« Un message de paix et d’amour pour toute la planète »

C’est physique, mais dès que j’entends Grand Corps Malade aligner trois mots, ça m’agresse. Je ne supporte pas De Palmas et je trouve ses chanson stupides. Les groupes de heavy metal qui font des solos de cinq minutes me donnent envie de crier au guitariste : « Mais ta gueule, connard, on a compris que t’étais bon, ça suffit. » Je supporte pas Johnny, Céline Dion m’agace. J’ai toujours trouvé kitsch et vaguement bêtasses – dans leur mièvreries mélos – les tubes de Jean-Jacques Goldman. Je n’irai surtout pas voir Camping 3 ou Les Ch’tis, tellement je suis certain de combien ça va être stupide.

Si tu me demandes, et même si tu me demandes pas, je t’expliquerai que Grand Corps Malade, c’est une insulte à la poésie, tellement ses métaphores sont grossières et balourdes, et que bien sûr que ça marche, parce que c’est grossier. Résultat, les gens comprennent, alors ils aiment, évident. Purée, ce que les gens sont bêtes. Très certainement pour ça que Marc Levy et Guillaume Musso vendent autant. Bon dieu, ce qu’on leur vend aux gens !

Et pourtant, j’aurais beau dire, dans ma discothèque, il y a toujours Eiffel 65, Boris, ou Robert Miles et je les écoute parfois, avec un amour inchangé. Mais pour que tu comprennes bien de quoi je veux te parler, aujourd’hui, nous allons nous pencher sur mon grand amour (à moitié) secret. Aujourd’hui, je veux te parler de Wes.

Ben sûr, tout le monde a oublié Wes. Or, je suis certain que si je te fais écouter quelques mesures de « Alane », tu hocheras la tête en grimaçant : « Ah oui, ça. » Comme je veux vraiment que nous nous comprenions, nous allons justement, si tu le veux bien, réécouter ensemble ce hit de l’été 1996.

CE TUBE-CI PRECISEMENT

Alane_(Wes_Madiko_single_-_cover_art)Oui, c’est bien de lui que je voulais te parler. Ce fichu tube de l’été débile, qui passait sur TF1 à cette époque où l’on se frappait chaque année (à raison d’un par grande chaîne nationale) de nouveau tubes exotisants et ridicule et sur lesquels on se souvient un peu honteusement d’avoir dansé dans des boums. Ces tubes plus ou moins venu d’ailleurs, aux accents latinos, africains, voire amérindiens ; mais le tout passé à la moulinette clubesque et qui dégoulinait de dance limite putassière. Ces gens qui faisaient des albums que tout le monde achetait mais que personne n’écoutait vraiment. Et que l’on retrouve aujourd’hui sur tous les vides greniers, à côté des disques de la Star Academy, de Lorie, des L5, de Matt Pokora et des compilations Dance Club 97. Toute cette insupportable bouse commerciale insultante, avec ses clips passant aux heures de grandes écoutes nous assénant des chorégraphies simplistes et ridicules (imaginées par Mia Frye et autre Kamel Ouali – ce dernier étant à vie un de mes ennemis personnel pour tout le mal que je considère qu’il a fait au monde).

Wes, c’est donc ce tube de l’été là, cette chanson ensoleillée sur beat dance, chorée de Mia Frye, danseuses sexy et air qui te reste dans la tête chantée par la voie étrange de ce gourou en costume traditionnel avec son sourire béât.

En 1996, quand j’avais 14 ans, eh bien, je l’aimais bien cette chanson. Et quelque part en 2014, seulement en 2014, j’ai acheté l’album à 1€ dans une sorte d’Emmaüs. En 2014, et encore aujourd’hui, j’écoute ce disque chez moi. Je l’écoutais, sur mon lecteur mp3, l’été 2014, en sortant exténué du boulot, sous la chaleur écrasante, marchant dans la rue. Et pour tout te dire, chaque fois que je l’écoute, ça a comme un effet magique, c’est comme une sorte de transe mystique qui soigne mes plaies cachées, qui apaise mes colères, qui berce ma vieille tristesse. Chaque fois que j’écoute Wes Madiko chanter sur les arrangements world-dance-kitschs de Michel Sanchez (la moitié du groupe Deep Forest), je souris aussi béatement que Wes lui-même, je me laisse émerveiller par le monde autour de moi et j’ai envie de dire à tous que je les aime.

welengaJe me fiche que le disque ait été sorti sous le label Une Musique, une branche de Sony, clairement affilié à TF1. Je me fiche des Cocas vendus, du putain de capitalisme, de tout ce qu’on pourra dire sur le joueurs de flûtes péruviens et sur la récupération des cultures traditionnelles bouffées par la grosse machine du mainstream occidental. Je veux croire Wes, lorsqu’il écrit dans le livret de Welenga qu’il s’agit d’un « message de paix et d’amour pour toute la planète ». Je veux croire que lui et Michel étaient plein de cet amour pur, même lorsqu’ils ont signé avec TF1 pour que ce clip dégueulasse soit diffusé tout un été tous les jours.

