Contacts : à la rencontre de l’autre

Annonce : je me sais fichtrement bavard. Aussi, je te propose aujourd’hui deux versions pour défendre le même livre. Si tu es pressé, tu peux te contenter de mon coup de cœur de libraire :

couverture-47689-chambers-becky-l-espace-d-un-an“Le Voyageur traverse l’espace pour y creuser des tunnels. À son bord, un équipage bigarré, dont les différences culturelles compliquent les rapports – et qui part bientôt s’aventurer dans des zones à risque…

Sous ses atours de gros roman de science-fiction, voici un des plus beaux livres de 2016. On retrouve certes les ingrédients du genre : futur, espace, vaisseaux spatiaux, races extra-terrestres, conflits et guerre… mais l’approche y est intimiste et sensible. Le tout porte un message universel et bienveillant sur la question du « vivre ensemble », et sans jamais tomber dans la mièvrerie ou la naïveté.

Inventif de bout en bout, drôle et tendre. Un livre qui rend heureux et confiant en l’humanité. À lire, même (et surtout) si vous pensez que la science-fiction ce n’est pas pour vous… Une de mes lectures les plus enthousiasmantes de ces derniers temps !”

Si tu as plus de temps, tu peux lire la version longue, ci-dessous :

À l’époque où j’ai mis le nez dans la science-fiction, je croyais encore qu’il y était question de vaisseau spatiaux, de lasers, de héros en combinaisons et nanas court vêtues, et surtout de guerres de l’espace, puis d’une sorte d’ode à la technologie et de vague prospective des avancées de la science*. Et que la fantasy était histoire de magie, de dragons et d’elfes, de héros en armures et nanas court vêtues, avec aussi des guerres et des batailles dans une vallée.

À peu près 13 ans plus tard, je suis fort heureusement revenu de cette double impression. En y réfléchissant bien, je dirais alors qu’au-delà des questions de science versus magie, vaisseaux versus dragons, l’on pourrait plutôt les départager sur leur contenus implicites et symboliques. Il s’agirait pour la fantasy de quêtes initiatiques : plus tournées vers l’individu et sa réalisation en tant que tel – un genre qui découlerait des contes. Quant à la SF, elle lorgnerait plus vers la confrontation à l’altérité : un genre alors plus porté sur les questions sociales, donc positionnant l’individu dans sa relation aux autres individus – un genre qui découlerait plus des fables politiques telle la bonne vieille Utopie de Thomas More.

Ce sont là bien entendu deux définitions très réductrices, mais elles expliqueraient qu’on ait souvent dit de Star Wars qu’il s’agissait en vérité de fantasy déguisée : quête initiatique de Luke dans la trilogie originale, quête d’Anakin dans la prélogie – assortie, certes, de questions politiques qui ramènent la prélogie du côté de la SF de façon plus prégnante. On retrouvera la même tension avec les derniers films de la licence : l’épisode 7 lorgnant plus vers la quête initiatique, Rogue One vers les questions politiques. Évidemment, la quête initiatique n’exclue pas les questions politiques et sociales et inversement. Je souligne simplement ce qui me semble avoir le plus d’importance dans l’un et l’autre de ces genres. C’est peut-être – consciemment ou inconsciemment – ce qui amène les auteurs à en préférer l’un plutôt que l’autre.

Et en 2016, on a été servis par deux œuvres qui n’ont peut-être pas fait autant de bruit qu’elles l’auraient mérité. Je voudrais surtout te parler d’un livre aujourd’hui, mais nous allons l’introduire avec le film qui m’a la plus ému cette année. La Guerre des Mondes, Alien ou Independance Day, voire Mars Attacks, Starship Troopers et même les nouveaux films Star Trek nous ont habitué à des rencontres extra-terrestres conflictuelles et guerrières : comme si les aliens ne pouvaient avoir comme objectif à long ou court terme que nous envahir, nous dominer et détruire nos beaux monuments nationaux – surtout ceux américains, n’est-ce pas ? Comme si la différence menait à l’incompréhension et que l’autre (l’étranger) cherchait systématiquement à nous envahir malicieusement. Dans pas mal d’autres récits, dont l’Avatar de James Cameron est un beau représentant, si c’est l’homme blanc qui débarque chez les aliens, il sera toujours le sauveur, l’élu, celui qui amène la paix là où il y avait conflits (ce vieux réflexe colonialiste indécrottable)**.

387734Dans Premier Contact réalisé par Denis Villeneuve, d’après la déjà très belle nouvelle de Ted Chiang (« L’histoire de ta vie », dans le recueil La Tour de Babylone), douze immenses vaisseaux extra-terrestres débarquent sur Terre. Aux USA, l’armée vient chercher Louise, une linguiste pour rejoindre la base américaine où elle va devoir travailler à décoder le langage des aliens, vite rebaptisés « heptapodes », pour savoir ce qu’ils veulent. Et c’est à peu près ça que raconte le film.

À la différence des gros blockbusters à explosions, la réalisation de Denis Villeneuve est portée par un rythme lent, une musique expérimentale et des scènes intimistes. Surtout, j’ai été ému par le message du film : alors que tous les militaires et les différents pays où se trouvent les douze vaisseaux sont tous prêts à brandir les armes contre les heptapodes et voire, pourquoi pas, contre les autres êtres humains avec lesquels ils n’arrivent pas à se mettre d’accord, Louise persiste à garder le contact avec ces êtres si différents. Elle cherche à comprendre leur mode de pensée en même temps que leur langage et leur écriture, et plus que tout, elle aura du début à la fin confiance en eux, au lieu de laisser la peur parler.

Ici, ce sont les étrangers qui nous offrent une « arme » (ou, un « outil ») qui permet de rétablir la communication, non pas seulement avec eux, les aliens venus d’ailleurs, mais tout d’abord entre êtres humains. Je n’en dirai pas plus pour ne pas en dévoiler trop, arrange-toi pour voir ce film ! En tout cas, quand je suis sorti de la salle, tout tremblotant d’émotion, ce que je me suis dit c’est : voilà la science-fiction que j’aime ! Celle qui fait primer son message sur le grand spectacle, celle qui s’approche des gens, qui nous parle de nous, avec nos travers, et qui nous confronte à cet « autre » de façon intelligente. Celle qui nous parle de nous, mais sans nous enfermer dans notre nous et notre petit nombril. Celle qui nous confronte à l’altérité dans tout ce que ce terme peut recouvrir ! Qui, en somme, nous parle de nous en nous sortant de nous.

J’espère que l’on excusera ce qui aura pu sembler une longue introduction pour amener au vrai sujet de ce billet : le très beau roman de Becky Chambers, L’Espace d’un an (The Long way to a small, angry planet en v.o.) paru chez L’Atalante en Août***.

1430789787569474338Dans cet étonnant roman dont la couverture française pourrait faire croire à un space opera guerrier de plus, on suit l’équipage du Voyageur à travers l’espace. Le vaisseau est un tunnelier : leur mission, creuser des trous de vers dans l’espace, c’est-à-dire des tunnels spatiaux-temporels permettant de rejoindre un point et un autre, en très peu de temps malgré leur distance infinie.

À la différence d’un space opera traditionnel, l’on ne trouvera aucune scène de guerre épique : le récit se concentre sur les relations entre les neufs membres de l’équipage du Voyageur.

Rosemary, Sissix, Kizzy, Jenks, Lovey, Corbin, Ashby, Ohan, le docteur Miam, sont de plusieurs espèces intel (dont une I.A.), venues de plusieurs planètes et ayant grandi dans des cercles sociaux très différents, donc chacun avec sa propre culture, ses propres codes et mœurs. Même les humains ne semblent pas venir des mêmes mondes. Nous sommes introduit à ce petit microcosme par le biais de Rosemary, fraîchement embarquée en tant que greffière de l’équipage.

À peu près au même moment, l’Union Galactique s’apprête à un accord de paix avec les Torémis Ka, c’est-à-dire une partie d’une des espèces les plus bellicistes qui soient (les Torémis de différentes tribus se faisant déjà la guerre entre eux). Derrière cet accord, il y a évidemment des échanges commerciaux en vue. Et à cette fin, l’on décide de faire creuser un trou de vers jusqu’à Hedra Ka, la planète des dits Torémis Ka. C’est le Voyageur qui est recruté pour ce travail précis. Un travail qui durera une année. Une longue année à traverser l’espace.

En dire plus sur l’intrigue serait presque inutile. Mais, ainsi que je l’avais esquissé plus haut, je soulignerai que Becky Chambers réussi le prodige de réunir tous les ingrédients de la grosse science-fiction guerrière, pour détourner subtilement chaque code et proposer, à chaque fois une tournure aux événements qui privilégie toujours la communication – exactement comme dans Premier Contact, du moins pour ce qui est du fond. Alors que dans notre quotidien, les questions d’identité, d’identités nationales, de vivre ensemble sont prégnantes et omniprésentes, toujours avec une sorte de petit malaise, le roman de Becky Chambers y répond avec beaucoup d’amour.

Tout nous y questionne sur nos préjugés, nos évidences, nos mœurs et les règles que nous avons intégrées comme allant d’elles-mêmes : relations amoureuses, rapports aux enfants, nourriture, nudité, technologie, âme, transhumanisme…

Le roman entier est une vibrante parabole sur comment faire cohabiter des gens qui, a priori, ne devraient ni se comprendre ni s’entendre. Tout y met en scène la rencontre de l’altérité, la confrontation des différences et leur appréhension. Tout comme dans Premier Contact, plutôt que d’opter pour les armes, c’est toujours le dialogue qui l’emporte ; et qui l’emporte même face aux armes dans une très belle scène de tension, lorsque le Voyageur est abordé par des pirates de l’espace.

Serait-il exagéré de dire que le métier même de nos héros, celui de tunnelier, qui consiste à relier des points de l’espace qui ne devraient pas être reliés, est encore une métaphore du message que nous délivre Becky Chambers?

On attend souvent d’un bon roman qu’il nous transporte, qu’il nous emmène ailleurs. Et à ce jeu, L’Espace d’un an réussit parfaitement : la science-fiction inventive et intelligente de l’auteure nous emmène vraiment autre part. Mais je crois que ce qui fait les grandes œuvres, ce n’est pas seulement qu’elles nous sortent de la réalité, mais bien le sentiment qu’elles nous laissent quant à cette réalité ; et les très grandes œuvres sont celles qui me rappellent à quel point j’aime la vie, celles qui me donnent envie d’aller voir mes amis, leur dire que je les aime, d’aller voir mon collègue chiant au boulot et lui dire : « OK, ça suffit, on peut faire mieux, on est des humains, vas-y, on essaie de faire mieux que ça ! », celles qui me donnent envie de croire qu’il est possible de réparer toute la merde, tous les trucs qui coincent et qui cafouillent, celles qui me font me sentir vivant et puissant, qui font que si même beaucoup de choses me dépassent là-dehors, je sais que quelque chose est quand-même possible. Ce sont les œuvres qui m’emplissent d’amour pour la vie et ceux qui m’entourent.

Becky, tu ne me liras certainement pas, mais c’est pas grave, je veux malgré tout te dire merci pour ce très beau roman, c’est un cadeau important que tu as fais aux autres êtres humains qui sont là tout autour de toi. Oui, toi qui me lis, sache-le, voici un livre rare et précieux.

PS : un second tome arrive très bientôt, et pour ne pas sucomber à la facilité, Becky a décidé de mettre en scène d’un personnage secondaire qui apparait à la toute fin de son récit ! Personnellement, je suis assez impatient.

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* Si tu veux quand-même lire cette science-fiction là, tu peux te pencher sur les premiers tomes du Capitaine Futur d’Edmond Hamilton (1940 ! enfin traduit) au Bélial. Désuet et savoureux.

** Je te renvoie aussi à Sliders où nos héros voyageant dans d’autres dimensions sauvent une Amérique alternative avec la constitution de la seule vraie Amérique, la nôtre.

*** Et à côté duquel j’aurais pu passer si, encore une fois, il n’y avait eu ma chère amie Eva. Une fois de plus, encore et toujours, petite sœur, MERCI.

Parent, je veux te dire, un jour, tu vas mourir

« But if this ever-changing world in which we’re living /

Makes you give in and cry / Say live and let die » Paul et Linda

Parent, je te reçois souvent à la librairie, et tu me demandes un livre pour ton enfant. Pas toujours, mais souvent, à répétition, tu me dis : 1/ « Je veux qu’il y ait une belle morale » ; 2/ « Je veux qu’il apprenne quelque chose » ; 3/ « Que ce soit bien écrit / bien dessiné » ; 4/ « C’est quoi qui marche en ce moment avec les (sexe+âge) ? » ; et surtout 5/ « Que ça ne soit pas triste ». C’est-à-dire : pas de morts, pas de parents morts, pas de parents qui se séparent, pas de problèmes. Un truc qui répondent aux points 1 à 4, mais pour le distraire, l’enfant. Vous comprenez, il y a déjà assez de problèmes dans la vie, hein.

Voilà, tu me demandes ça, et moi en tant que professionnel du livre, je dois te trouver ce qu’il faut pour ça. Hier, un grand-père est venu me rapporter Percy Jackson parce que ça parle de mort et que la maman ne veux pas de ça pour son fils. Son fils qui a lu tout Harry Potter. Je revois cette autre maman, complètement paniquée quand elle a su que le héros / l’héroïne du livre que je lui tendais était orphelin(e). « Ah non, quand-même, c’est encore un enfant. »

Parent, aujourd’hui, je veux te dire ça, je veux t’expliquer quelque chose de très important :

un jour, tu vas mourir. Un jour, ton enfant partira de la maison. Un jour, il n’aura plus besoin de toi. Un jour, et c’est très bientôt, il va affronter des épreuves et des épisodes complètement merdiques, douloureux et nuls. Là, sache-le, c’est pour demain dans la cour de l’école, à la maternelle, au collège ou lors de son premier CDD. Ça vient très vite, et ça prévient pas. Ton enfant, il va en baver. Comme tout le monde.

Dans la difficile tache que tu t’es choisie – en le mettant au monde – qui est celle de le préparer à affronter tous les trucs nuls (mais je souligne la relativité de cette nullité et l’on va en reparler là, juste après), et qu’il va affronter, tu ne le sais peut-être pas, mais tu as de valeureux alliés : les livres. Les livres et toutes les histoires. C’est une chance que tu estimes peut-être mal.

Ce que tu ne vois pas très bien, parce que ce n’est pas très évident comme ça au premier abord, c’est que les livres font plein de choses qui dépassent grandement les points 1 à 3 (et pour lesquelles on se fiche du point 4) : au delà de la morale, de l’éducation et du savoir, de l’écriture, du bon goût, du succès public, les livres travaillent en profondeur sur le point 5.

Parlons du sujet qui fâche le plus, celui qui nous fait tous flipper : la mort. Faisons un compte des héros orphelins d’au moins un parent : Superman, Harry Potter, Batman, Les Orphelins Baudelaire, Ewilan, Ellana, James (dans Cherub), Capitaine Futur, Mathilda, Bastien Balthazar Bux, Nemo, Bambi, Candy, Petit Pied, Katniss Everdeen, Blanche Neige, Heidi, Jane Eyre, Sangoku, Buffy, Spiderman, Card Captor Sakura, Leo, Simba ou encore Babar… OK, on s’arrête là. C’est une constante. T’es-tu déjà demandé, parent, pourquoi cela revenait si souvent ? Je veux dire, à par pour le côté pathos, au-delà du drame. Eh bien, cela a une fonction catartique : à travers la mort ou l’absence des parents du héros ou de l’héroïne, le lecteur enfant (ou plus grand, ça marche toujours) vit par procuration la future et très envisageable disparition de ses propres parents. Mais il le fait, en sécurité.

C’est un peu comme un vaccin : on t’injecte de façon bénigne une petite dose de sentiment de perte d’autrui, une petite dose de deuil sans danger.

Comme il est assez inévitable que tôt ou tard ton enfant doivent affronter la mort en vrai, c’est peut-être une bonne chose qu’il puisse s’y préparer de la sorte, non ?

Parent, je vais te dire une chose que tu ne peut-être pas aimer. Un jour tu vas mourir. Et plutôt deux fois qu’une. Un jour, tu vas mourir symboliquement, c’est-à-dire que ton enfant va grandir. Un jour il partira. Un jour il affrontera des épreuves dans la vie et tu ne seras pas là pour l’aider, le supporter ou le protéger. Un jour, il ne sera plus d’accord avec toi. Il prendra sa propre voie, construira sa propre maison. Et détrompe-toi, ça arrive vite. Et puis un jour, que ça te plaise ou non, et parfois ça prévient pas, tu vas y passer. Pour de bon. Inévitable.

La question que tu dois te poser aujourd’hui, c’est celle-ci : que veux-tu pour ton enfant le jour où ça arrivera ? Qu’il soit prêt, fort, avec déjà une idée de ce qui l’attend au tournant ? Ou qu’il se prenne ça dans la gueule soudainement ?

