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La Geste de Rat-Man (III)

In dans le texte, La Geste de Rat-Man on May 19, 2011 at 11:56 am

« Metafumetti », métaphores et paraboles

 Brouiller les frontières

Une des préoccupations majeures de Leo Ortolani réside dans une perpétuelle remise en question de la fiction. Brouillant sans cesse les frontières entre son univers fictif et une prétendue réalité (la sienne, celle de l’auteur), il se met à plusieurs reprises en scène dans les pages de sa BD. Conscient de sa chance, et de la chaise (en équilibre audacieux) sur laquelle il est assis, il rappelle sans cesse que tout ça n’est qu’une histoire, qui pourrait d’ailleurs ne pas exister. Dans une scène de l’épisode « La Squadra Segreta ! »(RM4 / TRM3 / RMC3), alors que Rat-Man se prend une sévère dérouillée de la part du Lupo, assistant à la scène, un personnage que sa compagne appelle Leo crie : « Courage ! Pas maintenant ! Pas maintenant, bâtard ! Non ! Non ! Je ne veux pas retourner faire le géologue ! » Dans l’hexalogie courant des numéros 64 à 69 (TRM33 à 36), Deboroh (le véritable nom de Rat-Man, que l’on apprend assez tardivement dans la série) a rendu son costume, après avoir perdu toute sa fortune. Dans un moment délirant d’illumination, il réalise soudain qu’il existe un moyen pour lui de revenir sur le devant de la scène : avoir son propre dessin animé et par là-même sortir de nombreux produits dérivés extrêmement lucratifs. Dans le numéro 69, on voit les membres du fan club de Rat-Man se plaindre de la qualité de cette version animée. Amusant de voir que ces épisodes ont été réalisés seulement deux ans après la diffusion des premiers épisodes du dessin animé produit par la RAI. Celui-ci, après 28 épisodes passés à la télévision a été suspendu,  la totalité des 52 épisodes n’étant visible que sur les DVD de Panini Video. Ce, en partie en raison de l’apparition de Cinzia, qui avait été évincée du reste de la série. C’est celle-ci qui dans le numéro 59, offrant à Rat-Man un comic du célèbre Sorro (une sorte de Superman malgré son nom), lui disait : « Un jour, toi aussi tu seras célèbre comme Sorro ! Et on fera une BD sur toi ! Et un dessin animé ! Et au bout de trois semaines de diffusion, on la suspendra… ! »

Dans le numéro 47 (TRM25), « Scuola di fumetti », Rat-Man prend quelques vacances pour apprendre à faire de la bande dessinée. Dans « La Gabbia », une version alternative des personnages secondaires, en équipage d’aventuriers de l’espace, rencontrent le Rat-Man, alors qu’ils sont perdus sur une immense étendue blanche (une feuille de papier), et sont confrontés aux confins de la création, dans ce moment où il pourrait advenir d’eux de devenir les héros d’une bande dessinée. Ailleurs, dans plusieurs arcs narratifs, Rat-Man est confronté, lui, à la disparition des super héros, ou à l’invasion des personnages de manga (RM17 à 20 / TRM10&11) qui risquent de le supplanter.

Né à la fin des années 80, pleines de désillusion, et qui ont eu comme conséquences directes sur les super héros la naissance de personnages et d’histoires plus sombres et désabusés, le personnage de Leo Ortolani semble cristalliser ces doutes. La série entière est finalement une série de super héros qui n’en est pas une. Peu de combats, peu d’actes héroïques. Plutôt une lutte effrénée pour survivre. Sans arrêt la question centrale est plutôt celle de croire ou pas : croire au héros, croire en soi, croire en la valeur de ses actes, croire que la série vaut le coup, croire en la vie… Je reviendrais un peu plus loin sur ces thèmes qui ont une grande importance dans la série, mais avant cela je voudrais approfondir sur le traitement « metafumetti » que Leo donne à sa série.