Et à bien y réfléchir, est-ce que ce genre de musique là, ce mix gloubiboulga de pop et de dance à de la musique traditionnelle, est-ce vraiment une récupération (un viol?) des traditions de nos ancêtres ? de ce beau et lumineux passé ? N’est-ce pas au contraire, dans le monde global où nous vivons, la façon la plus juste de réanimer quelque chose qui fait désormais irrémédiablement partie du passé et qu’il est alors impossible de réellement réanimer, à l’identique, quelque chose qui n’est plus ? Est-ce que la trahison n’est pas finalement bien plus fidèle que toute tentative de copie exacte ? puisqu’elle admet ne justement pas être cet original.

Et n’est-on pas fichtrement présomptueux lorsque l’on projette cette idée selon laquelle notre culture occidentale (principalement celle américaine) serait en train de phagocyter les autres cultures ? Ne peut-on pas imaginer que tout au contraire, c’est notre culture qui se fait doucement inséminer par ces autres cultures ; une rencontre donnant naissance à de beaux métissages plutôt qu’un accouplement forcé ?

Bien. Je pourrais continuer d’argumenter longtemps pour donner des arguments probants en faveur de Wes et des gars de Deep Forest (sérieusement, je me demande qui sont leur auditeurs, qui écoute réellement Deep Forest aujourd’hui?). Mais se serait me détourner de ce que je veux vraiment te dire aujorud’hui. Ce que je veux te dire c’est que j’aime Wes d’un amour égal à celui que j’ai pour Joss Wheddon, pour Dostoïevski, pour Bill Bryson, Kurt Vonnegut Jr., Radiohead, Alanis Morissette, Grant Morrison, Guy Madin ou Robert Crumb. Le disque restera rangé à côté de Bruce Springsteen, Bloodhoung Gang et Chumbawamba. Pas loin d’Erasure et Depeche Mode. Pas loin de Claude Levi-Strauss, Friedrich Nietzsche et Jorge Luis Borges et des Ruby Oliver de E.Lockhart. Et il n’y aura jamais aucune hiérarchie dans mon cœur pour tous ces gens et leurs œuvres.

Je te raconte tout ça ici, parce qu’il n’y a pas si longtemps, je faisais peut-être à peu près exactement comme toi : je donnais des bons et mauvais points. Je décortiquais, analysais et critiquais les films que j’avais vu au cinéma et les livres que j’avais lu. Je me fâchais, prenais partie, descendait avec fureur ces merdes qu’on avait osé m’infliger, ces injures au bon goût, à la décence et à l’humanité entière. Et pour tout dire, j’y passais beaucoup de temps. Beaucoup de temps à démontrer au monde « pourquoi j’avais raison et vous tous tort ». Vraiment beaucoup de temps. Et ce qui était certain, c’est d’à quel point j’étais dans mon bon droit, puisque moi, je savais. Je savais distinguer le bon grain de l’ivraie, le bien et le mal.

Et c’était fichtrement important pour moi de le dire haut et fort au monde entier.

Oui mais. Je suis allé voir ce fichu Suicide Squad avec mon très bon ami Philippe. Et purée, je peux te dire qu’ensuite, avec ma besta Eva, on l’a décortiqué dans tous les sens, en long et en large, pour se mettre d’accord sur le fait que c’était vraiment un film de merde et un gros foutage de gueule. Oui mais. Philippe, à la fin du film, quand le générique a commencé, il s’est tourné vers moi et il m’a dit : « Eh ben, après ça, DC ils ont enterré tous les Marvel. » Rien que ça. Et c’est là ma question : sur quel critère, absolument et totalement objectif, je pourrais bien m’appuyer pour dire lequel de mes meilleurs amis a plus raison que l’autre ? Et, non, je suis désolé, mais le fait qu’Eva soit d’accord avec moi de bout en bout n’est pas un critère scientifique irréfutable.

Viens, allons plus loin. Prenons un artiste que, bien plus que ce cher Wes Madiko, à peu près tout le monde autour de moi s’accorde à profondément détester. Parlons de Maître Gims. Tu sais, cet ancien rappeur qui fait des ballades R’n’B, en chantant mal avec une overdose de mélodrame, sur des compos mi-rap, mi-club, mi-slow kitsch que ne renieraient pas les 90’S. Et qui surtout le fait avec des paroles bas du front et des métaphores qui ne veulent rien dire si on les regarde de près. Oui, ce mec là. Et je veux te poser une question, toi qui se fout de sa gueule avec moi en soirée, ou un après-midi passé à mater tous les pires clips qui prouvent bien la décadence culturelle de notre décennie : mince, je voudrais bien que tu me donnes un argument totalement objectif, un argument scientifique qui permettrait une bonne fois pour toute de prouver par A+B que Maître Gims c’est vraiment de la grosse merde.

Non, ne me dis pas que c’est de la musique facile et fainéante, que les textes sont indigents, que sérieusement il a dû écrire ça sur une coin de nappe en papier lors d’une soirée arrosée tellement c’est « peu travaillé ». Ne me ressors pas les mêmes propos que ceux qu’on aligne systématiquement au sujet de Marc Levy et son confrère Guillaume Musso. Parce que je te le demande : qui peut bien être le connard suffisant qui a décrété que pour qu’une chose soit de qualité, elle se doit d’être la plus compliquée possible ? Pourquoi un critère de qualité ne serait-il pas celui de l’accessibilité au plus grand nombre ? Donc de la simplicité ?