Je vais te dire autre chose, tu ne vas pas aimer non plus, mais je dois te le dire : chaque fois que tu veux protéger ton enfant des douleurs de ce monde, que tu veux l’entourer d’une bulle dorée, douce, rassurante, sucrée, de bonheur joyeux et insouciant, avec des histoires sans heurts, sans violence, sans mort, chaque fois, tu ne le fais pas pour lui mais pour toi. Cette peur de la mort : c’est la tienne. C’est toi qui a peur de mourir. Peur que ton enfant alors te survive, continue à trouver seul, c’est-à-dire sans toi, du sens à la vie. Alors, tu te demandes, tout au fond de toi, si lui peut vivre sans toi, alors quel est ton sens ? Chaque fois que tu veux protéger ton enfant, c’est un acte égoïste. C’est toi que tu protèges.

Et c’est une erreur. Une mauvaise interprétation des faits : détrompe-toi, le jour où ton enfant peut se passer de toi, le jour où il peut te survivre, symboliquement, puis concrètement, c’est que tu as fait ton travail de parent. Et le sens, il est là.

Parent, je ne veux pas te juger, je sais que ce n’est pas facile ce boulot là. Mais tu l’as choisi, alors fais-le bien. Et comprends bien que les livres sont là pour toi. Pas pour foutre la merde. Pour t’aider et accompagner, pas après pas, ton enfant. Pour l’aider à grandir et à affronter les épreuves inévitables.

Maintenant, je veux ajouter ceci : l’on pourrait croire à m’entendre insister sur les douleurs et les épreuves que je crois que la vie n’est que ça, que je suis un garçon désillusionné et qui a renoncé à tout espoir. N’en crois rien. J’aime la vie. Je me réjouis chaque matin (enfin presque) de me réveiller pour le jour nouveau, je m’assois parfois au soleil, fermant les yeux, profitant de ce simple plaisir. J’admire le paysage par la vitre du train. Je profite des discussions banales ou profondes. Je me laisse glisser dans la chaleur douce des soirées entre amis. Je prends le temps de cuisiner de bonnes choses. J’explore la nature et les rues de ma ville. Je fais parfois l’amour – si j’ai une amoureuse. Je danse beaucoup.

Or, j’ai compris une chose un jour, il m’a fallut l’expérimenter en larmes de nombreuses fois : on n’évite pas la mort. Ni la mort physique de ceux qui nous entourent, ni la nôtre qui viendra bien un jour, ni toutes les autres morts : c’est-à-dire les fins. La fin de l’hiver. La fin de l’été. La fin de l’année scolaire. La fin des vacances. La fin du jour. La fin de cette pizza chèvre-miel tellement bonne ou du paquet de chips. La fin du livre. La fin de l’histoire d’amour. La vie n’est faite que de ça. Enfin, oui, bien sûr, avant ça, il y a les débuts et il y a tous ces moments géniaux à vivre :

Les moments sur la plage et dans l’eau, les barbecues. Les bonhommes de neige, la luge, les soirées au chaud sous une couette avec un vin chaud. Les quatre cent coup avec les copains, l’heure de technologie avec ce prof trop cool, ou les sourires de ta prof de français quand elle te tend ta rédaction. Les longues journées chez papy et mamie entre télé, jardin et piscine. Le lever du soleil, la journée de travail bien fait qui fait se sentir serein au crépuscule. Le croquant de la pâte et le mélange parfait, doux et fort, du chèvre et du miel. Les aventures folles de Frodo et ses copains. Les moments tendres, passionnés et ceux où l’on s’emporte à deux, passionnants, les câlins, les petites disputes bêtes, les réconciliation, le cinéma et les balades le soir quand il fait encore doux.

Le fait est que tout passe. Absolument tout. Un jour c’est là, un jour c’est plus là. Point.

Et tu as deux choix : suivre le mouvement de la vie et ces cycles, selon le principe « vie / mort / vie » (énoncé par Clarissa Pinkola Estés), alias dans la chanson « le cycle éternel, c’est l’histoire de la vie ». Ou ne pas le faire. Mais ne pas le faire, c’est aller contre la vie elle-même.

Oui, je te le redis pour que ce soit bien clair : refuser la mort, c’est refuser la vie.

Précisons : refuser la mort, c’est refuser le mouvement, refuser le mouvement, c’est refuser la vie.

Si tu cherches à protéger ton enfant de la mort, des fins, et de toutes les autres difficultés et obstacles (qui sont une autre forme de « fin »), c’est comme si tu lui refusais de vivre. Et ça, ça n’est pas cool.

Parent, je sais que tu veux bien faire. Mais ne comptent que nos actes. Aussi, agis avec amour, et agir avec amour pour son enfant, c’est agir en faveur de la vie. Donc, oui, en faveur de la mort, aussi. Peut-être as-tu peur de mourir. Peut-être as-tu peur de l’éventualité de voir ton enfant mourir. Tout peut arriver. Mais tant que nous sommes vivant, vivons. Et pour vivre, il faut être en mouvement, en mouvement avec le vie. Ne mets pas ton enfant dans une cage dorée, car celle-ci est pire que la mort, elle est la non-vie. Parent, n’écoute pas ta peur. Écoute l’amour. L’amour n’a pas peur. L’amour est dans l’instant, dans la vie, et aimer et apprécier l’instant c’est le faire quand il est là, conscient qu’il finira par finir. Chercher à empêcher sa fin mène à la décrépitude.

Alors laisse les livres apprendre ça à ton enfant. Laisse-lui les histoires qui font peur, laisse-lui les orphelins, les méchants, les dangers, les douleurs, les guerres, les combats. Laisse lui apprendre avec les histoires, en sécurité, se confronter à ces émotions, les enregistrer, les comprendre. Les histoires sont tes alliées pour faire bien ton job. Elles sont là pour lui faire intégrer cette notion capitale : que tout finit. Elles sont là pour que le jour où cela arrivera (et ça arrivera de très nombreuses fois, toi et moi, on en sait quelque chose), il tienne debout face à la douleur, et soit prêt à passer de l’instant qui finit à l’instant qui commence. Apprends à ton enfant à accepter la mort, à accepter ta mort et un jour la sienne, pour qu’il puisse vivre, vraiment.

Merci, parent de ton attention. Je t’embrasse bien fort, Colville

Du rose pour les garçons / Ou : à propos de la « fille manquée » et la réponse de Steven Universe

Voici une question récurrente : les garçons (de surcroît, ceux blancs et hétéros) ont-ils le droit d’être féministes ? Peuvent-ils prendre la parole au même titre que les filles sur toutes ces questions ? Peuvent-ils affirmer : « hey, moi, je suis un purée de féministe ! » ?

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clique, c’est génial ❤

Il y a pas si longtemps, j’ai eu un petit échange avec les consœurs des Amazones, super podcast geek et féministe animé par des filles. Je leur posai cette question de gros lourd : « Y aura-t-il un jour des animateurs mecs à l’émission ? » La réponse a été (je résume en deux points) : 1/ non, pas pour l’instant, en tout cas pas de messieurs cis-genre (c.a.d. : pas d’hommes hétéros et à l’aise avec ça) ; 2/ plutôt que d’entendre un mec raconter ce qu’a vécu sa sœur ou sa copine, on préfère que ce soient la sœur et la copine qui viennent s’exprimer.

Loin de moi l’idée de remettre en question les choix et la ligne de l’émission, extrêmement légitimes et censés. Loin de moi de ne pas admettre que, oui, particulièrement dans la sphère geek (mais partout ailleurs à vrai dire), il y a bien trop de mecs qui prennent sans cesse la parole, et pas assez de filles. La position des Amazones a alors tout son sens, et je ne vais pas ici la discuter.

Pourtant, je voudrais raconter comment et pourquoi je suis devenu féministe ; et pourquoi je crois qu’il est important que même nous, les garçons, nous prenions aussi la parole à ce sujet.

Pour moi, ça a commencé ce jour où j’ai entendu Anne Larue (chercheuse, écrivaine, peintre, joaillière, féministe engagée, enseignante et joyeusement tarée ; amour et gratitude lui soient éternellement rendus) dire ceci : « De toute façon, je ne comprends même pas comment la plupart des hommes peuvent être à l’aise dans ce système (a.k.a. Le patriarcat/capitalisme). » Cette pensée m’a frappé : non, moi, petit mec blanc, hétéro et clairement parfois et souvent bêtement mec – dans tout ce que ça peut avoir de nul et grossier – je n’ai pourtant jamais été bien à l’aise dans ce système, ni même clairement dans mon genre. Voilà, à priori, je ne suis ni gay, ni bi, ni trans, ni gender-fluid. On pourrait dire que j’ai un côté fille, ou, tiens, que je suis une « fille manquée » ; tout comme il y a des garçons manqués (et qui dit garçon manqué ne dit pas automatiquement lesbienne, n’est-ce pas?).

tmnt-party-wagon-nes-nintendo-built-into-a-turtle-van-toy-by-platinumfungi-4Quand j’étais petit, je voulais le camion des Tortues Ninja ET le camion Barbie. Quand les mangas ont débarqué en France, je lisais avec pareille attention et passion Dragon Ball ET Candy. Je vais au cinéma voir les blockbusters de super-héros ET les comédies romantiques. Quand j’ai regardé les Bridget Jones, je me projetais autant dans le personnage de Marc D’Arcy que dans celui de Bridget. barbie-truckJe porte du rose et des couleurs de façon générale. Je pleure facilement au cinéma. Je suis plus intéressé par la psychologie des personnages et les questions sociales que par les combats et la stratégie politique. Grand fan des Green Lanterns, je ne pouvais m’empêcher de trouver un peu sexiste le corps des StarSapphires, dont les pouvoirs sont alimentés par « l’amour », vêtues de tenues moulantes, roses et décolletées. J’ai été si enthousiaste quand le Green Lantern John Stewart a été le premier homme à rejoindre les dites StarSapphire ; puis si triste que cela ait si peu de conséquence dans les épisodes qui suivent.

Physiquement, je suis pas grand, j’ai pas trop de thune (j’ai enfin à 34 ans un salaire régulier de libraire, qui équivaut en gros au smic), je suis pas un gros costaud, je pense qu’au moins une de mes ex sur deux me bat dans presque toutes les disciplines sportives, j’ai un esprit de compétition proche de zéro (sauf dans un cas précis, mais j’y reviens). J’ai été élevé par une maman seule, avec des dad’s issue, qui, elle l’a pas fait exprès mais elle l’a fait, te faisait comprendre à la fois que tu étais un individu génialissime et que les mecs étaient tous des cons. Elle m’a transmis des valeurs importante : l’écoute, l’amour de son prochain, l’égalité, la solidarité. Mais que clairement, on pouvait pas faire confiance aux hommes.

Toi, tu grandis sans père. T’essaie d’être un homme, et dans ces conditions, c’est pas simple. Tu regardes les films, tu tombes dans les comics américains et les shonen japonais. Tu te prends dans la gueule tous ces héros badass. Tu reluques les héroïnes en tenues moulantes et/ou courtes. Tu trouves une sorte d’exutoire dans ces histoires héroïques. Tu entends ta mère et ta tante « les hommes sont tous des obsédés sexuels, de toute façon », t’es cute à 9 ans de dire « nan, moi je le serai pas ! ». Tu grandis et malgré toi, tu deviens un homme. Mais qui ne correspond pas tout à fait aux canons des BD que tu lis et des films que tu regardes. Tu crois pas être un con, du moins t’essaies, et ça résonne cette idée que tous les hommes sont des cons. Tu te sens bizarre, malgré toi, quand c’est ta copine à répétition qui t’invite au restau, parce que t’as pas les sous. Tu te sens intimidé face aux mecs baraques, alors tu joues sur le terrain que tu connais : celui des mots. En somme, tu grandis comme tu peux, et t’essaie d’être un homme, avec cette sensation bizarre de ne pas en être tout à fait un. Il y a cette culpabilité étrange d’en être un chaque fois que tu l’es en collant aux stéréotypes et images que les médias te renvoient. Et ce truc oppressant quand tu fais ou dis ou penses des trucs qui sont normalement plus l’apanage des filles dans les histoires qu’on te sert et dans toutes les représentations genrées. Il te faut du temps, alors, pour comprendre qui tu es. Pour pouvoir affirmer vraiment : « hey, je suis un homme, un banal homme, malgré tout ».

Ce que je veux raconter, c’est que ni le patriarcat, ni une certaine branche des féminismes, radicale, ne te sont si profitables. Oui, il est indéniable que la société du patriarcat octroie mille privilèges aux hommes. Mais ces privilèges ne le sont qu’en apparence. Parce qu’ils imposent aussi des attentes : certes, évidemment, ce ne sont pas les mêmes attentes que pour les femmes. Certes, les hommes ont plus de gloire, plus d’argent (en théorie), plus de noms dans les dictionnaires, plus de soldats à la guerre, plus de postes prestigieux. Mais ce sera plus difficile pour un homme d’être nounou, quand bien même ce serait sa plus grande envie, parce que dans mille endroits, on le regardera bizarrement. Et pour quelques cadres à gros porte-monnaie, combien d’ouvriers aussi mal payés que n’importe qui au bas de l’échelle ? Combien d’ouvriers qui assemblent des voitures sur des chaînes de montage, à qui on a fait comprendre à grand renfort de pubs et de film Marvel avec Iron Man, qu’il faut du fric, des muscles, une grosse voiture et une mannequin blonde pour être un homme ?

Combien d’hommes, qui, bien malgré eux, vont se sentir bizarres le jours où, par toutes sortes de hasards, leurs femmes gagneront plus qu’eux ? Qui auront alors du mal à se sentir hommes ? Combien d’hommes, qui, alors là-même qu’ils défendent les idées féministes et y croient, se sentiront malgré tout moins hommes dans ces situations précises et culpabiliseront en plus de se sentir moins hommes, alors qu’ils ne devraient pas ?

Et, précisément, parce que c’est mon cas, et que c’est depuis celui-ci que je témoigne : combien d’hommes, qui se sentent pourtant hommes dans le fond, auront du mal à le faire, parce qu’ils auront tout de la « fille manquée » ?

keatingegloryhellyeah2Aujourd’hui, c’est un juste retour des choses, nous avons une nouvelle mode d’héroïnes fortes et badass : on avait Ripley dans les Aliens, on a eu Buffy, et ce sont maintenant Katniss Everdin dans Hunger Games, Rey ou Jyn dans les nouveaux Star Wars. Il y a eut la réinterprétation géniale de la Glory de Rob Liefeld par Joe Keatinge et Sophie Campbell chez Image. La résurrection étonnante de Jem et les Hologrammes, avec la même Sophie Campbell au dessin et Kelly Thompson au scénario. Par chez nous les succès (autant auprès de lectrices que de lecteurs) des Ewilan et Ellana de Pierre Bottero. Il y a eut les deux séries Marvel/Netflix Jessisca Jones et Agent Carter. On attend au cinéma Wonder Woman et pour après la version féminine de Captain Marvel – on est encore loin de l’invasion, mais on devrait enfin avoir droit à de bons films de super héroïnes. Et clairement, personnellement, ça m’enchante ! Je suis grave fan de toutes ces héroïnes, fortes, positives et (plus ou moins) complexes. Et je suis certain qu’elles font un bien fou à des tas de petites filles et de jeunes femmes – et même, à des tas de garçons. Et merci pour elles toutes.

Pourtant, on pourra remarquer cet inhérent paradoxe : l’on pourrait reprocher à toutes ces figures le fait de jouer (archétypalement) dans la cours de hommes pour prouver leur valeur de femmes. C’est-à-dire que pour prouver qu’elles valent autant que les hommes, les femmes devraient « faire des trucs de mecs ». Et je crois que tout ça ne serait pas si gênant s’il n’y avait en parallèle si peu de représentations en fiction d’hommes « faisant des trucs de meufs ». C’est-à-dire des hommes élevant des enfants, sans que cela soit problématique ou tourné en ridicule (cf. par exemple la malgré tout choupi série publiée dans Spirou chaque semaine, dans laquelle Dad, un papa solo maladroit élève quatre filles) ; des hommes qui pleurent ; des hommes qui écoutent, ne se battent pas systématiquement, n’ont pas de grosses voitures, pas de rolex, ne sont pas bodybuildé… etc.

Depuis bien longtemps, les garçons manqués, ça a toujours été OK. Les filles manquées, ça fait tafiole, tapette, petite nature, fillette, et j’en passe d’insultes sexistes débiles.

