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La Geste de Rat-Man (IV & conclusion)

In dans le texte, La Geste de Rat-Man on May 20, 2011 at 7:03 am

La quête identitaire de Rat-Man
Réalité et légende

Revenons sur cette idée de réalité et légende, puisque le personnage de Rat-Man oscille sans cesse entre les deux. Pour commencer, je voudrais faire quelques remarques sur les histoires, d’une façon générale. Il existe deux grands types d’histoires : celles revendiquant un certain « réalisme », préférant des sujets de la vie de tous les jours, des dilemmes humains, et celles préférant l’évasion, l’aventure et les effets spéciaux. Souvent celles du premier type, laissent sous-entendre que « l’évasion », c’est pour les idiots. Et celle du second type, que le réalisme, c’est ennuyeux. Parfois, on mélange un peu les deux. Mais la plupart du temps, qu’elles soient d’un type ou de l’autre, ces histoires fonctionnent en cercle fermé. Elles existent pour elles-mêmes, comme cloisonnées dans leurs univers. Il arrive que certaines œuvres brisent la mince frontière entre la réalité et la fiction, qu’elles mettent en scène un dialogue entre les deux, ou brouillent les repères. Certaines d’entre elles tentent même de nous donner des clefs nous permettant potentiellement d’agir ensuite sur la réalité[1], ce qui n’est déjà pas mal.

Cependant, peu de fictions questionnent réellement notre besoin d’histoires. C’est un fait : nous, les êtres-humains, pris dans nos existences uniques (et pas toujours drôles), avons nécessité de vivre d’autres vies potentielles. Nous nous y évadons, puis revenons, saufs, dans notre propre réalité. Dans le meilleur des cas, elles nous on apporté quelque chose, nous on inspiré. Or, elles peuvent malheureusement faire quelques dégâts : pour certains, le retour à la réalité pourra paraître un peu tristounet, voire morose, en comparaison des aventures épiques vécues aux côtés de beaux héros à la morale irréprochable. Pas la peine d’avoir fait une double thèse en sociologie et psychologie pour savoir que nous sommes cernés de nerds, geeks, otakus, collectionneurs maniaques, solitaires pathétiques et autres nolife, dont nous faisons éventuellement partie. Qui, produisant la pâture de tous ces handicapés de la vraie vie, se soucie réellement de ce qu’il leur arrive, ensuite ? Jusqu’à maintenant j’ai connu peu de fictions se préoccupant de ce qu’il pouvait bien advenir de nous, lecteurs (et/ou spectateurs), une fois que l’histoire était terminée.

Il y a au moins deux séries qui ont, chacune à leur façon, proposé un ensemble de métaphores et de discours allant dans ce sens : Buffy contre les vampires, de Joss Wheddon (7 saisons, 1997-2003) et Neon Genesis Evangelion, de Hideaki Anno[2] (26 épisodes, puis deux films, 1996-1997). La première grâce à de nombreuses métaphores sur l’adolescence et le passage à l’âge adulte, ainsi qu’une importante prise en compte des défis de la vie réelle, en dépit de la simple histoire de vampires, qui en ont fait un véritable accompagnement du téléspectateur. La deuxième, en utilisant tous les codes primaires du shojo, filles sexy, robots, combats, pour attirer les otakus en masse, puis tout déconstruire, jusqu’à un final incroyable, qui disait implicitement : tout ceci n’était qu’une histoire, ne t’y réfugie pas, va, va vivre la vie. Les deux séries sont donc des pièges à adolescents (voire même à post-ados, ou « adulescents »), utilisant des stéréotypes rassurants. Et elles pourraient se contenter d’être de simples histoires d’évasion, ne pas aller plus loin. Or, on sent réellement, autant dans l’une que l’autre, une véritable préoccupation de la part des réalisateurs pour leur public.

Un auteur redevable

Eh bien, je crois qu’il en est de même pour Rat-Man. On remarquera, pour commencer que Leo Ortolani, toujours conscient de sa chance, et par là-même redevable à ses lecteurs, prend le temps de leur répondre avec attention, dans le courrier des lecteurs du magazine. Ensuite, et c’est assez notable, il ne les prend pas pour des cons. Le lectorat de Rat-Man se compose pour bonne partie d’ados et d’enfants. Pourtant, malgré la tête rigolote du personnage, il s’agit d’un fumetto particulièrement adulte. Leo y parle de tout : de la mort, de la religion, de la guerre, de la pornographie, de l’égoïsme, de la pauvreté, d’adultère (la femme de l’inspecteur Brakko le trompe régulièrement), de prostitution… Au début du numéro 57 (TRM30), c’est Cinzia qui s’adresse à nous ainsi : « Je m’appelle Cinzia et je suis un transsexuel ! » Une voix extérieure la coupe soudain : « Mademoiselle Cinzia… il y a des enfants qui lisent ce magazine. » Et elle de reprendre : « Oh, pardon… Bonjour, les enfants ! Je m’appelle Cinzia et je suis un transsexuel. » Avant de continuer ainsi : « Je suis ici pour vous parler des origines de Rat-Man (…) Alors, vous devez savoir que du temps où je me prostituais… », et d’être de nouveau coupée. Ce simple extrait est exemplaire, non seulement de l’humour de l’auteur, mais surtout de sa façon de déjouer les tabous, considérant de plus que ses lecteurs sont assez malins pour ne pas être choqués.