D’accord, tu vas me dire que les textes de Maître Gimms, c’est encore autre chose, parce que oui, des fois, ça ne veut franchement rien dire. Mais, et Radiohead ou R.E.M., tu les as bien écoutés leurs lyrics ? Parce que sérieusement, ces génies de la musique-ci, moi j’ai pas toujours réussi à décoder ce qu’ils voulaient me dire.

Va savoir si dans cent ans, ou mille, il n’y aura pas des Universitaires sérieux qui écriront des thèses entières sur Maître Gims, pour démontrer à quel point c’était un grand poète, une grande voix de notre temps ? Personnellement, je jurerais pas du contraire.

En somme, c’est ça que je voulais te dire : j’aime la musique de Wes Madiko avec tout l’amour possible. Je l’aime au premier degré le plus primaire et sans aucune ironie. Je veux dire, pas du tout comme un de ces tubes idiots qu’on passe dans une soirée en faisant la chenille et en riant grassement, en se faisant du coude. J’aime vraiment Wes. Et en vérité, je n’ai aucun argument valable et hautement intelligent pour défendre ça. Aucun.

C’est pour ça que je veux te le dire, petite sœur, rappelle-moi d’aller me faire foutre la prochaine fois que je balance sur De Palmas. Lissa, tu pourras m’envoyer bouler si je veux cracher mon venin sur Grand Corps Malade. Thibaut, si j’essaye de t’expliquer pourquoi tu es dans l’erreur à continuer à écouter -M- après toute l’auto-parodie de lui-même qu’il s’est mis à faire au bout de trois albums, dis-moi bien de la fermer. Et merde, les gens, laissez donc Maître Gims tranquille. C’est certainement la pire chose qui soit arrivé au monde.

* * *

célinePS : je te conseille de lire le très pertinent Let’s talk about love : pourquoi les autres ont-ils si mauvais goût de Carl Wilson. C’est un brillant essais au sujet de Céline Dion (que l’auteur déteste viscéralement), de la musique, et du goût, bon et mauvais en général. Et ça dit à peu près ce que je voulais te dire aujourd’hui, mais en beaucoup mieux.

Les frontières du réel

Un peu comme tout le monde avant de jeter un œil à la nouvelle dixième saison, j’ai voulu revoir les vieux X-Files. Et comme à peu près tout le monde, je n’ai pu m’empêcher de me dire que, diantre ! ça a bien mal vieilli. Pourtant, je suis resté charmé par ces épisodes vieillots. Peut-être un brin de nostalgie de l’époque où je découvrais avec fascination cet univers sombre, avec mon frère, au rendez-vous chaque samedi sur le petit écran. Parce qu’à l’époque la série avait tout de l’ovni.

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Pour se remettre dans l’ambiance : on ressort la vieille compilation

 

Maintenant j’ai grandi. Je regarde cela d’un autre œil et, comme avec n’importe quelle fiction, je me demande : mais, en fait, qu’est-on vraiment en train de me raconter ? Qu’est-ce que, dans le fond, au-delà des apparences, cherchait à nous dire Chris Carter ?

Avec le recul, je ne pense pas que le message principal ait été de nous dire : les extra-terrestres existent, nous sommes tous manipulés. Je crois qu’X-Files raconte, en filigrane, autre chose de plus subtil et de plus intéressant.

Et pour traduire cela de façon éclairante, je vais faire appel à d’autres références qui pourraient, au premier abord ne rien avoir à voir.

Pour commencer, la première chose qui m’a frappé, au bout de deux ou trois épisodes, c’est la relation entre Fox Mulder et Dana Scully. J’ai vu comment, dès le tout début, malgré sa réserve et son scepticisme, Dana ne peut s’empêcher d’avoir un regard attendri et protecteur sur ce grand adolescent illuminé qu’est Fox. Et, malgré son esprit scientifique, cartésien, petit à petit, l’agent Scully se laisse contaminer par la douce folie de son camarade. Très vite, alors qu’elle est censé le surveiller, pour rendre des comptes au FBI, elle bascule dans un autre type de surveillance : de fil en aiguille, elle devient tour à tour la grande sœur attendrie, la maman concernée, l’amante partie prenante pour son homme.

Et cette dynamique, on la retrouve précisément dans une série plus récente, flirtant bien moins avec le surnaturel : The Big Bang Theory. On peut alors voir X-Files comme un grand délire geek : c’est-à-dire, de façon métaphorique, la même relation fantasmée que celle de Leonard et Sheldon avec Penny ; c’est-à-dire la rencontre entre un (ou des) geek, obsédé par des histoires de vaisseaux spatiaux et de petits hommes verts, et une nana plus normale, plus les pieds sur terre, mais qui doucement va se laisser emporter par son homme, au point de finir, contre toute attente, par partager sa passion. On peut alors écrire cette équation : Penny + Leonard & Sheldon = Scully + Mulder.

En gros, c’est la confrontation des univers de fiction avec la réalité ; ou dit d’une autre façon de la foi et de la science ; encore d’une autre façon – qui selon moi, renvoie, dans le fond à la même chose –, de la magie et de la science.

Ce diptyque, on le retrouve presque partout, et régulièrement. Dans L’Histoire sans fin, par exemple, il est incarné par le duo de lutins qui accueille et soigne Atreju après une de ses mésaventures : Urgl et Engywuck. Elle, préparant des potions pour requinquer le héros, et lui, observant, avec ses machines, donne des conseils techniques au garçon.