Jusqu’à ce qu’arrive la série Steven Universe de Rebecca Sugar. Steven Universe c’est le héros du dessin animé éponyme, des épisodes de dix minutes, diffusés sur Cartoon Network, adressés en premier lieu à des kids. Steven est une « crystal gem » et grandit élevé principalement par Garnet, Amethyst et Pearl. Les trois sont des « gemmes », des pierres magiques à apparence humanoïde venues de l’espace et qui défendent la Terre (et principalement Beach City où se déroule l’intrigue) des attaques d’autres gemmes néfastes. Steven est le fils de Rose Quartz, anciennement chef des Crystal Gems, et de Greg Universe, un humain. Comme les gemmes ne sont pas conçues pour se reproduire, Rose Quartz, pour donner naissance à son fils (et lui transmettre la pierre contenant ses pouvoirs) a dû disparaître. Steven, mi humain, mi gemme, apprend à maîtriser les pouvoirs transmis par sa mère, sous la supervision des trois autres gemmes.

steven-and-coD’un point de vue des représentations, la série de Rebecca Sugar est merveilleuse et fichtrement rafraîchissante : les trois héroïnes, à la différence des super-héroïnes de la plupart des comics (toutes des bonnasses au physique interchangeables en vinyle étriqué) ou de toutes les magical girls des shojo (en tenue d’écolières, avec jupes trop courtes), les physiques, les mensurations et les rôles sont variés : Garnet, une grande black costaude, taiseuse, mais qui parle toujours pour dire ce qu’il y a à dire, à la fois carrée et tendre ; Amethyst, petite, ronde, bavarde et foutraque, drôle et maladroite, et goinfre ; Pearl, fine, la plus (d’un point de vue stéréotypé, s’entend) féminine, légèrement freak control. Les trois sont tout bonnement carrément badass. Et il y a, dans de nombreux flashback, la grande, ronde et forte, avec son imposante chevelure aux boucles roses, Rose Quartz, pleine d’amour et qui a initié la rébellion des Crystal Gems contre les autre gemmes pour protéger la Terre. Rose, d’épisodes en épisodes, laisse entrevoir un rôle assez christique, tant dans son message d’amour, de compassion, de respect et d’acceptation des différences, que dans son rôle de guide moral ou dans son sacrifice : sacrifice qui donne ultimement naissance à son fils, Steven.

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on y était presque…

Et Steven, c’est un peu le personnage que j’attendais depuis longtemps : on a là un petit garçon qui est clairement une magical girl. Quand le Green Lantern John Stewart rejoint le corps des StarSapphire (dans Green Lantern Corps #36), nous le voyons dans son costume rose que deux pages. S’en suivent des événements qui semblent comme avoir oublié cet épisode pourtant marquant. Ce n’est qu’à la fin de l’épisode 40, après avoir continué à faire le gros bras en vert qu’il sauve in-extremis la situation en utilisant son anneau rose d’amour. Ce qui se joue sur trois pages. Avant de voir John repartir dans l’espace, illuminant celui-ci de son anneau. Le vert de la volonté, celui manly man des Green Lantern. Un peu d’amour, un peu de rose, OK. Mais on reste des mecs, des dudes, des durs, quoi.

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badass, je t’ai dis !

Steven, lui, hérite des armoiries et des couleurs de sa maman : un bouclier et une épée roses, un lion rose. Des pouvoirs roses. Mais, concrètement, en action, il s’avère plutôt un élément défensif. Chaque fois que les Crystal Gems se trouvent dans l’attaque et l’offensive, c’est lui qui en réponse est dans la compréhension et l’amour. Lui qui tend la main à l’ennemi pour dire : « hey, tout va bien, viens avec nous, tu vas voir, c’est bien ». C’est lui qui cherche à répondre à la colère par l’amour, qui cherche à comprendre cette colère et à l’apaiser en usant des outils qui sont – traditionnellement – plus de l’apanage des personnages féminins. Et s’il hérite de l’épée de sa maman, ce n’est pas lui qui s’en servira, mais son amoureuse, Connie.

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la joie et l’amour

Alors que dans beaucoup d’histoires les héros sont des fils d’un père et où, plus fraîchement, les héroïnes (telle Jyn dans Rogue One) sont des filles d’un père – donc toujours d’un référent masculin, on a un héros fils de sa mère : une super-héroïne à la fois christique, aimante et badass, à laquelle il doit se mesurer. Et dans la série, la problématique genrée n’en est jamais une. Steven se mesure à sa mère non pas d’un garçon à une femme, mais d’un individu à un individu. D’une certaine façon, Steven est une « fille manquée », mais l’est-il dans un univers où les questions de « garçon manqué » ou de « fille manquée » n’ont plus lieu d’être. Chaque personnage est lui et lui seul dans toute sa singularité. Ce qui, dans les mots de Rose Quartz est « la plus belle chose qui soit ».

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être badass, ronde, girly, girl power et amour en même temps, c’est possible !

« Qui s’intéresse à ce que je pense [de toi] ? » dit-elle à Garnet (Garnet est la fusion de deux gemmes, Ruby et Sapphire, de deux castes différentes – ce qui dans la société originaire des gemmes est un sacrilège dégoûtant) lorsqu’elle la rencontre. « Ce qui compte vraiment, c’est comment tu te sens, voilà ce qui est intéressant ! ». « Comment se fait-il, lui demande alors Garnet, que je sois si sûre de vouloir être ceci [moi / cette fusion] plutôt que ce que l’on attend que je sois ? » (saison 2 épisode 22, « The Answer »).

C’est tout le message de la série de Rebecca Sugar, qui s’adresse autant aux filles qu’aux garçons – et précisément à tous les garçon et à toutes les filles. Et sérieusement, aux garçons comme moi, ça leur fait du bien.

Voilà, je ne vais pas mentir : j’ai déjà agi comme un con. Je me suis surpris à rebours faire le macho malgré moi. Avoir des pensées sexistes, dans le fond. Oui, peut-être qu’à de nombreux moments, sans m’en rendre compte, je me suis senti en droit avec assurance de prendre la parole et l’espace, simplement en tant qu’étant homme. À tenir, façon paternalisante, à avoir le dernier mot, de celui qui sait, ouais (mais ça, je te dirais que c’est une de ces retombées merdiques des attentes qu’on a envers les mecs qui doivent être forts, et qui font alors comme ils peuvent avec les armes qu’ils maîtrisent à peu près – je dis pas que c’est bien, ni que ça excuse, mais ça explique). Il y a des chances qu’à plusieurs moments de ma vie, cela ait facilité certaines choses, que j’ai été privilégié. Mais il y en a tant d’autres où soit ça n’a pas changé grand-chose (cf. mon salaire exactement le même que celui de tou-te-s mes collègues et que, je sais pas 90% des français ?), soit ça m’a au contraire été préjudiciable, implicitement ou explicitement, consciemment ou inconsciemment. Loin de moi l’idée de compter les points. À ce jeu, on sait qui va gagner (ou perdre, c’est selon), et il est certain que s’il y a des victimes du patriarcat/capitalisme, ce sont en premier lieu et en première ligne les femmes. Mais il ne faudrait pas croire que ça nous réjouisse, et pas non plus croire que nous soyons par le simple fait d’être des mecs particulièrement à l’abri. Le patriarcat, ça pue et ça fait du bien à pas grand monde.

C’est ça que je voulais te dire, Monde, et à vous, les filles. Oui, je suis un purée de mec blanc hétéro. Oui. Mais le patriarcat et ce monde comme ça, je l’aime pas plus que vous. Et si des fois je veux ouvrir ma bouche sur le sujet, c’est pas juste et uniquement le gros lourd de mec qui veut à tout pris avoir la parole sur tous les sujets en tant que mec qui vient poser ses couilles qui l’ouvre. Si je suis féministe et que je le dis, c’est parce que je me sens intiment concerné et que je sais que j’ai grave à y gagner. Et je répète, je dis pas ça pour compter les points, ou foutre le bordel. Je dis ça, parce que je crois qu’on a tou-te-s à y gagner et que je rêve plutôt pour le féminisme et le monde d’une marche ensemble. Pas parce que genre « les femmes auraient besoin des hommes pour se faire entendre », ou inversement. Mais parce que je crois que ça nous regarde tou-te-s et qu’on a tou-te-s besoin de tout le monde. En gros.

Paix, amour, écoute, câlins, et je vous aime.

Adrien/Colville

« Un message de paix et d’amour pour toute la planète »

C’est physique, mais dès que j’entends Grand Corps Malade aligner trois mots, ça m’agresse. Je ne supporte pas De Palmas et je trouve ses chanson stupides. Les groupes de heavy metal qui font des solos de cinq minutes me donnent envie de crier au guitariste : « Mais ta gueule, connard, on a compris que t’étais bon, ça suffit. » Je supporte pas Johnny, Céline Dion m’agace. J’ai toujours trouvé kitsch et vaguement bêtasses – dans leur mièvreries mélos – les tubes de Jean-Jacques Goldman. Je n’irai surtout pas voir Camping 3 ou Les Ch’tis, tellement je suis certain de combien ça va être stupide.

Si tu me demandes, et même si tu me demandes pas, je t’expliquerai que Grand Corps Malade, c’est une insulte à la poésie, tellement ses métaphores sont grossières et balourdes, et que bien sûr que ça marche, parce que c’est grossier. Résultat, les gens comprennent, alors ils aiment, évident. Purée, ce que les gens sont bêtes. Très certainement pour ça que Marc Levy et Guillaume Musso vendent autant. Bon dieu, ce qu’on leur vend aux gens !

Et pourtant, j’aurais beau dire, dans ma discothèque, il y a toujours Eiffel 65, Boris, ou Robert Miles et je les écoute parfois, avec un amour inchangé. Mais pour que tu comprennes bien de quoi je veux te parler, aujourd’hui, nous allons nous pencher sur mon grand amour (à moitié) secret. Aujourd’hui, je veux te parler de Wes.

Ben sûr, tout le monde a oublié Wes. Or, je suis certain que si je te fais écouter quelques mesures de « Alane », tu hocheras la tête en grimaçant : « Ah oui, ça. » Comme je veux vraiment que nous nous comprenions, nous allons justement, si tu le veux bien, réécouter ensemble ce hit de l’été 1996.

CE TUBE-CI PRECISEMENT

Alane_(Wes_Madiko_single_-_cover_art)Oui, c’est bien de lui que je voulais te parler. Ce fichu tube de l’été débile, qui passait sur TF1 à cette époque où l’on se frappait chaque année (à raison d’un par grande chaîne nationale) de nouveau tubes exotisants et ridicule et sur lesquels on se souvient un peu honteusement d’avoir dansé dans des boums. Ces tubes plus ou moins venu d’ailleurs, aux accents latinos, africains, voire amérindiens ; mais le tout passé à la moulinette clubesque et qui dégoulinait de dance limite putassière. Ces gens qui faisaient des albums que tout le monde achetait mais que personne n’écoutait vraiment. Et que l’on retrouve aujourd’hui sur tous les vides greniers, à côté des disques de la Star Academy, de Lorie, des L5, de Matt Pokora et des compilations Dance Club 97. Toute cette insupportable bouse commerciale insultante, avec ses clips passant aux heures de grandes écoutes nous assénant des chorégraphies simplistes et ridicules (imaginées par Mia Frye et autre Kamel Ouali – ce dernier étant à vie un de mes ennemis personnel pour tout le mal que je considère qu’il a fait au monde).

Wes, c’est donc ce tube de l’été là, cette chanson ensoleillée sur beat dance, chorée de Mia Frye, danseuses sexy et air qui te reste dans la tête chantée par la voie étrange de ce gourou en costume traditionnel avec son sourire béât.

En 1996, quand j’avais 14 ans, eh bien, je l’aimais bien cette chanson. Et quelque part en 2014, seulement en 2014, j’ai acheté l’album à 1€ dans une sorte d’Emmaüs. En 2014, et encore aujourd’hui, j’écoute ce disque chez moi. Je l’écoutais, sur mon lecteur mp3, l’été 2014, en sortant exténué du boulot, sous la chaleur écrasante, marchant dans la rue. Et pour tout te dire, chaque fois que je l’écoute, ça a comme un effet magique, c’est comme une sorte de transe mystique qui soigne mes plaies cachées, qui apaise mes colères, qui berce ma vieille tristesse. Chaque fois que j’écoute Wes Madiko chanter sur les arrangements world-dance-kitschs de Michel Sanchez (la moitié du groupe Deep Forest), je souris aussi béatement que Wes lui-même, je me laisse émerveiller par le monde autour de moi et j’ai envie de dire à tous que je les aime.

welengaJe me fiche que le disque ait été sorti sous le label Une Musique, une branche de Sony, clairement affilié à TF1. Je me fiche des Cocas vendus, du putain de capitalisme, de tout ce qu’on pourra dire sur le joueurs de flûtes péruviens et sur la récupération des cultures traditionnelles bouffées par la grosse machine du mainstream occidental. Je veux croire Wes, lorsqu’il écrit dans le livret de Welenga qu’il s’agit d’un « message de paix et d’amour pour toute la planète ». Je veux croire que lui et Michel étaient plein de cet amour pur, même lorsqu’ils ont signé avec TF1 pour que ce clip dégueulasse soit diffusé tout un été tous les jours.

Et à bien y réfléchir, est-ce que ce genre de musique là, ce mix gloubiboulga de pop et de dance à de la musique traditionnelle, est-ce vraiment une récupération (un viol?) des traditions de nos ancêtres ? de ce beau et lumineux passé ? N’est-ce pas au contraire, dans le monde global où nous vivons, la façon la plus juste de réanimer quelque chose qui fait désormais irrémédiablement partie du passé et qu’il est alors impossible de réellement réanimer, à l’identique, quelque chose qui n’est plus ? Est-ce que la trahison n’est pas finalement bien plus fidèle que toute tentative de copie exacte ? puisqu’elle admet ne justement pas être cet original.

Et n’est-on pas fichtrement présomptueux lorsque l’on projette cette idée selon laquelle notre culture occidentale (principalement celle américaine) serait en train de phagocyter les autres cultures ? Ne peut-on pas imaginer que tout au contraire, c’est notre culture qui se fait doucement inséminer par ces autres cultures ; une rencontre donnant naissance à de beaux métissages plutôt qu’un accouplement forcé ?

Bien. Je pourrais continuer d’argumenter longtemps pour donner des arguments probants en faveur de Wes et des gars de Deep Forest (sérieusement, je me demande qui sont leur auditeurs, qui écoute réellement Deep Forest aujourd’hui?). Mais se serait me détourner de ce que je veux vraiment te dire aujorud’hui. Ce que je veux te dire c’est que j’aime Wes d’un amour égal à celui que j’ai pour Joss Wheddon, pour Dostoïevski, pour Bill Bryson, Kurt Vonnegut Jr., Radiohead, Alanis Morissette, Grant Morrison, Guy Madin ou Robert Crumb. Le disque restera rangé à côté de Bruce Springsteen, Bloodhoung Gang et Chumbawamba. Pas loin d’Erasure et Depeche Mode. Pas loin de Claude Levi-Strauss, Friedrich Nietzsche et Jorge Luis Borges et des Ruby Oliver de E.Lockhart. Et il n’y aura jamais aucune hiérarchie dans mon cœur pour tous ces gens et leurs œuvres.

Je te raconte tout ça ici, parce qu’il n’y a pas si longtemps, je faisais peut-être à peu près exactement comme toi : je donnais des bons et mauvais points. Je décortiquais, analysais et critiquais les films que j’avais vu au cinéma et les livres que j’avais lu. Je me fâchais, prenais partie, descendait avec fureur ces merdes qu’on avait osé m’infliger, ces injures au bon goût, à la décence et à l’humanité entière. Et pour tout dire, j’y passais beaucoup de temps. Beaucoup de temps à démontrer au monde « pourquoi j’avais raison et vous tous tort ». Vraiment beaucoup de temps. Et ce qui était certain, c’est d’à quel point j’étais dans mon bon droit, puisque moi, je savais. Je savais distinguer le bon grain de l’ivraie, le bien et le mal.

Et c’était fichtrement important pour moi de le dire haut et fort au monde entier.

Oui mais. Je suis allé voir ce fichu Suicide Squad avec mon très bon ami Philippe. Et purée, je peux te dire qu’ensuite, avec ma besta Eva, on l’a décortiqué dans tous les sens, en long et en large, pour se mettre d’accord sur le fait que c’était vraiment un film de merde et un gros foutage de gueule. Oui mais. Philippe, à la fin du film, quand le générique a commencé, il s’est tourné vers moi et il m’a dit : « Eh ben, après ça, DC ils ont enterré tous les Marvel. » Rien que ça. Et c’est là ma question : sur quel critère, absolument et totalement objectif, je pourrais bien m’appuyer pour dire lequel de mes meilleurs amis a plus raison que l’autre ? Et, non, je suis désolé, mais le fait qu’Eva soit d’accord avec moi de bout en bout n’est pas un critère scientifique irréfutable.

Viens, allons plus loin. Prenons un artiste que, bien plus que ce cher Wes Madiko, à peu près tout le monde autour de moi s’accorde à profondément détester. Parlons de Maître Gims. Tu sais, cet ancien rappeur qui fait des ballades R’n’B, en chantant mal avec une overdose de mélodrame, sur des compos mi-rap, mi-club, mi-slow kitsch que ne renieraient pas les 90’S. Et qui surtout le fait avec des paroles bas du front et des métaphores qui ne veulent rien dire si on les regarde de près. Oui, ce mec là. Et je veux te poser une question, toi qui se fout de sa gueule avec moi en soirée, ou un après-midi passé à mater tous les pires clips qui prouvent bien la décadence culturelle de notre décennie : mince, je voudrais bien que tu me donnes un argument totalement objectif, un argument scientifique qui permettrait une bonne fois pour toute de prouver par A+B que Maître Gims c’est vraiment de la grosse merde.

Non, ne me dis pas que c’est de la musique facile et fainéante, que les textes sont indigents, que sérieusement il a dû écrire ça sur une coin de nappe en papier lors d’une soirée arrosée tellement c’est « peu travaillé ». Ne me ressors pas les mêmes propos que ceux qu’on aligne systématiquement au sujet de Marc Levy et son confrère Guillaume Musso. Parce que je te le demande : qui peut bien être le connard suffisant qui a décrété que pour qu’une chose soit de qualité, elle se doit d’être la plus compliquée possible ? Pourquoi un critère de qualité ne serait-il pas celui de l’accessibilité au plus grand nombre ? Donc de la simplicité ?