Un contre-exemple

Mais ça n’est pas tout. Revenons maintenant sur le personnage de Rat-Man, rappelons-le, peureux, égoïste, narcissique, faiblichon, petit, sans pouvoir particulier, et qui n’est finalement un « super héros » que parce qu’il en a décidé ainsi, revêtant ce ridicule costume jaune. Dans l’épisode « El Re e Io » (RM33 / TRM18), El Re, ou « The King », c’est-à-dire, Jack Kirby, explique à notre héros les secrets du comic de super héros, notamment : « Les héros de bande dessinée sont des exemples positifs pour les lecteurs… Ainsi dans les histoires, s’étalent leurs mérites, leurs qualités ! Tandis que leurs misères, leurs limites humaines ne sont pas considérées. As-tu déjà vu un personnage de BD faire caca ? » Même si cette description est un peu radicale, il est vrai que le héros, d’une façon générale, est plus souvent mis en valeur. Pensons à Tintin, à Superman, à Spider-Man, même à San Goku dans Dragon Ball (où l’on voit pourtant, à l’occasion, certains personnages faire caca), voire Harry Potter ou Luke Skywalker, pour sortir de la BD. Chacun d’entre eux est systématiquement plutôt le personnage qu’on veut être. C’est-à-dire celui droit, moral, fort, et qui même s’il présente parfois quelques « limites humaines », le fait de façon à toujours mettre en avant, au final, son côté héroïque d’exemple à suivre. Ce genre de figure archétypale, si elle exalte, certes, un instant toutes ces valeurs, pouvant éventuellement nous inciter à suivre ce chemin, peut aussi, au bout d’un moment, commencer sérieusement à agacer, si ce n’est à écraser piteusement le lecteur, celui-ci ne se sentant définitivement pas à la hauteur. Certes, on a inventé l’anti-héros. Celui un peu immoral, rebelle, qui ne respecte pas toujours les règles… mais celui-ci reste la plupart du temps imposant et malgré tout héroïque. Même un personnage pathétique du type de Don Quichotte (et ses descendants plus contemporains) a toujours quelque chose de noble.

Rat-Man, lui, est exactement l’opposée du héros. Je crois qu’en cela il est plus effectif que n’importe quel exemple parfait à suivre. Parmi les running gags que Leo affectionne (avec les blagues sur les aveugles) il y a celui du SDF : Rat-Man en croise de nombreux, qui quémandent une malheureuse piécette, et que fait-il ? Par exemple, dans RM64, où Deboroh a abandonné son costume, on le trouve en pleine refléxion : « Moi, Deboroh la Roccia, l’homme sous le masque, j’étais vivant. C’était ce qui comptait, non ? Vivre à tout prix ! Parce que, même si je n’étais plus Rat-Man, je pouvais aussi aider les autres de mille manières ! Par exemple, je pouvais… je pouvais… » Arrive alors un malheureux : « – S’il vous plaît, une pièce pour manger… – Disparais ! Tu vois pas que je pense ? » Le malheureux s’en va. Deboroh replonge dans ses pensées : « Ce n’est pas facile d’aider les autres quand les pauvres te dérangent. » On pourrait imaginer que des mamans conservatrices démentes aient attaqué Panini et l’auteur pour diffusion d’idées et valeurs allant contre la bienséance. Pourtant je suis certain que ce genre de blague amène beaucoup plus de lecteurs à donner une pièce dans la rue, qu’une scénette avec sa moralité du type : « Il faut toujours aider son prochain, c’est bien. » La série entière présente le personnage de Rat-Man dans des situations semblables, toujours très drôles, mais qui jamais n’aboutissent à une parfaite catharsis, bien au contraire. En cela, les histoires de Rat-Man me paraissent avoir plus d’effet que refermant univers et intrigues de façon sécurisante.