Personnellement, j’ai longtemps eu une sorte d’intuition que je n’arrivait pas à formuler. C’est en lisant Le Pacte des Marchombres de Pierre Bottero, que j’ai trouvé les termes qui me semblaient adéquats. Les Marchombres ont cette formule, résumant leur façon de considérer la réalité du monde qui les entoure et dans lequel ils se meuvent : « À toute question, il y a deux réponses. Celle du savant et celle du poète. »

Une scène du premier tome illustre à la perfection l’idée. Dans celle-ci, Ellana, l’héroïne encore enfant, et ses parents sont attaqués. La mère cache sa fille pour s’assurer qu’au moins elle en réchappe. Ellana demande : « Je te reverrai, maman ? » La mère chuchote : « Quelle réponse veux-tu ? » Ellana, peu convaincue : « Celle du savant ? » La mère : « Non ma chérie, nous ne nous reverrons certainement pas. » Ellana : « Elle est nulle cette réponse, je veux celle du poète. » Et la mère de susurrer : « Oui, je serai toujours avec toi, dans ton cœur. »

Bien qu’on puisse être tentés de préférer la réponse du poète, plus rassurante, ce qui est sous-entendu, c’est que chacune des deux réponses est vraie, et qu’il n’y a pas lieu d’en choisir une plutôt que l’autre. Allons jusqu’à dire que l’expérience la plus entière de l’existence, ne l’est que lorsque l’on a appris à naviguer dans le monde que dans un parfait équilibre entre ses deux visions. Deux visions qui, cependant, ne sauraient se chevaucher, se mêler, chacune se trouvant sur un plan différents.

D’une part le plan concret, celui de l’expérience physique, palpable, observable à l’œil nu (ou, si l’on pousse, avec les outils adéquats). Le plan du savant et la science. Et d’une autre part, un autre plan, psychique, sensible. Celui du poète, de l’imagination, de la magie, du surnaturel, ou, pour le dire avec le terme qui me semble le plus juste, le plan de la foi.

Un peu comme ces fichus témoins de Jéhovah avec leur ouvrage formidable (par sa crétinerie et sa fascinante imposture scientifique) La vie : comment est-elle apparue ? Évolution ou Création ? (paru en 1985 et toujours édité aujourd’hui), nous avons tendance à opposer violemment les deux, comme si elle s’annulaient. Depuis la nuit des temps, c’est un sujet sur lequel nous nous déchirons, que l’on soit philosophe, écrivain, scientifique.

Les Marchombres de Pierre Bottero ont eux bien compris que cela n’avait pas de sens et que c’est seulement en conciliant les deux que nous pouvons avoir la meilleure des vie possible, la vie la plus entière.

Et je crois que c’est très exactement cela que raconte et défend X-Files. Et le couple Dana / Fox incarne à merveille ces deux plans, qui apprennent, tout le temps de la série, à vivre ensemble. Je trouve d’ailleurs assez remarquable que Fox s’appelle Fox, tout comme la Fox, machine à produire des fictions (qui se déroulent en somme dans le plan du poète), qui produit la série.

Observons les mécanismes de la série, sa narration et la mise en scène de la science dans celle-ci, voire encore des intrigues (et particulièrement le long fil rouge complotiste) : clairement, du début à la fin, rien ne tient bien debout. Le charabia scientifique cache à peine une maîtrise très moyenne. Des raccourcis, des comparaisons grotesques, des preuves extrêmement subjectives, des raisonnements tirés par les cheveux. Des formules qui reviennent presque à chaque épisode : « Regardez dans ce microscope, cet échantillon que vous nous avez remis, on n’a jamais vu ça ! »

Citations extraites du Retour de Tooms (s.01, ep. 21) : « A mon avis, explique un médecin légiste à Scully, sa mort remonte au milieu des années 30. La face antérieure du fémur était verte, ce qui indique un contact prolongé avec du cuivre. En nous concentrons sur cette zone, nous avons découvert des pièces. 1933, 31, 33. » Avant d’ajouter : « L’ancien shérif m’a donné une photo de cette personne, qu’on pense être la victime d’un crime. J’ai tiré une épreuve assisté par ordinateur qui juxtapose cette photo à ce qui nous reste du crâne. Eh bien, ça n’a rien d’officiel mais c’est bien le squelette de cette personne. » Le légiste montre alors à Scully un ridicule montage Photoshop que j’aurais très bien pu réaliser moi-même.

ça n'a rien d'officiel

La preuve scientifique irréfutable

 

Cette science, elle est parodiée à merveille dans Welcome to Nightvale, une formidable série audio qui doit autant à Twin Peaks qu’à X-Files (je vous laisse en juger notamment par le morceau choisi pour générique) : « Tenez, regardez cette équation, annonce Carlos, le personnage de scientifique de la série. Je n’ai aucune idée de sa signification. Elle est toutefois très longue. Je vais y ajouter quelques variables supplémentaires. Génial, ça m’a l’air franchement génial. Nilanjana, s’il te plaît, écris ça sur le tableau. (…) Oh, au fait, Nilanjana, écris encore une fois le mot « science » entouré d’un cœur, s’il te plaît. Mets-moi ça à côté de la nouvelle équation. »

En somme, une fausse science usant d’un charabia presque ésotérique, mais qui fait effet pour le public qui n’y connaît pas grand-chose ; or, qui même pour celui-ci, pour peu qu’il y prête vraiment attention, science qui semble vraiment douteuse.

