Aussi attachante qu’agaçante*, la série** de David E. Kelley mériterait un interminable nombre de commentaires désobligeants : une série idiote de gonzesses en plus, beau mélo dégoulinant, avec des malheurs nombrilistes à la con, puisque, effectivement, on trouve plus hard que d’être avocat à Boston, portant complets ou tailleurs valant certainement deux ou trois mois de mon salaire… Tout ça, sans parler de la musique entêtante et incessante de Vonda Sheppard, cette chère Vonda.
Pourtant, Ally Mc Beal mérite qu’on s’y arrête, à plus d’un titre.
Première chose capitale, qui a pour sûr fait le succès de la série, ce sont ses personnages secondaires. Parce que oui, Ally Mc Beal, on en est amoureux, disons au début, les trois premiers épisodes, puis on a un peu envie de lui foutre des claques et/ou des coups de pieds au cul tout le reste de la série. Mais reste cette étonnante brochette de seconds rôles (eux aussi aussi attachants qu’agaçants), qui feront qu’on suivra la série de bout en bout, en voulant savoir ce qui va leur arriver, bien que plusieurs fois, au bord de tout lâcher. Ils incarnent chacun, disons, les travers et névroses contemporaines : l’addiction sexuelle, le besoin de reconnaissance, les rêves de prince charmant et d’âme soeur, l’égocentrisme et/ou le narcissisme, l’espoir fou même si désuet en certaines valeurs, le capitalisme assumé (même si désespéré), les angoisses et phobies de toutes sortes… En disant ça plus simplement : ils sont tous fous. C’est non seulement plutôt poilant, mais c’est surtout sur quoi repose la dynamique de toute la série, avec pour principal résultat bon nombre de situations “cocasses-slash-déjantées”***, et toujours psycho-sociologiquement marquantes. En tout cas, toujours prenantes, puisque, fatalement, au mieux l’identification fait mouche, et au pire, on se marre bien, comme – d’une certaine façon – on peut le faire avec les personnages névrosés de Woody Allen.
Reste, qu’évidemment, vu de chez nous (c’est à dire pour ma part, dans la banlieue parisienne, clairement dans le quartier pauvre), ces histoires d’avocats friqués, ça fait un peu grincer des dents. Pire du pire : on s’attache beaucoup, par exemple, au personnage de John Cage (rien à voir avec l’autre John Cage), touchant par sa maladresse, préférant vivre des histoires d’amour à sens unique et à distance plutôt que de risquer de se faire rembarrer… Malheureusement, quand celui-ci se fait le chantre de Noël (et/ou de toute autre fête ou valeur à la lilmite de la bondieuserie), soit disant la fête de l’amour et de la solidarité, et ce à grand renfort de violons et petit piano mélancoliques, avec grandes tirades dégoulinantes, on a un peu envie de sortir le DVD du lecteur pour l’envoyer valdinguer vite fait contre un mur. Au final, on préférera son confrère, Richard Fish, genre de petit garçon capricieux et désemparé, dont la morale se résume à : “Sexe, fric, fric et encore du fric”, ce qui reste au final moins crapuleux quand on encense d’une certaine façon le capitalisme tel qu’il est pratiqué de nos jours.
Un peu dans ce même sens, un des intérêts majeurs de la série réside dans les procès, qui – de manière un peu grossière, certes – nous interrogent sur notre société. David E. Kelley, le scénariste, qui a été avocat, choisit toujours des sujets un peu délicat. Exemple : une agence de communication renvoie une de ses hôtesses d’accueil parce qu’elle est trop grosse (en vérité juste un peu ronde). La morale nous dit que c’est mal, mais pourtant, il s’agit d’une agence de com, pour laquelle l’image ne peut que primer. Pire : Ally se retrouve à défendre l’agence, gagnant carrément le procès. Puis découvrant qu’elle-même a été embauchée entre autre pour son physique. La plupart des procès évoquent toujours ce genre de situations, où l’on ne sait plus bien comment trancher. Ça titille sur l’hypocrisie de notre société, sur la bienséance, et les choses qui pourtant sont ce qu’elles sont. Malheureusement, ça laisse un peu un goût d’impuissance. On ne sait donc jamais sur quel pied danser : est-ce une dénonciation des trucs craignos de la société ? Un simple constat désabusé ? Ou est-ce que, à l’instar d’un How I Met Your Mother, ça ne légitime pas quelque part tout ça ?
Question constat désabusé, on peut dire que la quête (mal barrée) du prince charmant en prend aussi un coup : ici, c’est encore une fois à double tranchant. On ne sait jamais trop si la morale est : chacun à son âme soeur qui l’attend quelque part ; ou bien : laisse tomber les contes de fées, c’était une blague. De façon certes toujours une peu grossière, la série joue avec cette question, avec les idées que nous mettent dans la tête les films Disney, avec la romance nunuche fleur bleue, avec le sexe aussi… Au final, de par la réalisation, et l’insistance (agaçante) sur les rêves d’Ally ou de ce cher John, on a tendance a toujours plus ou moins rebasculer du côté de l’héroïne, et de ce rêve bêta. On ne sait pas trop quoi penser par contre, quand, texto, l’on fait comprendre à un type, bien grand, bien gros, qu’il ne se tapera pas la jolie Ally, parce qu’il est gros comme un thon, et que tout ce qu’il peut attendre de la vie, c’est de rester avec sa gonzesse, elle aussi bien grasse, même s’il l’aime juste un peu. Quand même, le mythe est écorché. Et c’est une des autres qualités de la série : puisqu’elle mêle ces questions de rêves et d’ambitions, de réussite personnelle ou sociale, d’étique… et confronte, même, fait s’entrechoquer le monde de rêves et des illusions à celui bien réel et souvent pas si drôle qu’est le notre.
Et cela, il faut bien le souligner, puisque c’est une des rares série existante que l’on pourrait qualifier de “série d’auteur”. À la différence de nombreuses séries américaines, écrites par des staffs complets de scénaristes, qui font des réunions pour tester entre eux les gags, Ally Mc Beal (à l’exception de cinq épisodes maximum) est le travail forcené d’un seul et unique scénariste, un peu obsessionnel, qui écrit tout de bout en bout. Et, même s’il n’a rien réalisé, on sent sa présence, son “style” partout, jusque dans le choix – ô combien tendancieux – de la présence musicale de Vonda Shepard, ou le casting, qui donne parfois l’impression qu’il fait jouer ses amis. Aussi tendancieuse moralement, à la limite d’une sorte de propagande propre aux séries américaines, Ally Mc Beal a au moins ce mérite d’être l’oeuvre d’un seul homme. Ainsi, si l’on doit reprocher quelque chose à quelqu’un, ce sera à celui-ci et à lui seul. Rien que pour ça, ça force quand-même le respect.
————————————-
* “Aussi attachants qu’agaçants”, ça sera, je pense, le titre d’un prochain billet sur les séries américaines.
** Diffusée par la Fox entre 1997 et 2002. Disponible en cinq coffrets DVD.
*** Principal argument de vente, en gros, sur les coffrets DVD.
