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Propagande contre-utopique

In Ô America ! on May 11, 2011 at 7:20 pm

Parce que j’avais un bon souvenir de cette série, que – comme presque tout le monde – j’ai vu et kiffé ado, j’ai eu il y a quelque temps une envie soudaine de revoir tout ça.
Et, oh bonheur ! je n’ai pas été déçu : si l’on excepte des intrigues mal fichues, des délires pseudo-scientifiques à la noix, des personnages caricaturaux bien que sympathiques, un micro-suspens plus ou moins bien entretenu, que reste-t-il ? De la propagande capitaliste et américaine. Le mécanisme à peine métaphorique de cette propagande est assez simple, chaque épisode fonctionnant de la même façon : la visite d’une terre alternative, présentant une uchronie, celle-ci s’avérant à chaque fois une contre-utopie systématique.

Avant d’aller plus loin, il y a deux choses à savoir sur l’utopie : 1) dans son vrai sens, si l’on prend en compte l’objectif du créateur du terme, Thomas More, le terme “utopie” signifierait : “oeuvre imaginaire mettant en scène un monde meilleur (qui n’existe pas) et dont le but est de faire réfléchir sur notre monde, afin, qui sais, d’agir sur celui-ci, usant de notre imagination pour l’arranger”. 2) les partisans (dont Leibniz et Mandeville et sa Fable des abeilles) du faux sens que nous connaissons (“belle idée irréalisable”) sont les tenants d’un mouvement de pensée apparu au XVIIème siècle, appelé l’Optimisme et dont la doctrine peut se résumer ainsi : “tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles”, autrement dit : ne cherche pas à changer les choses, aussi imparfait que puisse être le monde il est à son optimum, et chercher à faire quoi que ce soit risquerait de rompre l’équilibre et donc, empirer les choses*.

La série Sliders est toute pétrie de cet optimisme niais et perfide. Explication : à chaque épisode une nouvelle société, régie par ses propres règles. Même si le sérieux scientifique conféré par le personnage du professeur Arturo donne à penser : ne jugeons pas, n’agissons pas, nous ne faisons que passer, nous n’avons pas le droit d’influer sur un monde que nous ne comprenons pas, les héros ne peuvent s’empêcher, au final de prendre parti.
Ainsi, Quin, le “petit génie” de la bande, l’homme droit, moral, finit presque systématiquement par intégrer -voire créer- un mouvement de rébellion et participer au renversement de l’ordre établi. Et que se passe-t-il à chaque fin d’épisode ? Et bien, pour aider à la construction du nouveau monde, nos braves héros refilent la constitution américaine. Systématiquement. Celle-ci étant, bien entendu, ce qu’on pouvait imaginer de plus adéquat.
Toutes les potentielles réflexions que pourrait soulever la série, sont survolées au ras des pâquerettes, et pire ! font croire au téléspectateur qu’il a un peu pensé durant sa série, qu’ils s’est posé des questions… tandis qu’on l’a endormi gentiment. Puisque même le moment d’activisme, de rébellion et de renversement ne vise clairement pas à faire descendre dans la rue, ni à tenter d’imaginer quoi que ce soit pour notre monde.
Une mention spéciale pour le dernier épisode de la saison un : “Un monde parfait”, où un système de loterie choisit les sacrifiés, qu’on exécute afin de limiter la population. Tandis que les quelques vivants peuvent à loisir consommer, consommer et consommer, en étant joyeusement oisifs. C’est clairement ça le monde parfait proposé par l’épisode. Arturo grand penseur : “Pensez, dans notre monde il y a tant de pauvres qui souffrent, cette solution (que j’abhorre pourtant) est peut-être finalement la meilleure…” La surpopulation devient donc ici le mal principal. Non pas la surconsommation, ni la mauvaise distribution des richesses…

Notons que le mécanisme inhérent à la série est exactement l’inverse de celui d’Utopia : là où l’oeuvre de Thomas More présentait d’abord une société pleines de maux (précisément ceux de l’Angleterre de l’époque), avant de voyager dans un monde proposant d’une certaine façon des solutions pour soigner ces maux, Sliders prend donc le parti totalement inverse.
Au final, la morale de la série, le but des héros, est toujours de retrouver leur monde, leur Amérique, la seule qui finalement conviennent, puisqu’après avoir tout essayé, ils le savent, c’est bien le meilleur des mondes possibles.

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* Lire sur le sujet l’article, bien plus développé et explicite, de Laurent Loty, “L’optimisme contre l’utopie, une lutte idéologique et sémantique”, in la revue Europe nº985 : “Regards sur l’utopie”.

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