D’accord, tu vas me dire que les textes de Maître Gimms, c’est encore autre chose, parce que oui, des fois, ça ne veut franchement rien dire. Mais, et Radiohead ou R.E.M., tu les as bien écoutés leurs lyrics ? Parce que sérieusement, ces génies de la musique-ci, moi j’ai pas toujours réussi à décoder ce qu’ils voulaient me dire.

Va savoir si dans cent ans, ou mille, il n’y aura pas des Universitaires sérieux qui écriront des thèses entières sur Maître Gims, pour démontrer à quel point c’était un grand poète, une grande voix de notre temps ? Personnellement, je jurerais pas du contraire.

En somme, c’est ça que je voulais te dire : j’aime la musique de Wes Madiko avec tout l’amour possible. Je l’aime au premier degré le plus primaire et sans aucune ironie. Je veux dire, pas du tout comme un de ces tubes idiots qu’on passe dans une soirée en faisant la chenille et en riant grassement, en se faisant du coude. J’aime vraiment Wes. Et en vérité, je n’ai aucun argument valable et hautement intelligent pour défendre ça. Aucun.

C’est pour ça que je veux te le dire, petite sœur, rappelle-moi d’aller me faire foutre la prochaine fois que je balance sur De Palmas. Lissa, tu pourras m’envoyer bouler si je veux cracher mon venin sur Grand Corps Malade. Thibaut, si j’essaye de t’expliquer pourquoi tu es dans l’erreur à continuer à écouter -M- après toute l’auto-parodie de lui-même qu’il s’est mis à faire au bout de trois albums, dis-moi bien de la fermer. Et merde, les gens, laissez donc Maître Gims tranquille. C’est certainement pas la pire chose qui soit arrivé au monde.

* * *

célinePS : je te conseille de lire le très pertinent Let’s talk about love : pourquoi les autres ont-ils si mauvais goût de Carl Wilson. C’est un brillant essais au sujet de Céline Dion (que l’auteur déteste viscéralement), de la musique, et du goût, bon et mauvais en général. Et ça dit à peu près ce que je voulais te dire aujourd’hui, mais en beaucoup mieux.

Les frontières du réel

Un peu comme tout le monde avant de jeter un œil à la nouvelle dixième saison, j’ai voulu revoir les vieux X-Files. Et comme à peu près tout le monde, je n’ai pu m’empêcher de me dire que, diantre ! ça a bien mal vieilli. Pourtant, je suis resté charmé par ces épisodes vieillots. Peut-être un brin de nostalgie de l’époque où je découvrais avec fascination cet univers sombre, avec mon frère, au rendez-vous chaque samedi sur le petit écran. Parce qu’à l’époque la série avait tout de l’ovni.

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Pour se remettre dans l’ambiance : on ressort la vieille compilation

 

Maintenant j’ai grandi. Je regarde cela d’un autre œil et, comme avec n’importe quelle fiction, je me demande : mais, en fait, qu’est-on vraiment en train de me raconter ? Qu’est-ce que, dans le fond, au-delà des apparences, cherchait à nous dire Chris Carter ?

Avec le recul, je ne pense pas que le message principal ait été de nous dire : les extra-terrestres existent, nous sommes tous manipulés. Je crois qu’X-Files raconte, en filigrane, autre chose de plus subtil et de plus intéressant.

Et pour traduire cela de façon éclairante, je vais faire appel à d’autres références qui pourraient, au premier abord ne rien avoir à voir.

Pour commencer, la première chose qui m’a frappé, au bout de deux ou trois épisodes, c’est la relation entre Fox Mulder et Dana Scully. J’ai vu comment, dès le tout début, malgré sa réserve et son scepticisme, Dana ne peut s’empêcher d’avoir un regard attendri et protecteur sur ce grand adolescent illuminé qu’est Fox. Et, malgré son esprit scientifique, cartésien, petit à petit, l’agent Scully se laisse contaminer par la douce folie de son camarade. Très vite, alors qu’elle est censé le surveiller, pour rendre des comptes au FBI, elle bascule dans un autre type de surveillance : de fil en aiguille, elle devient tour à tour la grande sœur attendrie, la maman concernée, l’amante partie prenante pour son homme.

Et cette dynamique, on la retrouve précisément dans une série plus récente, flirtant bien moins avec le surnaturel : The Big Bang Theory. On peut alors voir X-Files comme un grand délire geek : c’est-à-dire, de façon métaphorique, la même relation fantasmée que celle de Leonard et Sheldon avec Penny ; c’est-à-dire la rencontre entre un (ou des) geek, obsédé par des histoires de vaisseaux spatiaux et de petits hommes verts, et une nana plus normale, plus les pieds sur terre, mais qui doucement va se laisser emporter par son homme, au point de finir, contre toute attente, par partager sa passion. On peut alors écrire cette équation : Penny + Leonard & Sheldon = Scully + Mulder.

En gros, c’est la confrontation des univers de fiction avec la réalité ; ou dit d’une autre façon de la foi et de la science ; encore d’une autre façon – qui selon moi, renvoie, dans le fond à la même chose –, de la magie et de la science.

Ce diptyque, on le retrouve presque partout, et régulièrement. Dans L’Histoire sans fin, par exemple, il est incarné par le duo de lutins qui accueille et soigne Atreju après une de ses mésaventures : Urgl et Engywuck. Elle, préparant des potions pour requinquer le héros, et lui, observant, avec ses machines, donne des conseils techniques au garçon.

Personnellement, j’ai longtemps eu une sorte d’intuition que je n’arrivait pas à formuler. C’est en lisant Le Pacte des Marchombres de Pierre Bottero, que j’ai trouvé les termes qui me semblaient adéquats. Les Marchombres ont cette formule, résumant leur façon de considérer la réalité du monde qui les entoure et dans lequel ils se meuvent : « À toute question, il y a deux réponses. Celle du savant et celle du poète. »

Une scène du premier tome illustre à la perfection l’idée. Dans celle-ci, Ellana, l’héroïne encore enfant, et ses parents sont attaqués. La mère cache sa fille pour s’assurer qu’au moins elle en réchappe. Ellana demande : « Je te reverrai, maman ? » La mère chuchote : « Quelle réponse veux-tu ? » Ellana, peu convaincue : « Celle du savant ? » La mère : « Non ma chérie, nous ne nous reverrons certainement pas. » Ellana : « Elle est nulle cette réponse, je veux celle du poète. » Et la mère de susurrer : « Oui, je serai toujours avec toi, dans ton cœur. »

Bien qu’on puisse être tentés de préférer la réponse du poète, plus rassurante, ce qui est sous-entendu, c’est que chacune des deux réponses est vraie, et qu’il n’y a pas lieu d’en choisir une plutôt que l’autre. Allons jusqu’à dire que l’expérience la plus entière de l’existence, ne l’est que lorsque l’on a appris à naviguer dans le monde que dans un parfait équilibre entre ses deux visions. Deux visions qui, cependant, ne sauraient se chevaucher, se mêler, chacune se trouvant sur un plan différents.

D’une part le plan concret, celui de l’expérience physique, palpable, observable à l’œil nu (ou, si l’on pousse, avec les outils adéquats). Le plan du savant et la science. Et d’une autre part, un autre plan, psychique, sensible. Celui du poète, de l’imagination, de la magie, du surnaturel, ou, pour le dire avec le terme qui me semble le plus juste, le plan de la foi.

Un peu comme ces fichus témoins de Jéhovah avec leur ouvrage formidable (par sa crétinerie et sa fascinante imposture scientifique) La vie : comment est-elle apparue ? Évolution ou Création ? (paru en 1985 et toujours édité aujourd’hui), nous avons tendance à opposer violemment les deux, comme si elle s’annulaient. Depuis la nuit des temps, c’est un sujet sur lequel nous nous déchirons, que l’on soit philosophe, écrivain, scientifique.

Les Marchombres de Pierre Bottero ont eux bien compris que cela n’avait pas de sens et que c’est seulement en conciliant les deux que nous pouvons avoir la meilleure des vie possible, la vie la plus entière.

Et je crois que c’est très exactement cela que raconte et défend X-Files. Et le couple Dana / Fox incarne à merveille ces deux plans, qui apprennent, tout le temps de la série, à vivre ensemble. Je trouve d’ailleurs assez remarquable que Fox s’appelle Fox, tout comme la Fox, machine à produire des fictions (qui se déroulent en somme dans le plan du poète), qui produit la série.

Observons les mécanismes de la série, sa narration et la mise en scène de la science dans celle-ci, voire encore des intrigues (et particulièrement le long fil rouge complotiste) : clairement, du début à la fin, rien ne tient bien debout. Le charabia scientifique cache à peine une maîtrise très moyenne. Des raccourcis, des comparaisons grotesques, des preuves extrêmement subjectives, des raisonnements tirés par les cheveux. Des formules qui reviennent presque à chaque épisode : « Regardez dans ce microscope, cet échantillon que vous nous avez remis, on n’a jamais vu ça ! »

Citations extraites du Retour de Tooms (s.01, ep. 21) : « A mon avis, explique un médecin légiste à Scully, sa mort remonte au milieu des années 30. La face antérieure du fémur était verte, ce qui indique un contact prolongé avec du cuivre. En nous concentrons sur cette zone, nous avons découvert des pièces. 1933, 31, 33. » Avant d’ajouter : « L’ancien shérif m’a donné une photo de cette personne, qu’on pense être la victime d’un crime. J’ai tiré une épreuve assisté par ordinateur qui juxtapose cette photo à ce qui nous reste du crâne. Eh bien, ça n’a rien d’officiel mais c’est bien le squelette de cette personne. » Le légiste montre alors à Scully un ridicule montage Photoshop que j’aurais très bien pu réaliser moi-même.

ça n'a rien d'officiel

La preuve scientifique irréfutable

 

Cette science, elle est parodiée à merveille dans Welcome to Nightvale, une formidable série audio qui doit autant à Twin Peaks qu’à X-Files (je vous laisse en juger notamment par le morceau choisi pour générique) : « Tenez, regardez cette équation, annonce Carlos, le personnage de scientifique de la série. Je n’ai aucune idée de sa signification. Elle est toutefois très longue. Je vais y ajouter quelques variables supplémentaires. Génial, ça m’a l’air franchement génial. Nilanjana, s’il te plaît, écris ça sur le tableau. (…) Oh, au fait, Nilanjana, écris encore une fois le mot « science » entouré d’un cœur, s’il te plaît. Mets-moi ça à côté de la nouvelle équation. »

En somme, une fausse science usant d’un charabia presque ésotérique, mais qui fait effet pour le public qui n’y connaît pas grand-chose ; or, qui même pour celui-ci, pour peu qu’il y prête vraiment attention, science qui semble vraiment douteuse.

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Ombre et lumière

Dans X-Files, la plupart des créatures et des phénomènes paranormaux n’y sont pas vraiment visibles : ils sont suggérés, par une mise en scène astucieuse, des éclairages et beaucoup d’ombres bien pensés, des coupes et le montage. Pour exemple flagrant : méchant mémorable de la première saison qui mange les foies de ses victimes, s’introduisant chez eux par les cheminées et les conduits d’aérations, Tooms est censé s’étirer, un peu comme un homme élastique. J’avais des souvenirs très marquants de ses doigts s’allongeant à travers un conduit. Eh bien, en vérité, cela n’est jamais montré ; seulement suggéré par d’astucieux plans.

 

À peu près à chaque fois, lorsque Mulder et Scully réussissent à réunir des preuves, celles-ci sont détruites, volées, cachées. Et les créatures, que l’on entrevoit toujours dans l’ombre, leur filent entre les doigts, quasiment tout le temps. Comme si, lorsque l’on essayait de forcer les réalités des plans du poète (le paranormal / la fiction, incarnés par Mulder) et du savant (la science / le réel, incarnés par Scully) à exister ensemble dans un même espace, elles se repoussaient comme l’huile et l’eau dans un bocal..

Mon intuition est que si l’intrigue pseudo-politique de la série est si mal fichue, si tout est si grossier et ridiculement peu crédible, c’est à dessein. Ce dispositif rappelle alors sans cesse ceci : il s’agit bel et bien d’une fiction. La série ne cherche alors pas tant à prouver l’existence des extra-terrestres ou de créatures paranormales, mais plutôt à faire douter de leur non-existence, et par ce biais subtil à nous faire y croire. Mais précisément, à nous faire y croire très exactement comme un chrétien qui aurait intégré cette idée de réponses de savant et poète : un chrétien croit en Dieu et en Jésus. Il sait pourtant que dans cette réalité, celle où nous nous trouvons, jamais il ne va croiser Dieu le père, barbe et robe, ou taper la bavette avec Jésus au bar. Ils existent pour lui sur un plan mystique.

Ce que je trouve formidable, c’est que X-Files, produit réellement ceci sur son spectateur, un sentiment de doute. Et le doute est un moteur majeur de deux activités humaines : la foi et la science. C’est Scott Peck (dans Le Chemin le moins fréquenté) qui le souligne ainsi : le doute est le premier pas vers la foi ; si je ne crois pas, je ne doute pas ; si je doute, je suis à mi-chemin de la foi. Tandis que d’un autre côté, c’est le fait de douter qui va mener le scientifique à faire son travail de scientifique. De la même façon, c’est le besoin de donner du sens au monde qui nous pousse tant vers la religion (ou la spiritualité plus largement) que vers les sciences.

2_20 Humbug [22]Ce doute, une réplique parfaitement méta-fictionnelle de l’épisode Faux frère siamois (s.02, ep.20 – sous son titre doucement approprié en v.o. « Humbug » qui signifie « charlatanisme ») l’exprime avec ironie. Alors que nos héros enquêtent parmi les membres d’un freak show. Ils interrogent Hepcat Helm, un artisan qui réalise des masques de monstres (donc, un faiseur de fiction) au sujet des événements. Celui-ci, au sujet de l’ancien gérant du show formule alors  : « C’est en ça que Barnum était génial : on ne sait jamais où finit la vérité et ou commence la fiction. »

Pendant longtemps, j’ai trouvé grossière la traduction française du titre de la série, qui montrait clairement l’envie de récupérer les spectateurs d’Au-delà du réel (Outer limits). Cependant, Au-delà du réel avait une autre approche : à l’instar des Contes de la cryptes ou de La Quatrième dimension, elle mettait en scène des fictions qui ne se disaient jamais « inspirée de faits réels », mais qui dans leur diégèse n’installait pas le doute. Les faits avaient lieu, et nous visitions par conséquent cette zone « au-delà du réel » pour de bon.

La mécanique d’X-Files, elle, se trouve bel et bien dans cette zone de doute, la fameuse frontière du réel.

Et Mulder et Scully, ainsi que tous les protagonistes de la série, ne sont alors pas à prendre en tant qu’individus, mais plutôt comme des symboles d’une vaste métaphore mettant en scène cette frontière.

mr nutt.jpgToujours dans Humbug, Mr Nutt (joué par Michael J. Anderson, le nain mémorable de Twin Peaks) envoie ceci dans les dents à Fox : « Vous avez jeté un rapide coup d’œil sur moi et vous avez cru possible d’en déduire toute ma vie. (…) Je sais bien qu’il est humain de fonder son opinion sur les autres en fonction de ce que fait croire leur physique. J’ai fait pareil en ce qui vous concerne. Par exemple, en voyant votre tenue d’américain soigneux, votre air apprêté, votre cravate d’une banalité sinistre… J’en ai conclu que vous devriez être fonctionnaire… que vous travaillez au FBI, disons. Vous vous rendez compte du drame, j’ai commis l’erreur de vous réduire à un stéréotype, une caricature. J’aurais dû remarquer en quoi vous êtes unique, irremplaçable. »

Selon Wikipédia, les analystes voient dans cet épisode la thématique de l’autre et de la différence (incarné par les freaks du cirque), de la richesse qu’il apporte à notre monde lisse (incarné donc par nos deux agents en costumes neutres). Soit. Pourtant, on peut aussi y voir une réitération de la métaphore de toute la série : celle qui consiste à voir au-delà des apparences. Et c’est précisément cette même idée qui est contenue dans le célèbre slogan : « The truth is out there », que l’on a traduit par « la vérité est ailleurs », mais qui pourrait aussi bien s’écrire « là vérité est là dehors ». La vérité est alors à la fois sous nos yeux (plan du savant, là, dehors, dans le monde réel) et à la fois ailleurs (plan du poète).

Tout en même temps, n’y a-t-il pas dans la réplique de Mr Nutt comme un indice quant à la nature de Fox ? C’est-à-dire un stéréotype, un personnage fonction, plus qu’un personnage individu.