Projection identitaire

Rat-Man est donc ce personnage, aussi amusant que bon à baffer, qui se projette sans cesse en héros épique et grandiose. Celui qui, voyant Superman, n’en conçoit que le moment héroïque de triomphe. Sans jamais en comprendre l’essence, c’est-à-dire, sans jamais chercher réellement à mériter ce moment de triomphe. Celui qui voudrait sauter d’un immeuble à un autre, par magie, sans avoir auparavant appris à le faire. Son maître, Il Pipistrello, aura beau lui souffler de sages conseils, quasiment rien n’y fera. Remarquons ici une chose : il m’a toujours paru que Batman avait une particularité importante, celle du masque comme véritable identité, Bruce Wayne n’étant lui qu’une façade masquant elle le secret. À la différence de tous les autres personnages majeurs, tels que Superman ou Spider-Man, pour lesquels leurs alter egos humains, Clark Kent et Peter Parker, ont autant droit de cité, et enrichissent émotionnellement les héros. Batman semble, lui, avoir laissé mourir le jeune Bruce, avec ses parents, dans cette ruelle sombre et n’être plus que le héraut de la justice devant être rétablie. À l’instar de son inspiration, Rat-Man, pour des raisons très différentes oublie carrément son identité. Arcibaldo, son majordome, devant même à plusieurs reprises la lui rappeler. Dans « The R-File » (RM6 / TRM4) les inspecteurs Fax Tolder et Nanas Kelly (ressemblant à s’y méprendre au duo d’une certaine série à succès) enquêtent d’ailleurs sur l’identité de Rat-Man, allant jusqu’à cuisiner l’auteur, finissent par découvrir que ce dernier ignore encore le véritable nom de sa création.

En somme Deboroh n’existe pas, et il faudra attendre de nombreux numéros avant de voir enfin ce nom apparaître pour la première fois. Le fait et que Rat-Man, vivant dans une sorte de délire, a comme rejeté cette identité qui ne lui convient pas, car n’étant pas à la hauteur de ses aspirations. Selon moi, il faut voir ici une métaphore à plusieurs niveaux : il y a d’une part, Rat-Man et Deboroh, le niveau 1, disons, l’histoire à prendre au premier degré (en acceptant qu’on puisse prendre les aventures de Rat-Man à un quelconque premier degré), à la recherche de son identité (ou la fuyant, selon les épisodes). Puis, niveau 2, une projection, en quelque sorte de son auteur, à la recherche de son identité (ou la fuyant, selon les épisodes). Et, niveau 3, celui que j’appellerais « de la connivence », une projection du lecteur.

Une bande dessinée sur le lecteur de bandes dessinées

Reprenons : tout d’abord, n’oublions pas que la série s’adresse, en premier lieu (à l’instar de Buffy contre les vampires et Neon Genesis Evangelion) à un lectorat particulier, celui consommant en majorité des comic de super héros. De quoi est composé ce lectorat (de façon certes caricaturale, mais malgré tout assez proche de la réalité) ? Adolescents, gamins, puis nerds et geeks en tout genre, grands mecs de trente à quarante ans restés bloqués tardivement dans l’adolescence. En clair, le lectorat type collectionnant des centaines de comics, peut-être même des figurines dérivés de ces mêmes comics, allant dans les festivals, participant éventuellement à des cosplays[3], se réunissant dans des comic shop ou fumetterie… Un public prompt à fuir la réalité et se réfugier dans des univers aussi fantaisistes que rassurant. Leo Ortolani n’est pas bête, il sait bien à qui il s’adresse, puisqu’il fait lui-même partie de cette faune.

Il revient non sans ironie sur ce sujet dans RM75, où il se met en scène aux côtés de quelques confrères, dont Ade Capone, Tito Faraci et Massimo Bonfatti[4], suivant les séances d’un club d’auteurs de BD anonymes. Le but de ces séances étant évidemment de parvenir à, enfin, distinguer la réalité du fantasme, et au bout du compte, abandonner définitivement ce travail pathologique qu’est celui de réaliser des bandes dessinées. Question sous-jacente : Leo peut-il exister en tant qu’individu, sans se réfugier dans ce monde intérieur qu’il a créé ? Et par extension : toi, lecteur, collectionneur compulsif, peux-tu exister en tant qu’individu sans ces univers fictifs dans lesquels tu t’évades ?