Une bande dessinée sur la bande dessinée

Dès le troisième épisode, apparaît Il Ragno, personnage qui réapparaitra par la suite dans plusieurs aventures. Il Ragno est une araignée qui un jour, se trouvant dans un laboratoire scientifique, fut mordu par un technicien ayant été exposé à de puissants rayons radioactifs. Ici, la blague référencée cite les origines de Spiderman (Peter Parker ayant, lui, été mordu par une araignée radioactive). Par la suite, possédant désormais les pouvoirs d’un être humain, Il Ragno trouve la bonne combine en faisant de son histoire un fumetto à succès, dont le numéro zéro sera publié en 27 versions différentes : « une avec la couverture métallisée, une avec le gadget, une à tirage limité, une spéciale pour la Lucca (grand festival de BD en Italie), la réimpression, celle avec la carte… » Il Ragno est donc la personnification du héros à succès et, dans ce troisième épisode, si Rat-Man le combat, c’est plus par jalousie (« On doit le remettre à la justice ! Il doit payer pour tous les lecteurs qu’il a arnaqués ! Vingt-sept versions de la même histoire… vingt-sept… ») que pour véritablement rendre la justice. On soulignera aussi le culot de l’auteur, puisque c’est entre autres grâce à cette histoire se moquant ouvertement des nombreuses versions que les éditeurs américains proposent de leurs héros afin de rentabiliser au maximum les personnages marchant auprès du public[1]. Il Ragno réapparait dans divers épisodes, dont « Il morso del Ragno » (RM35 / TRM19 / RMC19), où celui-ci se cache derrière une organisation à peine secrète, La Ragno, spécialisée dans la promotion des personnages de comics. À ce moment de la série, Rat-Man a subit quelques déconvenues qui ont vu son succès baisser, et le voilà qui s’adresse à cette société pour que celle-ci redore son image. Cette question du succès, qui met en abîme la série elle-même revient tout au long du fumetto de Leo Ortolani, comme un discours « metafumettico » sur son propre travail, s’amusant de la relativité et de la fragilité de sa situation d’auteur de bande dessinée.

Créateur et créature

Cette métaphore filée se retrouve dans plusieurs épisodes que j’oserais appeler, en interprétant à ma sauce, « la trilogie du créateur et de la créature ». Cette trilogie non-officielle, puisqu’elle n’est titrée ainsi à aucun moment, débuterait avec une autre trilogie, la « saga du clone »[2] (RM11 à 13 /TRM7&8). Dans ces épisodes, face à son succès débutant, Rat-Man se fait cloner au sein du centre de recherche Repetita Iuvant, de façon à pouvoir assurer de façon éternelle la longévité de sa série. Je ne l’ai pas souligné assez, puisque je développerai ce sujet plus tard, mais le personnage de Rat-Man est un peu une tête à claque : égoïste, jaloux, sans morale, il n’est pas précisément celui à qui on a envie de ressembler. Dans ces épisodes, c’est le clone numéro six qui se retrouve sur le devant de la scène. Beaucoup plus sympathique, nous avons juste le temps de nous y attacher, que le vrai Rat-Man, réapparait et décide de mettre fin au programme de clonage, lui étant finalement l’original, le seul méritant vraiment d’être le protagoniste de sa série. Cette saga, qui met d’ailleurs en scène d’autres personnages importants, tels que Janus Valker (je reviendrai sur ce dernier par la suite), s’est déroulée à peu près deux ans après les débuts chez Panini. Une question angoissante se posait certainement à l’auteur : allait-il réussir, maintenant sous contrat et tenu de remplir ses 64 pages tous les deux mois, à faire durer la série, sans finir par se parodier lui-même ? sans cloner indéfiniment son personnage ? Il apparaît qu’il ait lui-même décidé que non, et finalement, le reste de la série prouvera qu’il avait raison.