On peut alors voir la lente histoire d’amour entre nos deux agents comme celle complexe de la foi et du savoir, de la fiction et la réalité, la réponse du poète et celle du savant. Comme je l’ai dit plus haut, l’expérience de la vie, pour un être humain, est la plus complète lorsqu’il sait concilier ces deux plans, ces deux approches du réel, et plus précisément de notre expérience de celui-ci. C’est intéressant de voir comme cette problématique est présente dans toute la pensée philosophique (et mise en scène depuis toujours dans les fictions) : à force de « l’existence précède l’essence » (Sartre), « ce n’est pas la chaise qui est réelle, mais l’idée de la chaise » (Platon – un peu remixé), de création versus évolution… etc. Tant Pierre Bottero et ses Marchombres qu’X-Files travaillent à concilier les deux.

Les confrères de L’Amicale des Geeks, regrettent dans leur récente vidéo sur X-Files, la présence d’épisodes sur la foi religieuse, à quelques reprises – surtout que cette foi religieuse se trouve soudain plus incarnée par Dana que Fox. Pour ma part, j’y vois une erreur d’appréciation, car au contraire, cela y a toute sa place. Dans Musée Rouge (s.02, ep.10), qui voit des meurtres étranges d’adolescents, une secte végétarienne, l’Eglise du Musée Rouge, est d’abord suspectée par la police locale. Mais lorsque l’intrigue avance et que Mulder commence à en démêler les fils, il décide de mettre les adolescents potentiellement en danger en sécurité : pour cela il choisit justement la demeure de la dite secte. C’est que, même s’il ne partage pas leur foi, en tant que personnage fonction il sait reconnaître les itérations de son camp, celui des poètes. Une foi, quelle qu’elle soit, en étant une, il se reconnaît en eux ; il sait qu’il peut alors leur faire une entière confiance.

Dans les deux épisodes de Duane Barry (s.02, ep. 5 & 6), on voit comment si l’on enlève un de ces plans, l’autre qui s’y oppose se retrouve pourtant amoindri : lorsque Dana est enlevée, et qu’il s’avère fort probable qu’elle puisse être morte ou qu’on ne la retrouve jamais, Fox perd sa foi. En somme si tu retires un des deux plans, l’autre finit par perdre consistance. On remarque qu’à plusieurs reprises, dans quelques épisodes, c’est d’un coup Scully qui bascule du côté de la foi, tandis que Mulder devient le sceptique. Mais c’est, je crois, qu’il faut les voir comme le Yin et le Yang, avec un point de scepticisme dans la foi et un point de foi dans le scepticisme. Ce n’est que lorsqu’il retrouve enfin Dana, que l’équilibre s’en trouve rétabli, que Fox peut de nouveau croire.

En fin de compte, c’est cela qu’X-Files raconte pour moi. Cela que Chris Carter voulait nous transmettre. C’est pourquoi cela n’a aucune importance que toute la mythologie autour de la conspiration soit bancale, même au contraire, elle se doit de l’être. Ce qui compte c’est la mise en scène de ces deux forces qui nous animent nous êtres humains, ce besoin de donner du sens, de comprendre qui s’exprime autant par l’art que la science. Et si tu veux comprendre pourquoi j’insiste à mettre la foi et la fiction dans le même camp, il suffit que je te parle de ce que l’on appelle en narratologie « suspension de l’incrédulité ». C’est-à-dire cet état dans lequel nous nous mettons lorsque nous lisons un livre, voyons un film, jouons à un jeu vidéo. Cet état où nous croyons à l’histoire et aux personnages que nous avons sous les yeux. Cet état où nous ne doutons pas de la véracité de la fiction.

La foi, c’est lorsque cet état perdure, alors que nous ne sommes plus en train de lire, regarder ou jouer. Lorsque par la force de ce que représentent (ou que nous les voyons représenter depuis notre propre expérience) les personnages et leurs aventures font persistance dans notre mémoire et notre psychisme. Si bien qu’ils nous accompagnent dans notre quotidien, qu’ils deviennent des référents moraux et finissent par nous aider à appréhender le réel à-travers leur prisme. Tout comme Jésus accompagne un chrétien.

On peut se demander à quoi et à qui a ouvert la porte Chris Carter avec sa série. Et à bien y réfléchir, je suis certain que bien plus qu’à une petite masse de Truthers et autres conspirationnistes (qui étaient là bien avant lui), il a soufflé vocation à de nombreux et nombreuses futurs scientifiques de tous bords (sans pouvoir la citer exactement j’ai un souvenir clair d’une chroniqueuse de l’émission Pop en stock qui témoignait en ce sens) et à tout autant de créateurs de passionnants univers fictionnels. Voire, pour certains, aux deux en même temps. Et parmi quelle foule très amatrice d’X-Files et de ses descendants trouve-t-on moult scientifiques qui aiment tout autant les univers de fiction sinon parmi les geeks ?

Reprenons alors les mots d’Olivier Oltramare dans l’édito du numéro 11 du magazine Geek (mars-avril 2016)  : « un Geek est avant tout une personne qui considère sa vie virtuelle ou fictionnelle [c.a.d. la réponse du poète, la foi, Fox Mulder] comme aussi importante que sa vie réelle [c.a.d. la réponse du savant, la science, Dana Scully]. 011-8x6Quelqu’un qui trouve dans l’imaginaire des expériences et des valeurs qu’il ne trouve pas dans le quotidien, et qui n’hésite pas à prendre modèle sur ces héros fictifs pour se construire une identité plus libre et plus riche que ce que lui offre son ordinaire. » Au risque de paraître insistant, tout comme pour les chrétiens, ou n’importe quel croyant.

Et, oui, ce que raconte X-Files, c’est cela, le rapport entre ces deux plans, leur communication, la mince frontière du réel qui les sépare, ce point subtil de nos expériences où les deux se croisent, se regardent, se considèrent, se chuchotent quelque chose, ou scepticisme et foi sont doucement amoureux ; ce moment ou l’on doute tant, que l’on finit par dire : « I want to believe ».

De l’amour et tout ce bullshit (ou : te regarder me regarder te regarder)

Je traverse les jours avec ce sentiment bizarre, ce truc lancinant. Je suis pas vraiment triste. Mais ça fait bientôt 9 mois que t’es partie et je me suis toujours pas défait de toi. Vais-je bientôt accoucher d’un nouveau moi-même neuf et libre ? Me reste ce goût amer d’une histoire trop grandiose pour avoir été vraie et disparaître pourtant sans laisser plus de traces dans le présent. Et si tout ça n’avait été qu’une illusion ? Les grandes déclarations et ce sentiment rassurant d’avoir enfin trouvé le sens. Et si, après tout, l’amour, celui des comédies romantiques, celui des chansons, celui des poèmes, c’était une blague ? C’était bullshit ? Et si l’amour c’était autre chose (une action, pas un sentiment, comme dit Scott Peck) ?

Je lis Krishnamurti (le bien nommé et prends ça dans ta gueule De l’amour et de la solitude). Peut-être que je vais enfin comprendre quelque chose. Et voilà, c’était il y a deux jours. Je repense à toi, à notre rencontre sur ce fichu salon du livre, à ton regard. À ce que tu disais à tous tes amis, « Je crois que c’est l’homme qui sera le père de mes enfants », tout ça très soudainement et s’appuyant sur quoi ? Je repense à comme j’y ai cru, comme j’ai voulu y croire. Je repense au regard d’Agathe, à la librairie. À deux, trois épisodes. Au moment où j’ai compris que je jouais le père de substitution avec elle. Je repense à toi. À ton père absent. À mon père absent. Je repense à tout ce bordel et voilà que ça me paraît très clair.

J’ai 33 ans. Depuis que t’es partie, j’ai fait semblant deux, trois fois de retomber amoureux. Mais c’est comme si ça marchait plus et que maintenant que j’avais découvert le mécanisme, je pouvais plus me laisser avoir. Ça fait désabusé ? Que dalle. Je vois clair désormais, je suis lucide. Je comprends encore plus ce salaud de Scott Peck qui dit que tomber amoureux et aimer sont deux choses très différentes.

Alors on reprend : ce jour là, toi tu avais 20 ans, moi 30. Toi, t’as cette histoire de père pas là. De père symbolique de substitution (en la personne de ton auteur adoré, qui plus est décédé pour ne rien arranger). Toi comme moi, on a besoin d’être vus. On veut que dans la multitude de la foule inconnue, quelqu’un nous remarque, nous reconnaisse (comme on « reconnaît son enfant » à la préfecture, hein). Est-ce que c’est pas juste ça tomber amoureux ? Deux besoins de reconnaissance qui se croisent au bon moment ? Je repense à Inés, à nos deux solitudes rennaises. Je repense à ton regard au salon du livre.

N’est ce pas ça ? Mon besoin d’être reconnu ? Qui trouve écho dans ton besoin d’être reconnue ? Et qui s’amplifie et s’alimente quand mon besoin d’être reconnu trouve satisfaction me voyant reconnu dans tes yeux et reconnu par ton propre besoin d’être reconnue qui étant satisfait par mon regard sur toi donne de la valeur à mon regard, et me donne alors valeur, me reconnaît. En somme : je te reconnais parce que tu me reconnais et tu me reconnais parce que je te reconnais. Et c’est dans ce double mouvement d’hyper-dépendance qu’à lieu ce que l’on appelle (à tort, je le sais maintenant) amour.

L’amour c’est quoi ? Et toi et moi l’a-t-on connu vraiment ? Ou n’a-t-on joué qu’un beau cinéma ? Aujourd’hui, quand je suis triste et que je sens la solitude peser, je braille dans le vide : « J’ai envie d’un câlin, je veux des bras ! Je veux tes bras ! » Et précisément sont-ce tes bras que je veux, ou des bras, quels qu’ils soient ? Un corps, une présence physique, qui soit là pour m’assurer de ma propre présence, qui fasse exister mon corps en lui offrant un contour.

Et quand nous nous sommes rencontrés ce jour, que nous nous sommes reconnus, l’avons-nous fait vraiment, ou n’avons-nous pas trouvé un objet, une fonction, un rôle face à nous qui – comme un miroir vivant – nous renvoyait notre propre image ? Alors, tu cherchais toujours ce père, tu étais hanté par cette figure d’auteur chéri, tu voulais percer dans le livre, l’édition, écrire, sur les traces de cette figure, ce maître. J’étais là, le libraire, l’intellectuel, le gars du milieu. J’avais dix ans de plus. Tu voulais grandir. Moi malgré ce que je pouvais dire pour me rassurer, je voyais filer les années, tu étais là, jeune, belle, désirable. Tu étais du milieu, tu écrivais. L’un face à l’autre, nous nous sommes vu, nous avons pris corps de plus belle. Nous existions soudain dans le regard de l’autre et ce regard nous faisais exister.

Et je parle de toi, parce que tu es ma blessure la plus fraîche. Mais il en était de même avec Inés. Et il en a toujours été ainsi avec les autres et tout le temps. M’aimais-tu moi ou ce que je représentais ? T’aimais-je toi ou ce que tu représentais ? J’avais cette image de nous. Et avant j’avais eu cette image de moi et Inés. Toujours, même assez inconsciemment, de façon floue, il y avait cette question de ce dont on aurait l’air, l’un à côté de l’autre en public. Curieusement, je trouvais que ça ne collait pas avec Lisa. Et autant ce repère peut être un critère. Autant n’est-il pas trompeur ? Et n’est-il pas le signe de – toujours – ce besoin d’être reconnu ? Avec toi à mon bras, je me sentais un homme. Ma valeur était tout assurée.

Un jour tu m’as dit « J’ai besoin d’être vue ». Alors je ne suffisais plus. Le temps, et toutes ces choses de la vie, t’avais fait, un peu, grandir, te déplacer de quelques degrés, et la figure que j’avais représenté jusqu’alors n’étais plus celle dont tu avais besoin. Il te fallait un autre – voire plusieurs autres – regard pour exister de nouveau. Je me suis écroulé. Je savais que tu avais déjà trouvé d’autres regards. Et la force que j’avais, la force que j’avais naïvement cru la mienne, mais qui ne résidait que dans le fait que tu me regardes, et précisément que tu me regardes te regarder tandis que je te regardais me regarder, cette force a disparu, pouf ! d’un seul coup. Et il n’y avait plus que moi.

Aujourd’hui, je ne tombe plus amoureux. Plus vraiment. J’ai cru. J’ai cru avec Agathe, la – encore plus jeune que c’en était craignos – Agathe, parce qu’il y avait dans son regard ce même besoin de reconnaissance qui faisait de nouveau de moi le libraire, celui du salon du livre. J’y ai cru avec Lisa, parce que son mari venait de la quitter et que moi, là, je la sauvais, j’existais par cet acte, alors qu’on lui retirait cette force illusoire, je pouvais moi la lui redonner. Mais c’est comme trop tard pour moi.

Parce que j’ai bien vu comment ça marchait, parce que je l’ai compris ce mécanisme faussé. Et tu vas me croire désabusé (je parle plus à Laure maintenant, je te parle à toi qui me lit), tu vas me dire : « c’est triste d’en être arriver là, c’est triste de voir les choses comme ça. » Et tu vas dire ça parce qu’on t’a vendu l’amour comme ça. On croit que cette hyperinterdépendance (ouais, c’est lourd, hein), c’est ça l’amour. Cf. les chansons et les comédies romantiques (je sais de quoi je parle, j’en ai bouffé). Sauf que c’est pas ça. Et je t’explique pourquoi.

On va comparer à une relation parent/enfant (et je le fais à dessein) : une mère qui refuse de laisser partir son enfant n’exprime pas un trop plein d’amour, elle exprime la peur de la perte de l’objet qui la fait exister, l’objet à travers lequel elle existe. Une mère (ou un père, c’est pareil) fait son plus grand acte d’amour quand il laisse partir son enfant, contenté dans le simple fait de le savoir vivant sa propre vie, parcourant son propre chemin. Je fais une autre comparaison facile. Si tu crois qu’aimer les oiseaux, c’est vouloir en avoir plein chez soi dans des cages (mamie Janou, je te parle!), tu te goures. Aimer les oiseaux, c’est apprécier de les voir voler, libres. L’amour, c’est ça. Et je sais que mon plus grand acte d’amour avec Laure, ça a été de lui dire « va-t-en. » Ça te semble ironique ? Josiane, la thérapeute d’Aurore, ma petite sœur, elle lui dit carrément qu’une « histoire d’amour qui marche, c’est une histoire d’amour qui finit. » Bam ! dans les dents.

La dépendance, le besoin d’avoir l’autre là, toujours là, ce n’est pas de l’amour. C’est un besoin égoïste et paniqué. La peur d’être abandonné – comme l’enfant. Je répète pour que ça nous rentre dans la tête : ce n’est pas de l’amour. Avoir besoin de l’autre ça n’est pas le putain d’amour. Et ce qu’on cherche, précisément dans la relation amoureuse, celle du coup de foudre et tout le tintouin, ce qu’on cherche dans le regard des autres et dans leurs bras, c’est retrouver l’assurance de nous enfants, regardés par nos parents, rassurés par leurs bras. C’est ce qu’on cherche partout, toujours, sans cesse (et si on a pas eu ça, ou alors tronqué, avec un parent absent ou présent mais mal, y a des chances qu’on le cherche encore plus).

Je vais te dire : on se trompe sur ce que c’est que de devenir adulte. Être adulte, ce n’est pas abandonner ses rêves, abandonner toute ambition, ce n’est pas se résoudre à une existence morne et sérieuse. Devenir adulte, c’est accéder à l’état où l’on ne cherche plus ni ces bras, ni ce regard. Où l’on comprend et intègre que la seule reconnaissance dont nous avons besoin, c’est la notre propre. Et je vais ajouter carrément ça : des adultes, des vrais, y en a pas beaucoup. Ils font tous semblants, et c’est pour ça qu’ils sont tristes voire aigris. Et ouais, d’un coup, si tu accèdes à cet état d’indépendance, d’autosuffisance, c’est coton pour tomber amoureux et pour qu’on tombe amoureux de toi : parce que sans ce besoin de reconnaissance, ben ça marche plus. Je sais que tu trouves ça triste, hein ? Bon, allez, peut-être pas toi parce que tu m’as compris. Mais toi, là, je sais que t’aimes pas ce que je dis. Peut-être carrément tu comprends pas du tout ce que je te raconte.

Et c’est bien normal, parce que ça, quasiment personne nous le dit. Si ce n’est Scott Peck, Krishnamurti (pour qui la solitude est en fait un truc très cool – et sur lequel on se trompe aussi), Véronique Lartigau ou Josiane (kiss, Josiane, respect, tout ça). On n’arrête pas de nous bourrer le crâne avec cette connerie d’amour romantique. Bullshit.

Ça, aujourd’hui, à 33 ans, c’est la chose la plus importante que j’ai comprise. Et je suis pas un sage, ni un saint. Je l’ai compris avec ma tête. Mais mon putain de corps et mon cœurs et mes yeux et mes larmes ils n’ont encore rien compris. Et je braille encore : « regarde-moi, regarde-moi ! » Et j’appelle des bras. Mais je sais que tout ça, ce grand cinéma, c’est bullshit. Je le sais. Alors maintenant, c’est ma nouvelle quête, parce que non, ne te détrompe pas, si je suis désillusionné, je suis pas amer ni résigné. L’amour, il est là, je le sais. Il ressemble pas à ce à quoi on croyait. Sa vraie forme est plus subtile, plus forte et plus grande. Mais c’est pas grave, je vais le chercher, je vais le chercher l’amour vrai, et peut-être demain, peut-être dans dix, vingt ou trente ans, et même si je dois finir seul, et parce qu’en plus quoi qu’on en dise, la solitude est une chance, l’amour, l’amour le vrai, je vais le débusquer. Où qu’il se cache.

