogies, hexalogies…), mythe du héros prenant de l’épaisseur, géographie et villes devenant des repères (dont La Città Senza Nome, la ville du héros, ou La Città Molto Grande)… Leo ayant un rapport à la chronologie assez bordélique, de fréquents aller-retour et flashbacks constituent les arcs narratifs qui occupent plusieurs épisodes. La trame générale est devenue tellement complexe que dans les numéros 70 à 75, l’auteur propose une « Rattologie » pour remettre un peu d’ordre[6]. On y découvre entre autres que pour lire la série dans un véritable ordre chronologique, il faudrait la lire dans le désordre.

On soulignera  aussi les nombreux épisodes qui ne trouvent pas leur place dans cette chronologie : tous ceux qui mettent en scène Rat-Man dans d’autres rôles que celui du super héros loser. Ainsi, il est aussi à l’occasion agent secret (parodie de James Bond dans « Operazione Geode » RM8), aventurier de l’espace (à bord d’une imitation de l’Enterprise de Star Trek dans « La Gabbia » RM26), soldat increvable (dans la peau de Ratto – RM70+71, puis 82 à 85), monarque de royaumes oubliés (dans « Cinzia la barbara », où celle-ci vient à sa rescousse, en version transsexuelle de Conan ; puis dans 299+1 – RM62+63)… Étonnamment, ces aventures parallèles semblent malgré tout nourrir la trame principale, tant à chaque fois les personnages créés par Leo Ortolani prennent le pas sur la parodie, et s’imposent à celle-ci. Un des épisodes pourrait même nous donner la clef de ces alternatives. À l’occasion du numéro 48 intitulé « Rat-Man & Friends » (réédité dans TRM25), Leo invite ses copains à réaliser quatre histoires mettant en scène son héros, les seules dont il ne sera pas responsable. Il y signe une historiette d’introduction dans laquelle, suite à un bug spatiotemporel, Rat-Man retrouve son appartement envahi de centaines de lui-même. Heureusement AEIOU, gardien de toutes les réalités apparaît et remets tout en ordre. Au passage, il explique tout de même au pauvre Ratty désorienté : « L’existence est comme une partie d’échecs… Ainsi, tout comme chaque mouvement crée un nouveau schéma de jeu… chacun de nos choix crée une nouvelle réalité… en en créant infiniment… continuellement. (…) Il existe même des réalités où Rat-Man est seulement un fumetto, dessiné par un humain à lunettes…»

De fait, en raison de ce côté systématiquement référencé et parodique, on pourrait croire à une facilité marketing, en pensant que le but est de vendre sur le dos de franchises qui cartonnent. C’est peut-être légèrement le cas de la part de Panini. Mais je pense que pour l’auteur, cela est juste une évidence, celui-ci ayant trouvé ici son mode d’expression propre. Je suis d’ailleurs persuadé que le simple nom de Leo Ortolani, en couverture, fait plus vendre que les franchises parodiées. Surtout, même si définitivement Rat-Man est une série incroyablement drôle, son auteur ayant une intelligence du gag[7] rare, celle-ci s’oriente de plus en plus vers des terrains proches de la philosophie. Les récits sont désormais hantés de nombreuses métaphores et réflexions sur la réalité et la fiction, sur l’existence et la façon de chacun d’être au monde. Au cœur d’un maelstrom grouillant et peut-être parfois un peu trop mystico-onirique, on décèle pourtant à plusieurs reprises des propos pertinents et importants. C’est de nombreuses fois Il Pipistrello, le maître de Rat-Man, qui dispense de sages propos (« Sais-tu pourquoi tu tombes, Marvel Mouse[8] ? Parce que tu as peur de tomber. »), mais ceux-ci sont le plus souvent implicites et transmis au lecteur par des biais détournés. En particulier à l’aide de nombreuses métaphores, enchâssées les unes dans les autres.

(à suivre…)


[1] Pour simplifier, je me réfèrerai ensuite aux albums ainsi : RM pour Rat-Man Collection, TRM pour Tutto Rat-Man et RMC pour Rat-Man Color Special.

[2] Topolino ou Mickey chez nos voisins italiens. Le facteur apparaissant dans cet épisode prendra de l’importance par la suite, puisqu’il s’agit en fait de Cinzia, la transsexuelle blonde platine, amoureuse de Rat-Man, qui viendra à son secours de nombreuses fois.

[3] Le thème du géologue revient par ailleurs de très nombreuses fois dans la série. Notamment, dans l’épisode « Operazione Geode » (RM8 / TRMX / RMC13), où Rat-Man, cette fois-ci agent secret, affronte la Geode, une organisation criminelle mondiale dont les membres sont tous géologues.

[4] Leo, dans un article de RM59 : « C’était les années de l’auto-production (…). J’étais, comme on dit, un auteur débutant. Et qu’arrive-t-il aux auteurs débutants ? Certains (…) se rendent la nuit sur les forums, se forçant à lire les commentaires sur leurs fumetti. À ce moment, tout en pleurant, ils promettent qu’ils finiront par s’arrêter et que tout ira pour le mieux, avec un travail sérieux, comme géologue ou drag-queen durant la tombola paroissiale. »

[5] Jeff Smith déclarait à propos de son comic qu’il était un croisement entre Le Seigneur des Anneaux et Bugs Bunny.

[6] Significatif à la fois de l’humour de Leo Ortolani autant que de la reconnaissance qu’il a pour ses lecteurs, il remercie les rédacteurs de la page Wikipédia de Rat-Man, l’ayant bien aidé dans son entreprise.

[7] D’après les propos du rédacteur du site VibrArte, menant une interview auprès de Leo Ortolani, de jeunes auteurs déclarent visiblement pratiquer un humour « à la Ortolani ».

[8] Avant d’être Rat-Man, le personnage a d’abord été Rat-Boy au sein de la Squadra Segreta dirigée par Il Lupo, puis Marvel Mouse, sous l’égide de Il Pipistrello.

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