Deuxième moment de cette trilogie, la réinterprétation des origines de son héros, pour le numéro 14 qui propose deux histoires : une première appelée « Rat-Man 1999 », où le héros est emprisonné au sein de la base Alpha sur la lune, où l’on envoie les personnages subversifs se faire corriger ; une seconde, celle qui est ce véritable deuxième moment, où le protagoniste n’est autre que Leo Ortolani en personne. Ce numéro sortait précisément en septembre 1999, exactement 10 ans après la création du personnage. Cette fois-ci, c’est Leo lui-même, ou en tout cas sa projection auto-fictive, qui revit une version fantasmée de la création du personnage, puis de son succès. On le voit ainsi seul, décrépi et mal rasé, penché sur sa table à dessin, abandonné de tous, continuant à faire vivre son personnage. Quelques pages après, il reçoit une invitation de l’auteur de Lupacchietto[3] à venir le rencontrer. Arrivé chez lui, il trouve un vieil ermite hirsute aux yeux exorbités dessinant sans relâche. Tout en dessinant, luttant, il parvient tout de même à s’adresser au jeune dessinateur en ces mots : « Elle nous utilise ! la monstruosité qui vit de l’autre côté de la feuille ! Elle a… déposé ses immondes œufs dans notre esprit fertile… et nous sommes pris dans ses fils… Nous les avons fait naître… nous les avons nourri avec notre vie même ! Petit à petit ils grandissent… et à présent, ils n’ont plus besoin de nous ! » Quelques pages encore plus tard et Leo se suicide d’une balle dans la tête, terrifié à l’idée du pouvoir de sa propre création. La scène suivante présente Andrea Plazzi (l’éditeur du magazine, qui en signe tous les éditoriaux)[4] en pleine interview. Après que le journaliste lui ait demandé s’il n’avait pas peur d’une baisse de qualité dans les travaux de son poulain, en raison de la productivité, Andrea déclare alors : « Nous sommes prêts à publier tout ce qui sortira de sa tête ! » Apprenant la mort de l’auteur, et la façon dont il a procédé, on le voit soudain crier à propos de la cervelle de Leo : « Vite ! Faites des photocopies ! » Deuxième question, donc, après celle de la répétition et du clonage : Leo Ortolani réussira-t-il à continuer à exister pour et par lui-même, sans être dévoré lui aussi par sa créature ?

La réponse à cette question se trouve peut-être dans le troisième moment de cette « trilogie du créateur et de la créature », très exactement dans l’hexalogie courant des numéros 29 à 34 (réédités dans TRM16 à 18), saga importante qui revient sur le passé du héros, sur ses origines, ses parents, son père, le personnage de Janus Valker, la Squadra Segreta, et l’éternelle question de l’existence des super-héros. Dans le numéro 33, « Il Re e io », il rencontre carrément Jack « the King » Kirby en personne, qui lui révèlera de grands secrets sur les comics de super héros et la vie (du genre : « Vois-tu mon garçon… ce que tu as lu dans les bandes dessinées n’est pas tout. C’est seulement un reflet du monde réel »). Chose amusante : tous les évènements de cette hexalogie sont racontés par Rat-Man lui-même, lors d’un voyage en train, durant lequel il partage son compartiment avec un inconnu qui n’est autre que Leo Ortolani. Un des éléments majeurs de cette histoire s’avère être un homme à capuche qui, dans l’ombre, tire les ficelles, dirige plus ou moins le groupe duquel dépendent les ennemis de Rat-Man, groupe qui lui-même est à l’origine de la Squadra Segreta. En définitive, le pauvre garçon a été manipulé depuis le début. Pire, cet homme à capuche, ne cesse de lui mettre des bâtons dans les roues. Contrôlant ainsi tant le héros que ses ennemis. Il faudra attendre la toute fin de l’hexalogie pour avoir le fin mot de l’histoire : après être enfin sorti de la gare, Rat-Man laisse Leo Ortolani, lui lançant un dernier conseil : « Et cherchez-vous un abri, il commence à pleuvoir ! » Le héros disparaît. Puis, Leo, seul, sort quelque chose de son sac : « Ce n’est pas grave, dit-il, j’ai une capuche. » Ici, l’auteur a définitivement reprit le pouvoir. Plus d’inquiétude, laisse-t-il entendre, la créature ne lui échappera pas. Lui, Leo, contrôle tout.