Narrativement, un procédé intéressant lie ces trois entités, personnage / auteur / lecteur : la plupart des histoires de Rat-Man sont racontées par un « Je » qui, au premier abord est évidemment Rat-Man lui-même commentant ses aventures. Pourtant, à de nombreux moments, ce « Je » devient presque incertain : ici, un commentaire à la première personne fait référence à « ma femme » (Rat-Man étant célibataire, et Leo Ortolani marié) ; là, un épisode est introduit ainsi : « Certaine fois les choses ne se passent pas comme on l’aurait voulu. Moi, j’espérais devenir un bon auteur de BD », avant que la suite de la narration, toujours avec ce même « Je », soit passée de façon très claire au personnage Rat-Man. Cela est un peu à l’image de ce qui se passe dans la « trilogie manga », où ce sont les personnages qui eux doivent décider de ce qui se passera dans les nouveaux épisodes. À plusieurs reprises dans la série, c’est donc Rat-Man lui-même, qui se retrouve confronté à cette question angoissante de : que va-t-il advenir maintenant ? C’est lui qui incarne un « personnage débutant » allant rencontrer ses idoles, les « héros à succès », plutôt que Leo Ortolani, « auteur débutant », rencontrant ses propres idoles, eux « auteurs à succès ». Ainsi les repères d’identification sont souvent brouillés.

Il en résulte, qu’à travers le personnage de Rat-Man, on peut y voir presque tout le monde. Lui-même, entretient des habitudes et des obsessions qui le rapprochent tant de l’auteur que du lecteur : en clair, son désir d’être un super héros (et par conséquent vivre dans un fantasme, puisque rien en dehors du costume et des collants ne peux lui permettre de vraiment prétendre à ce poste) semble à la fois métaphore de Leo, créant des histoires pour fuir la réalité que du lecteur, se réfugiant dans ces mêmes histoires.

Oui, Rat-Man a souvent un rôle ridicule, un peu méprisable. Mais, malgré tout, on s’attache au personnage et à ces défauts. Certainement parce que le lecteur a quelque part conscience que ces défauts sont aussi les siens. Poussés à l’extrême, certes, chez le personnage, mais cependant, caricatures référant à des faits. À la différence du personnage du faire valoir, qui met en lumière les qualités du héros parfait, et dont on rit gentiment, on rit ici dans une sorte de connivence. Puisque comme on l’a dit, Rat-Man est aussi Leo Ortolani. Disons les choses mieux : Rat-Man est en fait le point où se rejoignent les préoccupations et les angoisses à la fois de l’auteur, et à la fois des lecteurs. Pour exemple, dans la trilogie de « La Gatta » (RM23 à 25 / TRM13&14 / RMC12&13), on trouve un Rat-Man bel obsédé sexuel, essayant de se défaire de sa manie pour les magazines et calendriers de filles à poil. Les situations,  parfois grossières, où Rat-Man se réfugie chez lui, avec son calendrier de La Gatta, bien décidé à ne pas y toucher, pour finalement y revenir, puis le reposer, puis le reprendre et enfin regarder une à une chaque image, les yeux exorbités, ces situations sonnent vraies. Et si le lecteur rit, ce n’est pas d’une position extérieure, supérieure et rassurante : le lecteur sait que c’est lui qui est mis en scène. Mais l’on comprend que l’auteur n’est pas loin, que lui aussi est caché quelque part derrière ce personnage.

Les défis de la vie réelle

Encore et toujours, c’est cette même thématique que brode, petit à petit, l’intégralité de la série : le rapport qu’entretient le personnage de Rat-Man (et par son prisme, le lecteur et l’auteur) avec la réalité. Quand se réfugie-t-il dans des fictions (qu’elles soient celles des super héros ou celles où les filles n’ont plus, ou si peu, d’habits) ? Quand affronte-t-il les défis de la vie réelle ? Et c’est comme si, sans jamais juger, Leo disait à ses jeunes lecteurs : « Oui, je sais comment c’est, je sais pourquoi tu lis ce comic, je sais pourquoi tu t’y réfugies, je sais pourquoi tu as ces magazines pornos cachés sous ton lit. Je sais, et je comprends. Mais regarde, mets un pied dehors, car, ça, ce ne sont que des histoires. »