La nostalgie des futurs passés, ou : à la recherche du présent perdu

« Souviens-toi de demain, il ne roulera qu’une fois / C’est pas pour hier que demain s’oubliera / J’ai la mémoire courte / Mais le futur ne s’oublie pas / J’ai une tendancieuse nostalgie du futur / ça m’ronge ce songe et je plonge dans ce vieux murmure » -M-, Souvenir du futur

« Me hace falta recordar, no puedo evitar mezclarme / Melancolía y Futuro es lo mismo para mí. » Diosque, Melancolia del futuro

* * *

« Voici le futur. Le monde tel que nous le connaissons a disparu. Les pluies d’acide ont rendu les terres stériles et l’eau toxique. Meurtrie par les guerres incessantes, l’humanité lutte pour survivre dans les ruines de l’Ancien Monde. Gelé dans l’éternel hiver nucléaire, voici le futur. L’année 1997. »

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Je suis un film de 1985 réalisé en 2015

 C’est sur cette voix off que débute le récent Turbo Kid du collectif Roadkill Superstar (a.k.a. Anouk Whissell, François Simard et Yoann-Karl Whissell), sorti en 2015. Donc, l’année 1997, le futur ?

Cette même année, nous avons joyeusement fêté le 21 octobre 2015, jour où Marty et Doc débarquait de leur présent, 1985, dans ce qui était alors leur futur et est aujourd’hui notre présent. Quant aux Gardiens de la Galaxie, dans leur version de 2014 du film de James Gunn, nous les suivions à travers l’espace dans un univers futuriste, pourtant contemporain du notre, mais le tout avec une bande originale composée de vieux tubes rétros, et avec une image résolument 80’S. Nous vivons de curieux télescopages temporels, non ?

Revenons un instant sur Turbo Kid. Que raconte ce film ? Réalisé par un trio trentenaire, fan de comics et culture pop (Yoann est d’ailleurs un des animateurs du podcast Les Mystérieux Etonnants dédié à cette culture), il s’agit d’un film post-apocalyptique dans un univers qui rappelle vaguement les Mad Max. On y suit un adolescent dont les parents ont été tué par le méchant Zeuss. Il rencontre par hasard une jeune fille robot, Apple, se lie d’amitié, trouve le costume du héros Turbo Rider, devient à son tour Turbo Kid, sympathise avec un aventurier cowboy qui rappelle Indiana Jones. Ensemble, ils tabassent le méchant et ses hommes.

Entendons-nous : le film est génial. C’est une pastille pop délicieuse, rythmée, colorée, gore et diablement fun. Les personnages, certes caricaturaux sont attachants et on les suit avec joie dans leurs aventures. On retrouve cette ambiance, jusque dans les effets spéciaux, de ces bons vieux films des années 80 avec lesquels nous avons grandis. Et la musique (œuvre du groupe Le Matos), pleine de synthés, singeant les B.O. de l’époque, dans un mood finalement tellement 2010, elle est juste parfaite.

Pourtant, je n’ai pu m’empêcher de me demander : mais quel est le propos de ce fichu film ? Que dois-je en retenir ? Ai-je appris quelque chose après cette heure et demie terriblement cool ?

En fait, je crois que le film s’intègre dans un étrange mouvement qu’on observe depuis quelques années, un mouvement de nostalgie régressive. C’est par exemple Pixels de Chris Colombus, parfait hommage à ce qu’on appelle, aujourd’hui, le rétro-gaming (et à Ghostbusters, au passage). C’est le Super 8 de J.J. Abrams, qui nous replongeait avec brio dans l’ambiance des Spielberg de notre enfance (qu’il les ait réalisés ou simplement produits). Et aujourd’hui, c’est aussi l’épisode VII de Star Wars.

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Attention, je vais une nouvelle fois révolutionner le cinéma.

Au cœur des débats intenses qui ont lieu sur le web, on en revient invariablement à un fait indéniable qui enchante les uns et fâche les autres : ce film, c’est un peu la grande messe de la nostalgie. Encore une fois, c’est J.J. Abrams aux commandes, avec cette même façon de rendre un hommage appuyé à ses prédécesseurs et maîtres. Ce qui a posé problème à beaucoup de spectateurs : d’une part la structure calque trop celle de l’épisode IV, Un Nouvel espoir (je m’autorise à rappeler que le film de 1975 se calquait lui même sur des structures narratives déjà existantes, et qu’un grand nombre de scènes sont des copiés collés de scènes de westerns et de films de samouraïs ou de guerre) ; et par trop de références à l’ancienne trilogie, de trop jouer sur le fan-service.

Pour ma part, je me demande comment l’on peut reprocher, aujourd’hui (et je souligne ce aujourd’hui), à un film de la licence Star Wars d’être nostalgique. Certes, ce n’était pas le cas lors de sa sortie en 1975. Encore que l’on pourrait se poser la question, puisque le film se plaçait lui aussi dans un futur-passé et lorgnait sur des références à une culture passée et déjà désuète par certains égards. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, faire un film Star Wars est en essence, par le simple acte de le faire, un acte nostalgique.

On l’a compris c’est définitivement de cette nostalgie que je veux parler.

miss marvel

Je suis une jeune femme moderne, mais je prends le nom d’une héroïne des années 80

À peu près au même moment, j’ai lu le génial Ms. Marvel version 2014, scénarisé par G. Willow Wilson et illustré par Adrian Alphona (aidé de Jacob Wyatt sur quelques épisodes). C’est tout bonnement une très bonne surprise : un héroïne dynamique, positive, naturelle et fraîche, imparfaite, mais pleine de volonté. Un regard bienveillant et bienvenu sur la culture musulmane. Et des questions bien traitées sur l’utilité de la jeunesse aujourd’hui, dans un monde désenchanté (dans l’arc bien nommé « Génération Y »).

Mais il y a ce petit détail. Qui m’a comme sauté aux yeux hier : Kamala Khan, la nouvelle Miss Marvel est une jeune geekette, fan des Avengers. Elle choisit son pseudo en hommage à une héroïne du passé. Et dans les épisodes 6 et 7, elle fait équipe avec Wolverine, son mutant préféré. Là, Wolverine, au lieu d’être ce bourru bad-ass dont je me souvenais, s’avère vieux, a perdu son pouvoir auto-guérisseur, est fatigué et plein d’ironie sur lui-même et sur la condition de super-héros. Et, ni une ni deux, il adopte la jeune super-héroïne en un instant. Attends, ça me rappelle quelque chose. L’exacte même dynamique que celle que l’on trouve entre Han Solo et Rey dans le nouveau Star Wars.

Rey, qui comme Kamala, est à sa façon une sorte de geek fan de Star Wars, les anciennes légendes dont elle a entendu parler. Tout comme le Kid, lisant dans son bunker les vieux comics de Turbo Rider et rêvant de vivre les mêmes aventures. Tout comme Kylo Renn devant le casque de Darth Vader. Nostalgie.

Il y a dans tous ces films et comics, comme une sorte de mood curieux : comme si l’on avait ses personnages qui ne se savent qu’eux-mêmes, comme si l’héroïsme appartenait au passé et qu’on tentait de le ranimer, comme on peut. Un regard ironique sur cette tentative et sur ce passé. Comme hésitant entre accepter que tout ça, c’était bien joli, mais un peu ridicule et aujourd’hui bien fini, et malgré tout, une furieuse envie d’y croire quand-même et de s’y mesurer.

kylo

Je suis un ado sombre et émo. Nostalgique ?

 Ce mood là est très bien rendu dans les courses poursuites de Turbo Kid : dans ce futur de 1997, comme il n’y a pratiquement plus aucune énergie, on se déplace exclusivement en vélo. Ce qui donne lieu à d’épatantes poursuites en VTT, avec un joli effet de Mad Max du pauvre. Ils sont nombreux aussi ceux très déçus par le physique d’Adam Driver, lorsque l’acteur retire son masque pour révéler son visage de grand post-ado. C’est pourtant pîle en accord avec ce mood là – et en ce sens, c’est juste parfait.

En toute franchise, j’ai adoré toutes ces œuvres dont je vous parle. Adoré au premier degré, adhérant pleinement à leur énergie et à ce qu’ils racontent. Pourtant, à chaque fois, il y avait comme, très lointaine, cette petite sonnette d’alarme, retentissant bien que couverte par les effets spéciaux, la musique de La Matos, la narration impeccable, le dessin frais et moderne d’Alphona, par les émotions qui s’animaient en moi, une sonnette d’alarme qui disait : hey, attend, on est pas grave en train de se faire flouer, là ?

C’est ça, ma question : cette nostalgie, et surtout la façon dont nous avons de la célébrer, elle dit quoi de nous ? De quoi est elle le symptôme ?

Historiquement, il y a toujours eu ces périodes où l’on se référait soudain à des époques passées, à des mouvements artistiques ou des écoles de pensée d’un autre temps (à la façon de la renaissance qui se tourne vers l’antiquité ; ou la new wave vers le romantisme), comme en réaction avec le présent qui ne nous convient pas. Soit. Mais ici, avec quoi nous retrouvons-nous ? Des temps et des lieux qui n’existent doublement pas, qui se projettent derrière et devant en même temps, sans plus de perspective.

Un mix de Neverland (le Paysjamais) et d’Utopia (le Nonlieu), que la base d’activité des Gardiens de la Galaxie évoque d’ailleurs : la tête du géant cosmique décédé, aux confins de l’Univers, Nowhere/Nullepart.

Qu’allons-nous chercher dans ce lieu terriblement inatteignable ? Pourquoi ce regard nostalgique vers ces futurs-passés, comme un aveu implicite de notre déception face au présent d’aujourd’hui qui n’est pas le futur tel qu’imaginé dans notre présent d’hier ? Est-ce une évasion, un divertissement, une diversion de la réalité ? Si ce n’est que ça, je me trouve un peu découragé.

C’est pourquoi j’espère qu’il y a bien plus, qu’il s’agit plutôt de ce double travail de démystification/remystification des icônes, pour les réactualiser, les rendre de nouveau atteignables, et donc plus crédibles ; et si plus crédibles, plus « actables » dans le présent. J’espère que nous y puisons Force, que nous ne resterons alors pas que spectateurs passifs des héros, pas simples consommateurs de produits, mais bien que l’émotion et la magie intrinsèque à ces histoires nous habitera entiers. Qu’elle nous fera, en somme, nous bouger nos culs pour agir sur le monde, aujourd’hui, au présent. C’est bien le moins que j’en attend.

Pourtant, en repensant à Turbo Kid, au nouveau Mad Max, et à la mode des dystopies et autres univers post-apocalyptiques, je ne peux m’empêcher d’y voir comme l’attente d’une sorte d’« événement messianique » (je pioche le terme dans Bienvenue dans le désert du réel de Slavoj Žižek, que je suis par hasard en train de lire, et dans lequel il cite Walter Benjamin). Vous avez déjà entendu parler de la « bonne nouvelle » ? Celle que nous annoncent depuis des années les témoins de Jéhovah ? Cette fin du monde qu’on espère car enfin les bons et les mauvais seront jugés, et les premiers récompensés et les seconds punis. Exactement ce qui se passe dans Turbo Kid, d’ailleurs.

Pour moi, cette attente de ce temps-là, ce temps apocalyptique puis post-apocalyptique, qui plus est dans un futur-passé, donc un temps à jamais inatteignable, ça a vraiment quelque chose de l’attente de l’événement messianique. Et comme le souligne Slavoj Žižek, dans l’attente de cet événement, « la vie s’immobilise ». Ou encore, expose-t-il cette idée formulée par Kant et un certain Gilbert Keith Chesterton, que je te cite ici :

« “Nous pouvons dire que la libre pensée est la meilleure de toutes les sauvegardes contre la liberté. Émanciper dans un style moderne l’esprit d’un esclave est la meilleure façon d’empêcher l’émancipation de l’esclave. Apprenez-lui à s’interroger sur son désir d’être libre et il ne se libérera pas.” (écrit Chesterton ; avant que Žižek ajoute:) N’est-ce pas particulièrement vrai pour notre époque postmoderne, qui se caractérise par une liberté de déconstruire, de douter, de “prendre ses distances” ? »

Chesterton écrivait cela en 1984, Žižek en 2002. La posture est différente, et peut-être en un sens plus critique, en 2015, avec ce mouvement aller-retour de démystification (la « prise de distance ») / remystification. Ce double mouvement se retrouve justement pleinement dans ces représentations de futurs-passés, ainsi que la façon dont nous traitons ces références iconiques du passé.

Et d’une certaine façon, cette mode démente des blogueurs, booktubeurs, youtubeurs, podcasteurs et autres critiques 2.0 ne participe-t-elle pas à cette même illusion d’émancipation. Ne sommes-nous pas devenus des acteurs passifs ? Au sens où, avec un effet de liberté, de participation, de prise en main, d’action, de prise de parole, nous ne faisons que participer à quelque chose qui fonctionnerait très bien sans nous mais ne le fait que mieux avec nous, croyant que nous nous en sommes détachés et libérés (En utilisant une bonne vieille expression en apparence un peu idiote, on pourrait reformuler ainsi : « C’est ceux qui en font le moins qui en parlent le plus).

Je veux dire : doit-on se réjouir que les luttes féministes aient abouties à un personnage féminin fort et central dans Star Wars épisode VII ou n’est-ce pas une nouvelle illusion ? Car qui a gagné au final ? Le féminisme ? Ou Disney ? Qui a réellement du pouvoir in fine dans cette affaire ?

falcon lego

Non, ceci, n’est pas de la nostalgie.

Nous pouvons nous réjouir de l’espace de discussion que nous possédons désormais : nous pouvons donner, tous autant que nous sommes notre avis sur les films produits par Disney, nous pouvons nous fâcher de tel ou tel traitement, ou argumenter en faveur de tel autre. Oui. Mais, quoi qu’il advienne, combien sommes nous à être allés voir ce dernier film comme si c’était une évidence, presque religieusement, parce que, « tu comprends, c’est Star Wars. » Combien ont été voir les Batman, les Avengers, Harry Potter et autres sans même se poser réellement la question. Combien ont ensuite acheté tels et tels comics (j’ai une grave envie de comics Star Wars, perso) ? Tel modèle réduit du Faucon Millenium ou d’un X-Wings ? Et dans quelles poches, au bout du compte, atterrit tout cet argent ?

Entendons-nous, je le répète : j’ai adoré The Force Awakens, et complètement trippé devant Turbo Kid. Je crois que le nouveau Ms. Marvel a une importance en tant que nouveau modèle pour les nouvelles générations. J’ai très sincèrement aimé tout cela. Mais la question reste : après avoir été spectateurs / lecteurs (et en d’autres termes consommateurs) de ces œuvres, que faisons-nous d’« héroïque » à notre tour, dans le monde réel, celui concret où nous vivons, celui de l’immédiateté, de l’ici et maintenant (qui est clairement l’inverse de la nostalgie) ? Quels effets y avons-nous ? Quel effet y as-tu ? Quel effet y ai-je, moi, écrivant ceci ?

POST-SCRIPTUM (le 2 février) : comme corroborant ces propos, ou en tout cas y trouvant un écho, voici qu’est lancé la série Les Chroniques de Shanarra d’après les romans de Terry Brooks. Et voici qui est saisissant : l’on plonge dans un univers de fantasy très classique. Univers médiévalisant qui regarde clairement vers le passé, mais dans lequel on trouve placés ça et là les vestiges d’une humanité avancée : ruines de buildings effondrés, paquebots échoués, tracteurs rouillés, décharge de bidons de produits radioactifs. Mais plus que ça, a série, qui lorgne vers la mode (re)lancée par Game of Thrones joue sur la forme, l’esthétique, la narration et les personnages mis en scène dans la cour des Hunger Games et autres Divergente : des dystopies montrant un futur sombre. A l’inverse du futur-passé de Star Wars, voici un apparent passé qui dit lui être notre futur.

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Version 2015

 A peu près au même moment (septembre 2015 au USA), Marvel décide de rebooter tout son univers, avec un énorme cross-over grand délire spatiotemporel : Secret Wars. Pour résumer, le temps s’écroule sur lui-même et l’univers disparaît, renaissant dans un gros bordel confus où se mélangent l’univers Marvel et celui de la ligne parallèle Ultimate (une idée éditoriale de la fin des 90’S pour relancer les vieilles séries et récupérer un nouveau lectorat sans perdre les anciens : il existe depuis par exemple deux Spiderman qui ne sont pas le même et vivent donc dans deux dimensions parallèle).

C’est ici le comble de la post-modernité, il n’y a plus ni futur ni passé et dans un nouvel univers sans repères stables, on s’accroche à ce qu’on peut. Toutes les séries sont arrêtées et d’autres prennent leur place. Mais c’est là le plus notable : toutes, à l’instar du cross-over, font référence à de vieilles séries et cycles majeurs de l’univers Marvel. Les Guerres Secrètes ont été un des premiers cross-over massifs massif de la maison.