Continuité narrative dispersée

Enfin, à peu près, puisque pour sa « trilogie manga » (RM72 à 74, dans lesquels sur plusieurs tronçons de ces épisodes Leo prend un style carrément shojo, puis imite Leiji Matsumoto[5]), l’histoire est cette fois-ci aux mains des personnages, réunis en comité de rédaction, qui vont débattre durant les trois numéros de ce qui serait le mieux pour remplir ces pages. On voit évidemment Andrea Plazzi apparaître une nouvelle fois. Ces constants allers-retours entre la réalité et la fiction donnent un ton très particulier à la série. Un des effets en étant qu’il est assez difficile de démêler (à l’intérieur de la fiction) le vrai du faux. Pour exemple, dans les numéros 70 et 71, Rat-Man, Brakko et Jordan (un autre policier) partent en vacance en Eutanèsia, pays asiatique en guerre constante, où l’on organise des voyages pour touristes, qui, une fois sur place, s’empressent de photographier avec leurs portables les affrontements et les cadavres. L’histoire se déroule avec deux lignes narratives : dans l’une se sont Rat-Man et ses amis en vacances ; dans l’autre la quête guerrière de Ratto, sorte de Rambo, qui ici, tire dans le tas au nom de Jésus. À la fin de l’histoire, les deux trames se rejoignent, et Rat-Man et Ratto se rencontrent. Pourtant, malgré ça, il semble que Rat-Man et Ratto soient la même personne. Ou l’un l’incarnation de pulsions guerrières de l’autres… mais rien n’est jamais clairement délimité. De sorte que, ce désordre grouillant, avec plusieurs parallèles narratives dans la fiction même, auxquelles s’ajoutent les renvois à une prétendue réalité, semble au final avoir sa cohésion propre. D’une certaine façon, rien n’est vrai, mais rien n’est faux. On pourrait peut-être résumer cela par ce texte d’introduction, dans l’épisode « Io sono legenda » (RM64) : « La légende est une vision distordue et fantasmée de la réalité. De fait, la légende est un mensonge. Alors pourquoi, tous, sentons-nous le besoin de la raconter aux autres ? »

(à suivre…)



[1] Spiderman, pour exemple, a eu droit à plus d’une dizaine de séries à son nom, dont certaines sont encore en cours de publication et quelques-unes des réécritures avec variations des origines du héros : The Amazing Spider-Man, The Spectacular Spider-Man, Web of Spider-Man, Marvel Team-Up, Peter Parker : Spider-Man, Friendly Neighbourhood Spider-Man, Marvel Knights Spider-Man, Amazing Spider-Man Family, Marvel Adventures Spider-Man, Spider-Man : Legend of the Spider Clan, Spider-Man : Chapter One, Ultimate Spider-Man, Spider-Man India… ce sans compter la version japonaise, puisque le personnage a eu droit à son manga, les séries dérivées telles que Spider-Man 2099, la version futuriste du héros, ou celles mettant en scène d’autres personnages, avec notamment Venom (un de ses pires ennemis, reconverti en héros bad-boy), Spider-Girl (sa fille) ou Spider-Man Loves Mary Jane (les aventures romancées de l’amoureuse de Peter Parker). Oui, rien que ça.

[2] Encore un clin d’œil au même Spider-Man, puisque celui-ci a eu droit à un très long arc narratif où l’on découvrait que le personnage dont on suivait les aventures depuis quelques années n’était autre qu’un clone, le vrai Peter Parker ayant perdu la mémoire et errant anonymement on ne sait où.

[3] Évidente référence, pour un italien, à Lupo Alberto, personnage créé par Guido Silvestri en 1974 et qui a toujours sa revue mensuelle de nos jours, les bandes y étant assurés par de nouveaux auteurs. Il existe en outre de très nombreux recueils et rééditions de toutes sortes et de tous formats.

[4] C’est Andrea Plazzi qui, avec Enrico Fornaroli, parla en premier du fumetto autoédité de Rat-Man à Marco M. Lupoi. Il est depuis rédacteur en chef du magazine et Leo lui rend hommage en le faisant apparaître dans les pages de sa BD. L’adaptation animée lui a aussi donné un beau rôle puisqu’il semble qu’il apparaisse de façon systématique dans chacun des épisodes, sous le nom de Mr P.

[5] Pour rappel : « shojo » veut dire manga pour jeunes filles, à l’inverse de « shonen », à destination des garçons. Leiji Matsumoto est l’auteur du manga Captain Harlock, connu en France sous le nom d’Albator.

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