En ce sens, plusieurs des aventures de Rat-Man le montrent plus jeune, dans ses années de formation, celles où il n’était encore que Marvel Mouse, et où Il Pipistrello lui enseignait ses secrets. Rappelons-le, Deboroh voudrait être un héros, un peu comme ces ados qui veulent être célèbres. Je me rappelle, que plus jeune, lors d’une randonnée gentillette, où mon père nous avait amenés mon frère et moi, à peine descendu de voiture, ayant faits quelques pas et devant traverser par un endroit où trainaient quelques ronces, je commençais à pleurnicher. Mon père me dit alors : « Eh bien, je croyais que tu voulais de l’aventure ! » Ce à quoi je répondais : « Oui, mais je voulais de la vraie aventure, comme dans Indiana Jones ! » Comprendre : je voulais de l’aventure grandiose, épatante, et surtout facile. C’est ce sentiment que je retrouve précisément dans le personnage de Rat-Man, auquel son maître essaye pourtant de faire comprendre deux ou trois choses. Ici, il tombe sur une photo de l’ancien costume de son maître : « C’était le costume du Pipistrello ? Il n’est pas comme dans les BD. » Et le maître de répondre : « La vie entière est différente de ce que tu vois dans les BD. » (in RM20 / TRM11). Ça n’a l’air de rien, et pourra peut-être même faire penser à certains à de la philosophie de comptoir, pourtant, c’est ce que répète sans cesse le fumetti de Leo Ortolani. Et cela par le simple fait que finalement, le principal défi du héros n’est pas tant celui d’affronter ses ennemis. On l’a dit, plusieurs fois, c’est Cinzia qui vient à sa rescousse. Dans son combat contre Il Drago (incarnation de l’invasion manga ; RM20), c’est L’Uomo con il costume da Ragno qui vient s’interposer avant qu’il soit trop tard. Dans le numéro 71, Ratto II – La  Vendetta, ce n’est pas Rat-Man, mais son double, Ratto, qui élimine les terroristes. Non, Deboroh, lui ne semble finalement avoir comme seul réel combat, que celui de se trouver et de se construire.

Et cette construction passe à la fois dans cette projection du personnage en Rat-Man, que dans l’acceptation de son identité de Deboroh. Il Pipistrello, apprenant au jeune Marvel Mouse à sauter de toit en toit, lui répète que s’il tombe, il doit se relever. Dans RM69, après une lamentable chute (une de plus), il le félicite pourtant ainsi : « Un beau vol ! Je m’émerveille que tu t’en sois relevé. Allez, retourne là-haut et réessaye. » C’est encore lui, qui quelques pages plus tôt, dans un passage un peu mystique, alors qu’il affronte l’Ombre (Janus Valker, son père, en quelque sorte définitivement passé du « côté obscur »), lui montrant sa propre lumière intérieure, lui dit ceci : « Tu ne dois pas avoir peur de la vérité. Accepter ce que nous sommes nous donne la force de faire des choses incroyables. »

Je (ne) suis (pas) ton père

Ça n’est pas pour rien si aux côtés du héros se trouvent Brakko et Cinzia. Le premier, ignore, ou plus exactement fait semblant d’ignorer que sa femme le trompe (l’épisode Il Primogenito, in RM36 / TRM19, joue très bien avec cette idée). Quand à Cinzia, transsexuelle, éternellement amoureuse de son Ratty, qui ne voudra pourtant jamais d’elle, elle incarne à merveille ce problème identitaire inhérent à la série.

Il est amusant de voir que le prénom de Deboroh n’apparaît que tardivement[5]. Amusant que celui-ci tente d’abandonner son costume, sans succès. Comme s’il devait le porter pour avoir une identité propre. Identité qu’il recherche à travers ses pères adoptifs : que ce soit Il Pipistrello ou Il Lupo, qui lui l’aura d’ailleurs manipulé et contre qui il se battra (RM3&4 / TRM3), comme essayant de « tuer le père ». Amusant que ce soit finalement Janus qui l’élimine. Janus Valker est encore une figure intéressante, puisque qu’à l’instar d’un Darth Vader, il est l’ennemi juré du héros, en en étant le père. Sauf que, l’on découvre dans RM33, que ce n’est pas le cas. L’organisme dirigé par l’homme à la capuche ayant tout monté pour que celui-ci porte un intérêt au héros. C’est en tombant sur des dossiers secrets que Janus découvre pourtant que le vrai père est un certain monsieur La Roccia, père d’une ribambelle de gamins qu’il confond tous. Ce sera tout de même Janus qui dira ceci à celui qui restera, symboliquement, son fils, troublant une fois de plus les repères : « L’homme à la capuche n’existe pas. Il n’a jamais existé. T’es tu jamais demandé pourquoi ? Pourquoi voulait-il tant que tu fasses le super héros ? Parce que tu l’as voulu, toi. C’est toi, mon garçon, ton homme à la capuche. » Autrement dit : tu es et sera ce que ta volonté te fera faire.