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Version 80’S

Un nouvelle série prend le nom de Gant de l’Infini, exactement comme une des mini-séries cosmiques les plus importantes de Jim Starlin. Une autre encore s’intitule Korvac Saga tel un run mémorable des Avengers. Civil War est de retour (rappelant au passage le prochain film Captain America qui lui-même se base sur un autre des cross-over Marvel). On rejoue la Guerre des armures (un cycle des aventures d’Iron Man) et les deux épisodes  80’S des X-Men, Days of future-past, se transforment en la série Years of future-past. Ces mêmes X-men voient un revival de leur formation mythique de 1992.

On disait nostalgie ?

 

 

 

 

De l’abstention

Voilà ce qu’on dit : ceux qui n’ont pas voté on voté FN. On pourrait alors en arriver, suivant cette équation, à quelque chose comme un équivalent de 60% de français xénophobes. Personnellement, je crois que c’est beaucoup plus compliqué que ça. Plus compliqué que les déclarations de Raphaël Enthoven ou de Charline Vanhoenaker, qui déclare que : « Un con qui vote a plus de poids que deux intellectuels qui s’abstiennent. » On va rappeler ceux qui sont morts pour ce droit qui est un devoir.

Mais toutes les belles formules des animateurs radios, toutes les équations minimalistes passent à côté de choses essentielles, et à chaque fois on en oublie de questionner la situation : en fin de compte, pourquoi y a-t-il tant de gens qui ne votent pas ? Sont-ils tous des anarchistes rageurs qui s’opposent au système ? Ou de gros fainéants ? Pourquoi ne pas voir là plutôt un symptôme de quelque chose ? En définitive, que disent ces « voix silencieuses » ?

Parce que c’est assez catastrophique de voir combien nous nous désintéressons de la politique. Tous. Le fait est que paradoxalement, nous baignons dedans. Chacun de nos actes, de nos choix, chacune de nos parole, tout ce que nous faisons est politique, en cela que ce que nous faisons traduit notre position dans la société et a, à diverses échelles, un impact. Sauf que la plupart du temps nous ne le voyons pas.

Et ce que nous ne voyons pas non plus, ce sont les rouages secrets des choses, ce que j’ai appelé un jour le « monde magique ». C’est-à-dire ce qui se passe lorsque j’appuie sur un interrupteur et qu’apparaît la lumière au salon, ou lorsque je trouve mon paquet de pâtes dans son rayon au supermarché : on oublie, à peu près tout le temps, tout ce qui a dû se passer en amont pour que la lumière soit dans mon salon, ou les pâtes dans mon assiette.

Je crois que c’est pareil en politique. En définitive, nous n’avons la plupart du temps pas la main sur les choses. Nous sommes devenus dépendants d’un système. On oublie qu’on peut cultiver ses légumes, coudre, construire ses meubles.

Avons-nous vraiment un pouvoir lorsque nous votons ? Je ne crois pas. En avons-nous pour autant lorsque nous ne votons pas ? Je ne crois pas. Nous avons du pouvoir lorsque nous agissons, quotidiennement. Et qui fait cela, réellement, de façon consciente ?

Voilà. Moi, je n’ai pas voté. Je ne le prône pas. Je n’ai pas voté en 2012, je n’ai pas voté aujourd’hui. Pas par profonde conviction. J’ai simplement, plusieurs fois, oublié de me réinscrire sur les listes électorales de mes nouvelles villes. Et je vais vous dire : je pense que la plupart de ceux qui ne votent pas le font exactement de cette façon, parce que ça leur passe à côté. Par contre je ne crois pas que parce que nous votons nous ne faisons pas de même.

Qui aujourd’hui vote réellement ? Qui vote avec une conviction entière et intègre ? En connaissant parfaitement et en profondeur les programmes ? Qui vote en sachant réellement pour quoi il vote, plutôt que pour qui il vote ? Qui vote pour des propositions plutôt que pour un parti ou une tendance politique ?

Je suis assez persuadé qu’une bonne partie des votants le font en se contentant de lire les feuillets de deux à quatre pages que nous recevons dans nos boîtes aux lettres : c’est-à-dire, des prospectus publicitaires avec de grandes lignes vagues, des promesses et des slogans publicitaires. Et à ce jeu, personne ne peut se targuer d’être moins craignos qu’un autre : la plupart de ces résumés de programmes usant de formules faciles et directes, emportant l’adhésion rapide.

Je reste assez persuadé toujours qu’une bonne partie des votants le font après avoir lu 20 minutes ou Métro ou avoir vu le journal de 20H sur TF1, comme si ces médias nous permettaient d’appréhender totalement ce qui se passe dans notre pays. Je reste assez persuadé encore que nombreux sont ceux qui votent à la tête du candidat, selon si celui-ci leur paraît sympathique ou pas.

Je vais te dire, j’ai fait des enquêtes téléphoniques à un moment où il y avait des élections. Eh bien, tu veux savoir ? Les gens sont ignorants. À peu près tous. Ce n’est pas parce que tu votes que tu le fais bien, ni même que tu as un quelconque pouvoir.

Je ne crois pas qu’il y ait une grande machination. Par contre, avec le temps, le monde dans lequel nous vivons a doucement suivi une dynamique telle que nous en sommes comme exclus. On essaie désespérément de le maîtriser, mais des rouages complexes se sont installés et nous nous croyons désormais incapable d’agir réellement sur eux. On place de gros boutons rouges sur les machines, on croit que peut-être en appuyant dessus on arrive à avoir un poids. On continue simplement de faire tourner les rouages. À force on se rend compte qu’appuyer ou pas sur le bouton ne change pas grand chose. On teste le bouton bleu puis le vert. Rien ne change. La machine tourne toujours.

Mais peut-être que la bonne manœuvre, la seule qui nous permettrait d’agir vraiment, ce serait de déconstruire la machine, entièrement. D’en observer les rouages. Et reconstruire, ensemble, minutieusement, une nouvelle machine.

La plupart du temps, on est assez découragés. On ne s’en croit pas capable. Alors on laisse courir. On pense à notre loyer, à EDF, à nos prochaines vacances. On bosse, on bosse, on bosse. Les jours passent, tout tourne en rond. On part en vacance. On revient. On se plaint des chefs. Ça tourne en rond. De temps à autres, on va manifester. On se laisse griser par l’euphorie de la foule. On crie notre colère. Surtout si notre confort est menacé. C’est marrant comme on le fait pas tant quand c’est juste le confort des autres qui l’est. Comme on le fait même pas tant quand c’est la vie des autres qui l’est.

Le lendemain, on retourne au travail. Avec cette boule au ventre de ce qui pourrait se passer si on perdait son travail. On se plaint du patron. Encore. Mais si on peut avoir la sécurité de l’emploi. Ça tourne, la machine est huilée.

Je n’ai pas voté. Je n’en suis pas très fier. Mais quand j’y pense très fort, vraiment très très fort, je crois que je n’ai pas trop honte non plus. Parce que je ne suis pas bien certain qu’il y ai de quoi être fier de voter. Ça prend quoi dans la vie ? Un dimanche après-midi ? C’est presque une ballade. C’est presque un clic sur une pétition sur internet. C’est facile, mec. Ce qui a du poids, se sont des actes dans la vie de tous les jours. C’est quand tu défends des trucs indéfendables et qui ne rapportent rien, simplement parce que tu sais qu’ils peuvent faire du bien au monde et aux gens. Quand tu véhicule une idée qui fait du bien aux gens. Quand tu t’investis. Dans une association, auprès des gens autour de toi. C’est un prof qui lutte pour faire comprendre des choses pas au programme à ses élèves. Qui y arrive ou pas, mais qui essaie. C’est quelqu’un qui dit à une ado : « On s’en fiche de ce que ton père veut, c’est ta vie, ta vie à toi. » C’est dire « Non, je ne vendrai pas cette merde, même si elle va se vendre toute seule, parce que c’est de la merde. » Des actes, des actes et encore des actes. Chaque jour. Plusieurs fois par jour. Et si tu vas voter ou que tu ne vas pas voter, mais que dans la vie de tous les jours tu ne fais aucun acte, ça n’a aucun poids.

Voter c’est le bouton rouge. Ou bleu. Ça ne change pas grand chose. Ne pas voter, tu me diras, ça ne change pas grand chose non plus. Ou alors il faudrait vraiment qu’on arrête tous.

Maintenant, plutôt que de stigmatiser les gros glandeurs que nous sommes, genre, quand-même, la moitié des français (et encore qu’on ne compte pas ceux qui ne sont pas du tout inscrits sur les listes, qui ne sont pas comptés dans les abstentions, ni les résidents qui ne sont pas officiellement français sur le papier, mais qui le sont par leur implication dans le tissu économique local) ! plutôt que de jeter la pierre, il serait bon de se demander s’il n’y a pas un problème inhérent au système même de vote. De ce type de vote là.

Pourquoi on ne les considère pas les voix de ces 50% ? Sérieusement, pour qu’on puisse dire qu’un vote représente l’avis des français, il faudrait peut-être que tous les français aient voté, non ? Sérieusement, ça te pose pas problème, toi ?

Et encore qu’on pourrait se poser des questions sur la valeur des votes des 50 autres % qui ont voté : combien ont voté en ayant lu le programme complet pour lequel ils ont voté ? Combien en ayant lu tous les programmes pour les comparer scrupuleusement ? À quel pourcentage étaient-ils d’accord avec le programme ou le parti pour lequel ils ont voté ? Ont-ils votés en étant convaincus, profondément ? Ou par dépit ? Ont-ils pensé à la France, au pays, à leurs concitoyens ou à leur pomme ? Combien ont voté à la tête ? Ont voté pour un parti ? Si ont se mettait à faire des pourcentage sur le poids réel de chacun de ces votes, de ces bouts de papier dans des enveloppes, je peux te jurer qu’on aurait au final plus grand chose.

Donc, non. Je n’ai pas voté. Je l’ai dit, j’en suis pas très fier. Pourtant, je me sens concerné par le monde. Mais peut-être bien qu’il y aurait d’autres façon de faire, non ? Peut-être qu’il serait temps de les entendre les voix de ceux qui n’ont pas voté. Peut-être qu’il serait temps de revoir tout le système, à la base, non ?

Bon, et comme je veux pas qu’on me dise que je viens juste déblatérer dans le vent, sans me poser les moindres questions, voici ce que je te propose :

> D’abord, déprofessionalisation de la politique. Ça c’est le chienlit de la politique, sérieux, tous ces putains de carriéristes sur-payés. Sans professionnels de la politique, je te jure que ça change la donne. Surtout, les élus n’auraient pas de salaires* pour leurs tâches. Éventuellement des petites primes. Mais jamais assez pour que tu ais envie de faire ça pour le fric et la gloire. Tu verras qu’on aura vite fait du ménage.

> Avec ça, ça voudrait dire que les postes à responsabilités politiques tourneraient localement. Ça marche au Mexique, au Chiapas, si tu veux enquêter.

> On se débarrasserait de la droite et de la gauche, car ça ne veut plus rien dire. Et carrément des partis politiques. On choisirait des programmes, des actions, non pas des têtes. Les élus devraient travailler pour mener ces programmes et ces actions, non pour s’assurer un poste et une carrière.

> Il y aurait des permis pour voter. On devrait pour cela suivre des cours d’instruction civique, mensuellement, voire hebdomadairement. Les enseignants tourneraient pour qu’il n’y ait aucun lobbyisme. On devrait s’impliquer localement dans la vie politique de notre commune, de notre région…

> En cas d’abstention massive, les élections seraient caduques.

> OK, tu vas me dire, c’est dément, c’est quoi le délire ? Et le travail ? Ben, ça c’est une autre histoire, justement. On reverrait les heures de travail en question. Si, si. À partir du moment où c’est pour tout le monde pareil, ça devient vite faisable.

> D’ailleurs, rien à voir, mais en fait si : je vote pour qu’on ait deux emplois : un plus intellectuel et un plus manuel. Je suis plus que certain qu’un des problèmes majeur de notre société réside dans la compartimentation des taches : nous sommes déconnectés des étapes. C’est en partie ce qui nous rend à la fois fous et tout en même temps découragés d’avance. Tout nous semble compliqué parce que nous ne maîtrisons rien. Nous avons le nez dans notre petite tache quotidienne, sans bien comprendre tous les rouages.

(OK, ça en revient à avoir trois métiers : un manuel, un intellectuel, et un au service de la communauté. Je vais te dire : d’une, je sais que c’est grave faisable. De deux, ce serait plus sain.)

> (Au fait, ça va pas plaire à beaucoup, mais j’ajoute ceci : l’emploi de femme ou homme de ménage serait désormais interdit. Particulièrement dans les entreprises. Ce serait à tout ceux y travaillant de s’occuper de ça. Je crois sérieusement que ce n’est pas sain de déléguer ces taches à des gens qui ne font que ça. Ce n’est pas bien pour ces personnes et ce n’est pas bien pour nous.)

> OK, pour arriver à ça il faut revoir le système, à la base. C’est pourquoi il serait temps d’écouter les différents mouvements et associations qui proposent une « constituante ». C’est-à-dire de réunir partout en France des ateliers avec des citoyens de tous bords, de toutes professions, de tous milieux sociaux, de tous âges, de tous revenus, de toutes éducations, et de faire à plusieurs des propositions, nombreuses, réfléchies ensemble, votées. Le but ? Réécrire la constitution française. Mais d’une façon réellement démocratique, c’est-à-dire pour le peuple par le peuple. Et pas seulement par une frange de la population sortie d’écoles et de familles aisées, déconnectées de nombreuses réalités.

Parce que c’est bien le problème de cette démocratie dans laquelle nous sommes censés vivre : elle n’en a que le nom.

> (*) Il va sans dire qu’au niveau de la question des salaires, on pourrait niveler un peu les écarts, parce que ce qui existe aujourd’hui est dément et n’a pas vraiment de sens si ce n’est celui de maintenir les inégalités.

> L’idée du revenu de base à laquelle de nombreux économistes ont pensé est peut-être une des meilleures. Parce qu’en effet une des choses qui nous démobilise de la politique c’est le travail. Je veux dire pas le travail en essence, le travail est une bonne chose, je dirais même que nous en avons besoin pour nous réaliser (il n’y a qu’à voir tous ces retraités impliqués dans des associations où qui passent leur temps à faire des travaux chez eux, parce que sinon, ben les journées sont un peu longues, non?).

Le problème du travail c’est sa nécessité pour vivre. On nous maintient éloigné des rouages du monde en nous prenant à la gorge : qui ne se plaint pas de son travail ? Pas grand monde. Pourtant, comme nous avons peur, nous acceptons tout. Des boulots merdiques, des horaires merdiques. On accepte, parce qu’on a peur. Et résultat, on va travailler sans volonté, on se plaint et on fait des dépressions. Retire la peur, et les gens irons travailler pour une bonne raison : se sentir utiles.

Tu me diras, mais alors qui va s’occuper des basses besognes, des trucs que personne veut faire ? Plus personne voudra mettre la main dans le cambouis et dans la merde. Alors, déjà, pas grand monde veut, sauf ceux qui se sentent obligés parce qu’on leur fait comprendre qu’ils n’ont pas le choix et qu’ils peuvent bien la fermer, sinon on va vite fait les foutre à la rue. Et ça, je trouve ça un peu débectant comme fonctionnement. Mais ensuite, je peux t’assurer que si nous avons besoin que quelque chose soit fait pour que nos vies continuent de fonctionner correctement, on trouvera le moyen. Genre, on pourrait distribuer équitablement ces taches à tous.

Ce serait cool, parce qu’on se sentirait moins merdiques en les faisant, moins au bas de l’échelle, puisque tout le monde les ferait. Et certainement avec plus de conviction qu’aujourd’hui.

Voilà. C’est deux trois des choses que je pense. J’ai rien inventé. C’est d’autres qui ont à peu près dit des choses comme ça avant. Tu vas me dire que la moitié des trucs dont je t’ai parlé n’ont rien à voir avec la question du vote et de l’abstention. Je vais te dire que si.

La façon dont est pensé le travail, la plupart du temps, reflète la façon dont on pense la vie.

Regarde, ça marche comme ça dans les entreprises et à l’école. On nous demande d’être responsable. D’être grand. Sauf qu’être grand et responsable, ça veut dire – d’un point de vue psychanalytique – s’individuer. À l’école ou dans les entreprises (la plupart d’entre elles), on te donnes des responsabilités, mais tu n’en es pas vraiment responsable puisque ces responsabilités ne sont pas vraiment les tiennes. Le principe est : fait ce qu’on te dis de faire. Suis ces règles. Dans presque toutes les boîtes où j’ai bossé, au final, ça en revient à ça : écoute, si le patron ou la patronne veut ça, même si tu penses qu’il y a une autre façon de faire, qui peut-être serait mieux, et même si tu as raison, tu fais comme on te dit. Tu finis par t’y plier. Parce que tu veux garder ta place. Parfois, si t’es un peu ambitieux et courageux, tu tentes des choses. Mais quand personne suit et que voire on te dit, écoute, non ton plan, ça va pas le faire, à la fin tu baisses les bras.

Ce que j’ai compris, chaque fois que j’ai eu affaire à des supérieurs de ce type (presque tous, je remercie au passage ceux qui n’étaient pas comme ça), c’est que ce monde te demande d’être adulte en te maintenant dans un état d’enfant. Tu es responsable ; mais tu fais ce que je te dis.