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Ombre et lumière

Dans X-Files, la plupart des créatures et des phénomènes paranormaux n’y sont pas vraiment visibles : ils sont suggérés, par une mise en scène astucieuse, des éclairages et beaucoup d’ombres bien pensés, des coupes et le montage. Pour exemple flagrant : méchant mémorable de la première saison qui mange les foies de ses victimes, s’introduisant chez eux par les cheminées et les conduits d’aérations, Tooms est censé s’étirer, un peu comme un homme élastique. J’avais des souvenirs très marquants de ses doigts s’allongeant à travers un conduit. Eh bien, en vérité, cela n’est jamais montré ; seulement suggéré par d’astucieux plans.

 

À peu près à chaque fois, lorsque Mulder et Scully réussissent à réunir des preuves, celles-ci sont détruites, volées, cachées. Et les créatures, que l’on entrevoit toujours dans l’ombre, leur filent entre les doigts, quasiment tout le temps. Comme si, lorsque l’on essayait de forcer les réalités des plans du poète (le paranormal / la fiction, incarnés par Mulder) et du savant (la science / le réel, incarnés par Scully) à exister ensemble dans un même espace, elles se repoussaient comme l’huile et l’eau dans un bocal..

Mon intuition est que si l’intrigue pseudo-politique de la série est si mal fichue, si tout est si grossier et ridiculement peu crédible, c’est à dessein. Ce dispositif rappelle alors sans cesse ceci : il s’agit bel et bien d’une fiction. La série ne cherche alors pas tant à prouver l’existence des extra-terrestres ou de créatures paranormales, mais plutôt à faire douter de leur non-existence, et par ce biais subtil à nous faire y croire. Mais précisément, à nous faire y croire très exactement comme un chrétien qui aurait intégré cette idée de réponses de savant et poète : un chrétien croit en Dieu et en Jésus. Il sait pourtant que dans cette réalité, celle où nous nous trouvons, jamais il ne va croiser Dieu le père, barbe et robe, ou taper la bavette avec Jésus au bar. Ils existent pour lui sur un plan mystique.

Ce que je trouve formidable, c’est que X-Files, produit réellement ceci sur son spectateur, un sentiment de doute. Et le doute est un moteur majeur de deux activités humaines : la foi et la science. C’est Scott Peck (dans Le Chemin le moins fréquenté) qui le souligne ainsi : le doute est le premier pas vers la foi ; si je ne crois pas, je ne doute pas ; si je doute, je suis à mi-chemin de la foi. Tandis que d’un autre côté, c’est le fait de douter qui va mener le scientifique à faire son travail de scientifique. De la même façon, c’est le besoin de donner du sens au monde qui nous pousse tant vers la religion (ou la spiritualité plus largement) que vers les sciences.

2_20 Humbug [22]Ce doute, une réplique parfaitement méta-fictionnelle de l’épisode Faux frère siamois (s.02, ep.20 – sous son titre doucement approprié en v.o. « Humbug » qui signifie « charlatanisme ») l’exprime avec ironie. Alors que nos héros enquêtent parmi les membres d’un freak show. Ils interrogent Hepcat Helm, un artisan qui réalise des masques de monstres (donc, un faiseur de fiction) au sujet des événements. Celui-ci, au sujet de l’ancien gérant du show formule alors  : « C’est en ça que Barnum était génial : on ne sait jamais où finit la vérité et ou commence la fiction. »

Pendant longtemps, j’ai trouvé grossière la traduction française du titre de la série, qui montrait clairement l’envie de récupérer les spectateurs d’Au-delà du réel (Outer limits). Cependant, Au-delà du réel avait une autre approche : à l’instar des Contes de la cryptes ou de La Quatrième dimension, elle mettait en scène des fictions qui ne se disaient jamais « inspirée de faits réels », mais qui dans leur diégèse n’installait pas le doute. Les faits avaient lieu, et nous visitions par conséquent cette zone « au-delà du réel » pour de bon.

La mécanique d’X-Files, elle, se trouve bel et bien dans cette zone de doute, la fameuse frontière du réel.

Et Mulder et Scully, ainsi que tous les protagonistes de la série, ne sont alors pas à prendre en tant qu’individus, mais plutôt comme des symboles d’une vaste métaphore mettant en scène cette frontière.

mr nutt.jpgToujours dans Humbug, Mr Nutt (joué par Michael J. Anderson, le nain mémorable de Twin Peaks) envoie ceci dans les dents à Fox : « Vous avez jeté un rapide coup d’œil sur moi et vous avez cru possible d’en déduire toute ma vie. (…) Je sais bien qu’il est humain de fonder son opinion sur les autres en fonction de ce que fait croire leur physique. J’ai fait pareil en ce qui vous concerne. Par exemple, en voyant votre tenue d’américain soigneux, votre air apprêté, votre cravate d’une banalité sinistre… J’en ai conclu que vous devriez être fonctionnaire… que vous travaillez au FBI, disons. Vous vous rendez compte du drame, j’ai commis l’erreur de vous réduire à un stéréotype, une caricature. J’aurais dû remarquer en quoi vous êtes unique, irremplaçable. »

Selon Wikipédia, les analystes voient dans cet épisode la thématique de l’autre et de la différence (incarné par les freaks du cirque), de la richesse qu’il apporte à notre monde lisse (incarné donc par nos deux agents en costumes neutres). Soit. Pourtant, on peut aussi y voir une réitération de la métaphore de toute la série : celle qui consiste à voir au-delà des apparences. Et c’est précisément cette même idée qui est contenue dans le célèbre slogan : « The truth is out there », que l’on a traduit par « la vérité est ailleurs », mais qui pourrait aussi bien s’écrire « là vérité est là dehors ». La vérité est alors à la fois sous nos yeux (plan du savant, là, dehors, dans le monde réel) et à la fois ailleurs (plan du poète).