Comme je le disais un peu plus haut, la continuité narrative de la série est un beau bordel de chronologie. Mais l’impression générale est un peu celle d’une enquête ou d’un travail généalogique. C’est-à-dire que le récit – en grand, en considérant la série dans son entièreté – est celui de la reconstitution de ce qui s’est passé pour en arriver à ce que Deboroh soit Rat-Man. Cette reconstitution, petit à petit, s’apparentant elle-même à une sorte de quête intérieure du héros pour affirmer son identité. Et c’est ce qui fait la force de la série : elle est sa propre justification. Elle est elle-même sa propre vie, elle se raconte tout en racontant. Elle est une histoire – autant celle de Rat-Man devenant super héros, que celle de Rat-Man devenant un fumetto à succès, que celle de Leo devenant auteur – qui acquiert sa véracité dans son énonciation.

En fin de conte

Bien plus que juste une parodie, Rat-Man serait à placer aux côtés de Bone ou de Cerebus, pour le souffle épique avec petits personnages rigolos, et de Too Much Coffee Man (un autre incontournable de l’humour décalé) pour ses gags intelligents, du genre qui révèlent les faiblesses des êtres-humains et l’absurdité de l’existence. Et donc, de Buffy contre les vampires et Neon Genesis Evangelion pour les raisons explicitées plus haut. On pourra s’étonner que Panini n’ai pas eu la bonne idée d’en publier une V.F.[6], et seuls les curieux maitrisant un peu l’italien pourront comprendre, en vrai, ce que j’ai défendu ici.

Il m’est cependant apparu quelque chose lors de la rédaction de cet article : une partie de la force de la série réside dans son historique éditorial. Ce contexte, celui de Leo géologue, l’auto-édition, puis le magazine chez Panini, le succès, le jeu continuel à l’intérieur même de la série sur ce succès… tout semble participer à l’aura du fumetto. L’expérience qui a été la mienne est peut-être d’ailleurs celle de tous les nouveaux lecteurs découvrant la série sur le tard : il suffit d’en ouvrir un des numéros pour être immédiatement happé dans son univers. Celui-ci semblant en expansion éternelle, chaque épisode ouvre des portes vers tous les autres, exerçant une étrange fascination. Pour peu qu’on soit un sujet facile à l’addiction, on est vite foutu, puisque c’est dans sa totalité que s’envisage la série et prend son sens.

En y réfléchissant bien, il s’avère peu évident de présenter la série à un public français (ou autre) : elle pourrait au premier abord sembler une énième parodie, une petite BD rigolote de plus. Comment recréer le contexte éditorial, l’interaction qui a été celle que Leo a entretenue avec ses lecteurs ? Comment en souligner la singularité en regard de la production italienne ? C’est peut-être, un des prochains défis que devra relever, non pas Leo, mais Marco M. Lupoi, de Panini Comics.

Quant à Leo, garçon lucide et honnête, il a annoncé il y a maintenant un bon moment que la série se terminerait au numéro 100[7], en 2014 (25 ans après la création du personnage). Il a certes avoué récemment[8] qu’en raison de ses nombreuses idées, ce chiffre pourrait éventuellement ne pas être tout à fait exact. Reconnaissons lui en tout cas ça, d’avoir à l’avance décidé d’une fin. Ce qui n’a pas toujours été le cas avec les séries à succès (de Garfield à Asterix, en passant par ces pauvres Black & Mortimer, et ce malheureux Spiderman, combien d’albums de trop ?). Mais que les jeunes lecteurs se rassurent : si Leo met un jour fin à sa saga, il est certain que la présence en kiosques et fumetterie de très nombreuses rééditions est assurée d’avance. D’ici là, il est toujours temps de s’amuser à faire des hypothèses sur cette fin certainement aussi attendue que redoutée (La mort de Rat-man ? Deboroh abandonnant définitivement son costume et partant, enfin affronter la vie, pour de vrai ?). Et quant à moi, je file à la recherche des numéros qui me manquent. Comme si ma pauvre bibliothèque déjà bien encombrée avait besoin de ça.

FIN

de l’épisode


[1] C’est, en le disant vite fait, le principe de l’utopie : utiliser l’imagination, non pas pour une simple évasion béate, mais en tant que projection de ce que pourrait être le réel.

[2] Hideaki Anno, ancien otaku (au Japon : type cloitré chez lui et s’adonnant obsessionnellement à des activités telles que lire des mangas, regarder des séries, collectionner des figurines, jouer à des jeux vidéo) plus ou moins repenti, a d’abord sombré dans un trouble borderline qui l’amena à plusieurs tentatives de suicide. En quelque sorte, et de façon déroutante par rapport au propos initial de la série, Neon Genesis Evangelion se révèle, lors de ses épisodes finaux, être une grande métaphore sur la façon dont Anno est, lui, sorti de cette période difficile. Elle encourage le spectateur, logiquement lui aussi otaku propice à sombrer dans ce même trouble, à sortir de chez lui, vivre et se confronter à autrui.