La responsabilité, la vraie, c’est quand tout repose sur nous, pour de bon. Lorsque nous avons la main sur les choses. Le vote, c’est pareil. Je veux dire, c’est une responsabilité biaisée. On vote parce qu’on doit le faire. Mais en fin de compte, on vote pour quoi ? Et quel pouvoir avons-nous ? Où se trouve notre marge de manœuvre dans l’histoire ?

Je les entends les voix qui disent : « Han, mais t’es naïf, ça marche pas comme ça. Et puis, c’est compliqué. » Ces voix, c’est la peur. C’est exactement ce qui se passe quand dans une boîte de 15 employés, au moins 13 personnes se plaignent quotidiennement des méthodes de la patronne. Mais que jamais personne ne fait rien. Par peur de perdre son poste. Mais que se passe-t-il si un jour la quasi totalité des employés se met d’accord pour débrayer ? Si ça dure ? Si les murmures et les conciliabules deviennent des revendications ? OK. Tout le monde pourrait se faire virer ? Et vu le climat actuel, sûr, qu’elle retrouverait du monde pour remplacer son équipe. Mais combien de fois ? Et si, de partout dans le pays, tous les salariés qui estiment qu’ils ne sont pas bien traités et que leur dignité devrait les pousser à refuser de telles conditions, si ces salariés débrayaient, tous, il se passerait quoi ?

Je veux dire, le vrai pouvoir, il est entre les mains du plus grand nombre. On pourrait si on est vraiment si mécontents du risque du FN et de la situation qui va nous pousser à opter – pour ceux qui le voteront au deuxième tour – pour le moindre mal, on pourrait décider que ces élections n’ont pas de valeur. Qu’elles ne représentent pas le peuple Français en son entier. Qu’elles ne représentent même pas vraiment ce que pensent ceux qui ont voté. Que ces hommes politiques qu’on nous propose ne sont pas aptes à nous représenter. On pourrait.

Voilà, je ne dis pas que j’ai là toutes les solutions. Loin de là. Mais je sais que le système tel qu’il est ne me convient pas. Je sais que voter ou ne pas voter, en fin de compte ne va pas me faire sentir plus actif, ni plus impliqué. Et ce que je sais, c’est que les choses, comme elles vont, elles ne conviennent franchement pas à grand monde.

La question c’est : pourquoi, alors continuons-nous de les accepter ?

De la compassion

Voilà, il s’est passé ce qu’il s’est passé. C’était nul, pas joyeux et encore une fois on se demande bien où ça va mener, quelle sera la suite des événements et si, même carrément ça va pas craindre sévère dans pas longtemps. Si l’on sera bien en sécurité dans les temps qui suivent. Oui, la nuit du 13, ici, dans mon salon, on est restés prostrés à écouter en boucle les nouvelles et les témoignages. Comme tout le monde on était choqués et désemparés.

Pourtant, ce qui ne laisse de me mettre mal à l’aise c’est tout ce qui se passe ensuite. Ce grand débordement de ashtag, de grands mots, de soudaine solidarité, de tristesse et de douleur, de “mais dans quel monde vit-on ?”, de révolte et d’indignation. Parce que, nous le savons tous très bien : cela arrive sans cesse dans le monde. Et ça a eu lieu à Beyrouth, 24h plus tôt. Qui arbore pour autant un drapeau libanais (je ne sais même pas à quoi il ressemble) sur son profil Facebook ? Pas grand monde.

Des bombardements, des fusillades, des attentats, des morts injustes, il y en a tous les jours, partout. Et nous, on dirait qu’on découvre ça quand ça nous tombe dessus.  Je ne vais pas mentir : je suis comme vous. La plupart du temps, je ne m’émeus pas de tous ces morts. Je feuillette mon Courrier International, ou voit passer une news sur internet en haussant les épaules. Je signe une pétition qu’on m’envoie. Mais je ne tressaille pas. Je ne verse pas de larme. Je désapprouve, je dis : ça craint. Mais comme à peu près tout le monde, c’est tout.

Et bien sûr, quand ça tombe sur Paris, soudain, moi aussi, ça me fait des nœuds dans le ventre. Moi aussi je pense à mes amis, et je veux checker que tout le monde est bien en sécurité chez soi. Moi aussi je pense : merde, ça peut arriver n’importe quand. Moi aussi j’ai peur. Moi aussi j’imagine et projette mentalement bien mieux ces scènes que toutes les autres dans tous les autres pays lointains qui ne sont presque en fin de compte que des fictions dans mon esprit.

Pourtant, je garde ça à l’esprit, cette idée tenace : ça n’est pas nouveau, ça n’arrive pas d’un seul coup, tombé de nulle part, ça est déjà arrivé, ça arrivera de nouveau, ça arrive tout le temps, partout. Et bien souvent en pire. Et franchement, mes amis, tous, je vous aime, je sais que c’est sincère, que ça part d’émotions que vous ressentez. Et, hop, pendant que j’écris, ma petite sœur, flic, m’appelle et me raconte comment ça se passe au boulot, et comme elle va se retrouver sur le terrain, en première ligne. Et oui, ça me fait flipper. Grave.

Mais je répète : ça arrive tout le temps. Et de voir cette soudaine solidarité presque unanime, ce débordement de grands mots sur l’amour et la tolérance, ça me met vraiment mal à l’aise. Où ils sont ces putains de mots dans la vie de tous les jours pour tous les gens qui souffrent ? Où sont nos actes ? Quotidiennement ? Quand je vois tout ça, je ne peux m’empêcher de nous trouver paradoxalement plutôt égoïstes, et légèrement hypocrites. Et avec toute l’indignation et la solidarité que je ressens face à ces actes, je me sens pas capable de l’exprimer, parce que je me demande en quoi cette indignation et cette solidarité seraient plus légitimes ?

Si vous avez une réponse à cette passionnante question, envoyez-la moi. Moi, je l’ai pas.

Des bises et de l’amour, Adrien.

Grandir, ou la voie de la sagesse : ce que l’on raconte réellement dans les Tortues Ninja

On l’oublie souvent, mais les Tortues Ninja ont été créées par deux petits auteurs méconnus – et sans le sou à l’époque. Pour diffuser leur BD, Kevin Eastman et Peter Laird fondent Mirage Studio, un nom qui disait avec ironie qu’ils ne se faisaient alors pas d’illusion sur leur projet. Il s’agissait alors d’une parodie hommage

Un premier numéro, aujourd'hui très cher

Un premier numéro, aujourd’hui très cher

(extrêmement référencée1) au Daredevil très sombre de Frank Miller. Ainsi les Teenage Mutant Ninja Turtles, qui font leur première apparition en 1984 dans les pages d’un comic en noir et blanc diffusé à 500 exemplaires, auraient très bien pu ne rester que ça : une blague, une petite private joke pour les lecteurs de comics. On aurait pu en rester là.

Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça et qu’aujourd’hui on pourrait les croire une simple franchise du genre de celle des Pokemon ou des Transformers : un grand plan marketing pour vendre des jouets. Ce qu’elles sont aussi devenues.

Deux créateurs riches et contents

Deux créateurs riches et contents

Pourtant peut-on réduire leur succès à ça et seulement ça ? Et c’est la question qui m’a travaillé dernièrement : en fin de compte qu’est-ce qui, moi, m’a séduit avec les Tortues ? Pourquoi sont-elles devenues, elles et leur univers, une référence importante de mon enfance ? Pourquoi ont-elles continué de m’accompagner jusqu’à aujourd’hui ? Et pourquoi – et comment – ont-elles aussi eu cette importance pour tant de gens à travers le monde ? Je veux dire : quatre tortues à taille humaine qui mangent de la pizza, vivent dans les égouts avec un rat géant, font des blagues, et accessoirement sautent de toit en toit en manipulant des armes de ninjas… je pense qu’on peut tous être d’accord pour dire que c’est incroyablement stupide, non ?

Ridicule, n'est-ce pas ?

Ridicule, n’est-ce pas ?

Dans les derniers temps j’ai eu la chance d’avoir entre les mains les tous premiers épisodes (dans une édition argentine trouvée par hasard en voyage), puis de revoir le premier film (1990, réalisé par Steve Barron), pour ensuite relire La Rivière, un one shot publié en VF en 1992, qui m’avait marqué ado. Enfin, je viens de voir le tout dernier film sorti en 2014. Il a fallut du temps, mais j’ai enfin compris de quoi parlent réellement les aventures des tortues mutantes – ce à côté de quoi passe totalement le film produit par Michael Bay.

Mon édition argentine (trouvée à Buenos Aires) !

Mon édition argentine (trouvée à Buenos Aires) !

Mettons-nous d’accord sur une chose : je ne sais quelle valeur on peut accorder au comic originel, ni même aux films des 90’S, ni aux dessins animés de mon enfance, ni aux jouets. Les dessins des premiers comics ont quelque chose de maladroit, les êtres humains y sont mal dessinés, une surenchère de trame et de détails semblent vouloir cacher un trait pas encore maîtrisé. L’histoire, si on enlève le fait qu’elle a pour protagonistes des tortues, n’est pas follement originale, et les rebondissements qui s’enchaînent à partir du numéro 2 sont aussi abracadabrants les uns que les autres.

J'ai 9 ans, je m'y crois trop. Et les producteurs aussi.

J’ai 9 ans, je m’y crois trop. Et les producteurs aussi.

Quant au film, l’invraisemblance de son histoire et la succession improbable des événements n’en fait pas un objet à retenir pour l’histoire du 7ème art – et c’est sans compter les blagues, l’humour balourd et braillard censé dynamiser le film, mais qui l’amène parfois aux limites de l’incompréhensible et du ridicule. Tout cela mis au clair, il n’empêche, j’en garde un souvenir très limpide : celui d’une œuvre profondément mystique, quelque chose qui m’a habité, enfant, adolescent, et qui le fait toujours aujourd’hui.

C’est ceci : que sont, concrètement, les teenage mutant ninja turtles ? Tout est dans le titre : des adolescents, en mutation, qui doivent sortir de leur coquille, apprendre à maîtriser leurs émotions et leurs corps (grâce à l’art du ninjutsu!). Et le premier film, aussi grossier, maladroit et elliptique par moments soit-il, ne parle que de ça :

Quand les tortues seront-elles assez matures pour comprendre l’enseignement zen de maître Splinter ? Quand Raphaël surmontera-t-il sa colère ? Quand les autres la comprendront-ils ? Quand Leonardo, très occupé à jouer le grand-frère, le chef, sera-t-il à l’écoute de ses frères ? Quand Michaelangelo arrêtera-t-il de se cacher derrière ses blagues pour prendre les choses au sérieux ? (La question se pose peut-être moins pour Donatello, plus neutre, mais son rôle de nerd, bricoleur et informaticien, en fait autant un élément clef du groupe, qu’une porte d’entrée pour le lecteur geek2).

Maître Splinter dispense son enseignement

Maître Splinter dispense son enseignement

Il est surprenant de lire entre les lignes des aventures rocambolesques, mixant arts martiaux, SF, du comic d’Eastman et Laird : dès les début, les quatre personnages sont pensés dans leur dynamique de groupe, autant complices que prompts à se quereller. On les trouve tiraillés entre leur envie d’indépendance et leur attachement à leur maître, leur père, Splinter, qui lui joue évidemment le rôle du sage (un énième équivalent d’Obi-Wan Kenobi, du professeur Xavier ou de Gandalf). Lui, essaye de son mieux, par son entraînement, de les préparer au jour où il ne sera plus là ; jour où ils devront, comme tous les enfants, se débrouiller par eux-mêmes.

Dès les premières années, Eastman et Laird publient quatre épisodes spéciaux, un par tortue, pour développer leurs personnalités. Celui consacré à Raphaël met en scène sa rencontre avec le personnage de Casey Jones, le vigilant armé de clubs de golf, crosses de hockey et de battes de base-ball. Si le film de 1990 le réduit à un épisode comique, le récit d’origine porte plus précisément sur la colère de Raphaël et sur sa façon de la canaliser par la violence. Il lui faut rencontrer un alter ego pour réaliser qu’il est peut-être dans l’erreur. Par la suite, Casey jouera un rôle de grand-frère pour les quatre tortues. (April joue, elle, le rôle de grande-sœur et de figure maternelle bienveillante ; elle est aussi, une des autres portes d’entrées pour le lecteur dans cet univers).

Couverture dépliante de Liberatore, excusez du peu

Couverture dépliante de Liberatore, excusez du peu

Le récit La Rivière (trois numéros du comic parus en 90, réuni en un album en 92), cette fois-ci scénarisé et illustré par Rick Veitch, tourne plus subtilement autour de cette thématique : les tortues s’entraînent avec Splinter à l’art secret du ninjutsu au bord d’une rivière. Le maître tente de leur apprendre la concentration la plus totale, celle où le degré de méditation est si élevé, qu’on connecte avec le monde autour, qu’on le voit, les images se faisant dans notre tête. Pas simple pour des adolescents, agités et joueurs et particulièrement Raphaël, le plus nerveux des quatre.

Comprenant que ses élèves sont loin d’avoir atteint leur maturité, Splinter leur redonne leur liberté et les voilà sautillant et se chamaillant au bord de la rivière. Là, elles découvrent des œufs de tortues, pas loin, nagent les bébés. Les quatre adolescents les observent songeurs.

L’instant d’après, ils sauvent l’une d’entre elles d’une sangsue. Mais celle-ci goûte le sang de Raphaël et y prend goût. Quelques pages plus tard, elle l’attaque de nouveau, suce le sang de la tortue mutante, jusqu’à absorber tout le mutagène qui l’avait transformée en humanoïde : Raphaël régresse au stade de simple bébé tortue. Et la sangsue devient le Saigneur, terrible prédateur géant qui désormais veut du sang.

Le prédateur !

Le prédateur !

À la fois fable écologique et mystique La Rivière raconte cette lutte contre « le prédateur », celui dont parlent Jung et Clarissa Pinkola Estés3. Au niveau de l’inconscient, le prédateur est l’incarnation de nos peurs, de nos angoisses, de notre colère. C’est lui qui nous fait prendre les décisions destructrices, celles qui semblent avoir avec la liberté la plus totale, la transgression des limites, mais qui en fait nous mènent à notre propre perte. Ici, il incarne alors la peur de grandir de Raphaël – et implicitement de ses frères. Ils devront l’affronter et Raphaël l’éliminer, buvant son sang pour réabsorber le mutagène.

La rivière symbolise plusieurs choses : les connexions de tout point du monde à tout autre point, et les cycles de la nature et de la vie. Le « cycle éternel » dont parle la chanson du Roi Lion, mais aussi celui de Vie/Mort/Vie évoqué par Clarissa Pinkola Estés dans son travail. Ce qui est aussi mis en scène avec les deux personnages rencontrés par les tortues : l’indien Abanak et le vieillard sur son rocher. Le premier garde la rivière et honore les ancêtres ; le second, fausse figure de vieux sage a détourné la vitalité de la rivière pour garder la vie éternelle – niant le cycle de Vie/Mort/Vie.

Je ne sais jusqu’où Rick Veitch avait conscience des figures et des archétypes qu’il utilisait, il n’empêche que ceux-ci sont bel et bien là.

Ça m’a frappé, enfin, il y a quelques jours : si cette franchise, en apparence idiote, a eu un tel succès, c’est bien parce qu’elle parle dans le fond de ce même vieux défis face auquel nous devons tous nous confronter un jour : grandir, devenir indépendant, prendre confiance, s’encrer dans son corps, maîtriser nos pensées et notre colère, s’imposer au monde et y trouver sa place, même lorsque l’on s’y sent étranger. Apprendre à s’accepter et à faire confiance aux autres, à être en groupe.

C’est peut-être cette image qui dit tout : les tortues, suivant l’entraînement du maître, passent des égouts où elles vivent cachées, aux toits de la ville, où elles sont libres. Toit sur lequel elles affrontent et défont Shredder4, l’autre grand prédateur (lui qui dans le films séduit les adolescents en rébellion, les entraînant dans son entreprise, sa « famille », le clan du Foot). Doucement, épisode après épisode, Leonardo, Donatello, Michaelangelo et Raphaël s’élèvent vers la sagesse (ce que signifie vraiment grandir), valeur qu’a toujours symbolisé la tortue dans de nombreuses cultures.

L’ironie pour moi, c’est qu’il m’a fallut attendre ma trente-troisième année, alors qu’enfin je crois commencer à devenir adulte, pour comprendre de quoi il était question dans cette série. Voilà qui est fait.

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1Pour exemple : le clan du Foot (le pied) est directement un clin d’œil au clan ninja, The Hand (la main, donc) qu’affronte Daredevil dans le long run scénarisé par Frank Miller.

2Ils rappellent par certains côtés les X-Men (autre grande métaphore sur les affres de l’adolescence) : Leonardo = Cyclope ; Raphaël = Wolverine ; Donatello : Le Fauve, à partir de sa période fourrure bleue et cerveau du groupe ; Michaelangelo = le Iceberg des débuts.

3Le premier dans son travail sur les archétypes, la seconde dans Femmes qui courent avec les loups.

4Dans le premier comic, le film de 1990 et celui de 2014.

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