Tout en même temps, n’y a-t-il pas dans la réplique de Mr Nutt comme un indice quant à la nature de Fox ? C’est-à-dire un stéréotype, un personnage fonction, plus qu’un personnage individu.

On peut alors voir la lente histoire d’amour entre nos deux agents comme celle complexe de la foi et du savoir, de la fiction et la réalité, la réponse du poète et celle du savant. Comme je l’ai dit plus haut, l’expérience de la vie, pour un être humain, est la plus complète lorsqu’il sait concilier ces deux plans, ces deux approches du réel, et plus précisément de notre expérience de celui-ci. C’est intéressant de voir comme cette problématique est présente dans toute la pensée philosophique (et mise en scène depuis toujours dans les fictions) : à force de « l’existence précède l’essence » (Sartre), « ce n’est pas la chaise qui est réelle, mais l’idée de la chaise » (Platon – un peu remixé), de création versus évolution… etc. Tant Pierre Bottero et ses Marchombres qu’X-Files travaillent à concilier les deux.

Les confrères de L’Amicale des Geeks, regrettent dans leur récente vidéo sur X-Files, la présence d’épisodes sur la foi religieuse, à quelques reprises – surtout que cette foi religieuse se trouve soudain plus incarnée par Dana que Fox. Pour ma part, j’y vois une erreur d’appréciation, car au contraire, cela y a toute sa place. Dans Musée Rouge (s.02, ep.10), qui voit des meurtres étranges d’adolescents, une secte végétarienne, l’Eglise du Musée Rouge, est d’abord suspectée par la police locale. Mais lorsque l’intrigue avance et que Mulder commence à en démêler les fils, il décide de mettre les adolescents potentiellement en danger en sécurité : pour cela il choisit justement la demeure de la dite secte. C’est que, même s’il ne partage pas leur foi, en tant que personnage fonction il sait reconnaître les itérations de son camp, celui des poètes. Une foi, quelle qu’elle soit, en étant une, il se reconnaît en eux ; il sait qu’il peut alors leur faire une entière confiance.

Dans les deux épisodes de Duane Barry (s.02, ep. 5 & 6), on voit comment si l’on enlève un de ces plans, l’autre qui s’y oppose se retrouve pourtant amoindri : lorsque Dana est enlevée, et qu’il s’avère fort probable qu’elle puisse être morte ou qu’on ne la retrouve jamais, Fox perd sa foi. En somme si tu retires un des deux plans, l’autre finit par perdre consistance. On remarque qu’à plusieurs reprises, dans quelques épisodes, c’est d’un coup Scully qui bascule du côté de la foi, tandis que Mulder devient le sceptique. Mais c’est, je crois, qu’il faut les voir comme le Yin et le Yang, avec un point de scepticisme dans la foi et un point de foi dans le scepticisme. Ce n’est que lorsqu’il retrouve enfin Dana, que l’équilibre s’en trouve rétabli, que Fox peut de nouveau croire.

En fin de compte, c’est cela qu’X-Files raconte pour moi. Cela que Chris Carter voulait nous transmettre. C’est pourquoi cela n’a aucune importance que toute la mythologie autour de la conspiration soit bancale, même au contraire, elle se doit de l’être. Ce qui compte c’est la mise en scène de ces deux forces qui nous animent nous êtres humains, ce besoin de donner du sens, de comprendre qui s’exprime autant par l’art que la science. Et si tu veux comprendre pourquoi j’insiste à mettre la foi et la fiction dans le même camp, il suffit que je te parle de ce que l’on appelle en narratologie « suspension de l’incrédulité ». C’est-à-dire cet état dans lequel nous nous mettons lorsque nous lisons un livre, voyons un film, jouons à un jeu vidéo. Cet état où nous croyons à l’histoire et aux personnages que nous avons sous les yeux. Cet état où nous ne doutons pas de la véracité de la fiction.

La foi, c’est lorsque cet état perdure, alors que nous ne sommes plus en train de lire, regarder ou jouer. Lorsque par la force de ce que représentent (ou que nous les voyons représenter depuis notre propre expérience) les personnages et leurs aventures font persistance dans notre mémoire et notre psychisme. Si bien qu’ils nous accompagnent dans notre quotidien, qu’ils deviennent des référents moraux et finissent par nous aider à appréhender le réel à-travers leur prisme. Tout comme Jésus accompagne un chrétien.