[3] Dans les festivals de BD, ou d’animation, grands rassemblements où le public de fans défile, portant des costumes aux couleurs de leurs héros favoris. Il y a des concours où l’on vote pour les plus fidèles aux personnages origninaux.

[4] Ade Capone a travaillé chez divers éditeurs, dont Sergio Bonelli, avant de créer pour Star Comics le personnage Lazarus Ledd, qui connu un succès comparable à celui de Dylan Dog, et dont il assura la plupart des scénarios. Tito Faraci, lui, a scénarisé de nombreux épisodes de, entre autres, Topolino, PK : Paperinik New Adventures, Dylan Dog, Martin Mystère, Lupo Alberto, Diabolik… et même Daredevil, Captain America ou Spider-Man ! Quant à Massimo Bonfatti, il a travaillé dans les années 80 pour Pif Gadget, puis dessiné dans Lupo Alberto et Cattivik (autre création de Giudo Silvestri – cf. note 17), avant de créer en 2007, avec Claudio Nizzi, le personnage de Leo Pulp, protagoniste d’une série de polar parodique ; il réalise aussi une des histoires de Rat-Man, dans le numéro 48, « Rat-Man & Friends ».

[5] Dans le numéro 30, visiblement. On notera que jusque là, seul Arcibaldo, son majordome, semblait en mesure de se rappeler de ce prénom (in RM1 / TRM1 : « La seule personne à connaître l’identité de Rat-Man est son majordome. »), tandis que Rat-Man lui-même l’avait oublié.

[6]  Une adaptation en français du tout premier épisode a été réalisée par François Corteggiani (!).  Cependant, il faut croire qu’elle n’a été diffusée que sous le manteau, plutôt pour l’amour de l’art.

[7] Et, comme à chaque fois, avec ces éléments extérieurs tels que le dessin animé ou le fait que Leo ait été géologue, cela devient un running gag auto-référencé à l’intérieur de la série.

[8] Dans l’interview accordée au site VibrArte et publiée le 23 novembre 2009 : http://www.vibrarte.ilcannocchiale.it/.

La meilleure copie de tous les temps !

In old school classics on May 9, 2011 at 2:45 pm

C’est une histoire marrante que celle de la création des micronautes. Ça commence au Japon, avec les figurines Henshin Cyborg, dans les années 70. Un grand succès, visiblement. Puis, on décide de faire une version miniature des figurines (certainement moins chères, afin de toucher un public moins aisé), en passant de 38 cm à 10 cm de hauteur. Et l’on rebaptise ça Microman. Un tel succès qu’en 1975 on enterre Henshin Cyborg.

En 1976, la firme Américaine Mego acquit la licence, mais décida de diffuser les jouets sous le nom de The Micronauts.
Dans un malicieux coup marketing, Marvel obtient en 1978 les droits d’exploitation pour lancer un comics. Quoi de mieux, pour booster les ventes qu’une association jouets + comics, reposant sur cette idée toute bête : qui, gamin, ne voulait pas lire les aventures de ses jouets, et, inversement, avoir les figurines des personnages dont il lisait les aventures ?
Malheureusement pour Mego, il aura été difficile de faire face au succès des concurrents : les figurines Star Wars. En 1980, Mego met la clef sous la porte. L’ironie, c’est que les Micronautes ont continué de vivre en comics, et on même eu droit à une mini-série avec les X-men, et des épisodes illustrés par Steve Ditko (co-créateur de Spiderman avec Stan Lee, pour ceux qui l’ont oublié), rien que ça !

Mais ça va plus loin : si l’on regarde de près, notamment les premiers épisodes (publiés en France par Arédit / Artima vers 1980) on réalise une chose qui crève les yeux tant elle est évidente. La série a été créée en ayant à l’esprit le succès de Star Wars, et en cherchant clairement à surfer dessus. Il n’y a qu’à voir le casting, et les prémisses de l’intrigue : un monde sous le joug d’un dictateur, le Baron Karza (étrangement vêtu d’une armure noire, avec un casque lui cachant le visage). Et une armée de rebelles, constituée du commandeur Arcturus Ran, aventurier explorateur grande gueule (pas loin d’un Han Solo), d’une princesse récalcitrante (Leia ?), un prince déchu d’un royaume lointain (Luke ?), un insectoïde (moins de poils et plus bavard que Chewbaca, mais animal quand-même) et la perle : Biotron et Microtron, deux robots, dont le plus grand est plutôt prompt à blablater et assez poltron. De même, les couvertures des opuscules présentent des compositions et une énergie générale, mettant en scène dans des postures héroïques les protagonistes, assez semblables à celles des comics Star Wars. Comics publiés par… Marvel Comics !