On peut se demander à quoi et à qui a ouvert la porte Chris Carter avec sa série. Et à bien y réfléchir, je suis certain que bien plus qu’à une petite masse de Truthers et autres conspirationnistes (qui étaient là bien avant lui), il a soufflé vocation à de nombreux et nombreuses futurs scientifiques de tous bords (sans pouvoir la citer exactement j’ai un souvenir clair d’une chroniqueuse de l’émission Pop en stock qui témoignait en ce sens) et à tout autant de créateurs de passionnants univers fictionnels. Voire, pour certains, aux deux en même temps. Et parmi quelle foule très amatrice d’X-Files et de ses descendants trouve-t-on moult scientifiques qui aiment tout autant les univers de fiction sinon parmi les geeks ?

Reprenons alors les mots d’Olivier Oltramare dans l’édito du numéro 11 du magazine Geek (mars-avril 2016)  : « un Geek est avant tout une personne qui considère sa vie virtuelle ou fictionnelle [c.a.d. la réponse du poète, la foi, Fox Mulder] comme aussi importante que sa vie réelle [c.a.d. la réponse du savant, la science, Dana Scully]. 011-8x6Quelqu’un qui trouve dans l’imaginaire des expériences et des valeurs qu’il ne trouve pas dans le quotidien, et qui n’hésite pas à prendre modèle sur ces héros fictifs pour se construire une identité plus libre et plus riche que ce que lui offre son ordinaire. » Au risque de paraître insistant, tout comme pour les chrétiens, ou n’importe quel croyant.

Et, oui, ce que raconte X-Files, c’est cela, le rapport entre ces deux plans, leur communication, la mince frontière du réel qui les sépare, ce point subtil de nos expériences où les deux se croisent, se regardent, se considèrent, se chuchotent quelque chose, ou scepticisme et foi sont doucement amoureux ; ce moment ou l’on doute tant, que l’on finit par dire : « I want to believe ».

De l’amour et tout ce bullshit (ou : te regarder me regarder te regarder)

Je traverse les jours avec ce sentiment bizarre, ce truc lancinant. Je suis pas vraiment triste. Mais ça fait bientôt 9 mois que t’es partie et je me suis toujours pas défait de toi. Vais-je bientôt accoucher d’un nouveau moi-même neuf et libre ? Me reste ce goût amer d’une histoire trop grandiose pour avoir été vraie et disparaître pourtant sans laisser plus de traces dans le présent. Et si tout ça n’avait été qu’une illusion ? Les grandes déclarations et ce sentiment rassurant d’avoir enfin trouvé le sens. Et si, après tout, l’amour, celui des comédies romantiques, celui des chansons, celui des poèmes, c’était une blague ? C’était bullshit ? Et si l’amour c’était autre chose (une action, pas un sentiment, comme dit Scott Peck) ?

Je lis Krishnamurti (le bien nommé et prends ça dans ta gueule De l’amour et de la solitude). Peut-être que je vais enfin comprendre quelque chose. Et voilà, c’était il y a deux jours. Je repense à toi, à notre rencontre sur ce fichu salon du livre, à ton regard. À ce que tu disais à tous tes amis, « Je crois que c’est l’homme qui sera le père de mes enfants », tout ça très soudainement et s’appuyant sur quoi ? Je repense à comme j’y ai cru, comme j’ai voulu y croire. Je repense au regard d’Agathe, à la librairie. À deux, trois épisodes. Au moment où j’ai compris que je jouais le père de substitution avec elle. Je repense à toi. À ton père absent. À mon père absent. Je repense à tout ce bordel et voilà que ça me paraît très clair.

J’ai 33 ans. Depuis que t’es partie, j’ai fait semblant deux, trois fois de retomber amoureux. Mais c’est comme si ça marchait plus et que maintenant que j’avais découvert le mécanisme, je pouvais plus me laisser avoir. Ça fait désabusé ? Que dalle. Je vois clair désormais, je suis lucide. Je comprends encore plus ce salaud de Scott Peck qui dit que tomber amoureux et aimer sont deux choses très différentes.

Alors on reprend : ce jour là, toi tu avais 20 ans, moi 30. Toi, t’as cette histoire de père pas là. De père symbolique de substitution (en la personne de ton auteur adoré, qui plus est décédé pour ne rien arranger). Toi comme moi, on a besoin d’être vus. On veut que dans la multitude de la foule inconnue, quelqu’un nous remarque, nous reconnaisse (comme on « reconnaît son enfant » à la préfecture, hein). Est-ce que c’est pas juste ça tomber amoureux ? Deux besoins de reconnaissance qui se croisent au bon moment ? Je repense à Inés, à nos deux solitudes rennaises. Je repense à ton regard au salon du livre.

N’est ce pas ça ? Mon besoin d’être reconnu ? Qui trouve écho dans ton besoin d’être reconnue ? Et qui s’amplifie et s’alimente quand mon besoin d’être reconnu trouve satisfaction me voyant reconnu dans tes yeux et reconnu par ton propre besoin d’être reconnue qui étant satisfait par mon regard sur toi donne de la valeur à mon regard, et me donne alors valeur, me reconnaît. En somme : je te reconnais parce que tu me reconnais et tu me reconnais parce que je te reconnais. Et c’est dans ce double mouvement d’hyper-dépendance qu’à lieu ce que l’on appelle (à tort, je le sais maintenant) amour.