C’est là l’originalité de cette copie : Marvel, plutôt que de pondre une nouvelle série pour combattre les créations DC (on sait combien DC et Marvel se sont, de tous temps répondu dès qu’il y avait un succès chez l’une ou l’autre des deux maisons), prend l’étonnante décision de se copier elle-même.
On pourrait s’arrêter là, tant ces quelques anecdotes sont déjà bien poilantes à elles seules. Mais ça serait alors oublier le best du best de tout ça : la série scénarisée par Bill Mantlo est plutôt bien, voire même assez top.
Il suffit de comparer avec les comics Star Wars (dont la publication débute à peine un an plus tôt) : après les premiers numéros qui sont une simple adaptation du film (le futur épisode IV, seule et unique référence à l’époque), Roy Thomas doit inventer de nouvelles aventures. Il se pose à lui un double problème : inventer, tout en restant fidèle. Les récits semblent donc un éternel brodage autour du film, et reprennent à chaque fois les mêmes éléments, transposés à de nouvelles situations. Et c’est sans compter les flashbacks, ou rappels, dont les histoires sont ponctuées, pour bien résonner avec le film. Ce qui, au final empêtre un peu le tout, et s’avère aujourd’hui, lisible seulement avec un certain recul, un peu moqueur.
De son côté Bill Mantlo, lui aussi tenu par un double cahier des charges, réussit pourtant à dépasser tout ça. Le cahier des charges est donc celui-ci : mettre en scène les micronautes (les figurines, donc), tout en positionnant la série dans le créneau Star Wars. Mais voilà que de là découlent quelques idées de génie : un) la taille réelle des micronautes, une fois passé la barrière des dimensions, s’avère être d’une dizaine de centimètres dans notre monde ! Je ne sais pas si c’est Bill, ou Mego qui a eu cette idée, mais ils ont fait fort : qui, gamin toujours, n’a pas rêvé de pouvoir rencontrer en chair et en os, grandeur nature, ses personnages favoris ? aller dans les égouts au côté de Michaelangelo ? avoir un vrai Transformer de la taille d’un camion citerne ? Avec les micronautes, les figurines font au final la taille qu’ont les personnages dans l’histoire.
Mais Bill ajoute d’autres éléments pour donner une orientation unique à la série : il invente la Banque des corps. Sorte d’hôpital, où, contre une belle somme d’argent, on peut acquérir une sorte d’immortalité. C’est-à-dire, un nouveau corps en remplacement de celui qui va dépérir. C’est donc le Baron Karza, le grand méchant, qui est à la tête de l’entreprise, dont il a fait d’ailleurs une affaire d’état, puisqu’il obtient les pleins pouvoirs sur le Microverse en échange de ce service. Service, auquel, bien entendu, n’ont droit que certaines classes. De façon assez subtile, Bill glisse ici, dans un comic à destination de bambins, une réflexion sur le pouvoir et la soumission, sur l’entertainement (puisque les populations immortelles n’ont désormais plus qu’à tuer le temps) et les inégalités. Le combat des rebelles prend alors des proportions assez différentes de celles de la lutte la Force v.s. la Force Obscure, le bien, le mal… etc de Star Wars
À ça s’ajoute les inventions pseudo-scientifiques ahurissantes pour faire passer les héros dans notre monde, et les aventures qui en découlent. On se retrouve à terme à suivre plusieurs histoires en même temps : la lutte contre Karza dans le Microverse et les mésaventures sur terre, où soudain les personnages se retrouvent confronté à un monde de géants, le notre. Étonnamment, aussi stupide que cela puisse paraître, et notamment grâce aux inventions précisées ci-dessus, le récit captive et fascine. Il doit beaucoup aux dessins ultra dynamique de Michael Golden, qui réalise les premiers épisodes.
Pour les petits chanceux, sachez qu’on trouve à l’occasion certains des quelques numéros de l’édition française (8 numéros chez Artima entre 1980 et 83) dans les bacs des bouquinistes. Et ça rigole pas : le dernier numéro contient un annual américain, illustré par Steve Ditko en personne, avec des épisodes flashback se situant avant le premier comic. Ce qui réjouissait pas mal ce taré de Fred Hembeck, dans sa chronique “What’s up : Doc” du 10 septembre 79. Et ce sacré Fred, je vous en parle une autre fois.

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Quelques liens de collectionneurs maniaques et autres bavards obsessionnels :

http://www.innerspaceonline.com/newhome.htmhttp://

arisasks.blogspot.com/2009/05/best-comics-ever-micronauts-marvel.html

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