L’amour c’est quoi ? Et toi et moi l’a-t-on connu vraiment ? Ou n’a-t-on joué qu’un beau cinéma ? Aujourd’hui, quand je suis triste et que je sens la solitude peser, je braille dans le vide : « J’ai envie d’un câlin, je veux des bras ! Je veux tes bras ! » Et précisément sont-ce tes bras que je veux, ou des bras, quels qu’ils soient ? Un corps, une présence physique, qui soit là pour m’assurer de ma propre présence, qui fasse exister mon corps en lui offrant un contour.

Et quand nous nous sommes rencontrés ce jour, que nous nous sommes reconnus, l’avons-nous fait vraiment, ou n’avons-nous pas trouvé un objet, une fonction, un rôle face à nous qui – comme un miroir vivant – nous renvoyait notre propre image ? Alors, tu cherchais toujours ce père, tu étais hanté par cette figure d’auteur chéri, tu voulais percer dans le livre, l’édition, écrire, sur les traces de cette figure, ce maître. J’étais là, le libraire, l’intellectuel, le gars du milieu. J’avais dix ans de plus. Tu voulais grandir. Moi malgré ce que je pouvais dire pour me rassurer, je voyais filer les années, tu étais là, jeune, belle, désirable. Tu étais du milieu, tu écrivais. L’un face à l’autre, nous nous sommes vu, nous avons pris corps de plus belle. Nous existions soudain dans le regard de l’autre et ce regard nous faisais exister.

Et je parle de toi, parce que tu es ma blessure la plus fraîche. Mais il en était de même avec Inés. Et il en a toujours été ainsi avec les autres et tout le temps. M’aimais-tu moi ou ce que je représentais ? T’aimais-je toi ou ce que tu représentais ? J’avais cette image de nous. Et avant j’avais eu cette image de moi et Inés. Toujours, même assez inconsciemment, de façon floue, il y avait cette question de ce dont on aurait l’air, l’un à côté de l’autre en public. Curieusement, je trouvais que ça ne collait pas avec Lisa. Et autant ce repère peut être un critère. Autant n’est-il pas trompeur ? Et n’est-il pas le signe de – toujours – ce besoin d’être reconnu ? Avec toi à mon bras, je me sentais un homme. Ma valeur était tout assurée.

Un jour tu m’as dit « J’ai besoin d’être vue ». Alors je ne suffisais plus. Le temps, et toutes ces choses de la vie, t’avais fait, un peu, grandir, te déplacer de quelques degrés, et la figure que j’avais représenté jusqu’alors n’étais plus celle dont tu avais besoin. Il te fallait un autre – voire plusieurs autres – regard pour exister de nouveau. Je me suis écroulé. Je savais que tu avais déjà trouvé d’autres regards. Et la force que j’avais, la force que j’avais naïvement cru la mienne, mais qui ne résidait que dans le fait que tu me regardes, et précisément que tu me regardes te regarder tandis que je te regardais me regarder, cette force a disparu, pouf ! d’un seul coup. Et il n’y avait plus que moi.

Aujourd’hui, je ne tombe plus amoureux. Plus vraiment. J’ai cru. J’ai cru avec Agathe, la – encore plus jeune que c’en était craignos – Agathe, parce qu’il y avait dans son regard ce même besoin de reconnaissance qui faisait de nouveau de moi le libraire, celui du salon du livre. J’y ai cru avec Lisa, parce que son mari venait de la quitter et que moi, là, je la sauvais, j’existais par cet acte, alors qu’on lui retirait cette force illusoire, je pouvais moi la lui redonner. Mais c’est comme trop tard pour moi.

Parce que j’ai bien vu comment ça marchait, parce que je l’ai compris ce mécanisme faussé. Et tu vas me croire désabusé (je parle plus à Laure maintenant, je te parle à toi qui me lit), tu vas me dire : « c’est triste d’en être arriver là, c’est triste de voir les choses comme ça. » Et tu vas dire ça parce qu’on t’a vendu l’amour comme ça. On croit que cette hyperinterdépendance (ouais, c’est lourd, hein), c’est ça l’amour. Cf. les chansons et les comédies romantiques (je sais de quoi je parle, j’en ai bouffé). Sauf que c’est pas ça. Et je t’explique pourquoi.

On va comparer à une relation parent/enfant (et je le fais à dessein) : une mère qui refuse de laisser partir son enfant n’exprime pas un trop plein d’amour, elle exprime la peur de la perte de l’objet qui la fait exister, l’objet à travers lequel elle existe. Une mère (ou un père, c’est pareil) fait son plus grand acte d’amour quand il laisse partir son enfant, contenté dans le simple fait de le savoir vivant sa propre vie, parcourant son propre chemin. Je fais une autre comparaison facile. Si tu crois qu’aimer les oiseaux, c’est vouloir en avoir plein chez soi dans des cages (mamie Janou, je te parle!), tu te goures. Aimer les oiseaux, c’est apprécier de les voir voler, libres. L’amour, c’est ça. Et je sais que mon plus grand acte d’amour avec Laure, ça a été de lui dire « va-t-en. » Ça te semble ironique ? Josiane, la thérapeute d’Aurore, ma petite sœur, elle lui dit carrément qu’une « histoire d’amour qui marche, c’est une histoire d’amour qui finit. » Bam ! dans les dents.

La dépendance, le besoin d’avoir l’autre là, toujours là, ce n’est pas de l’amour. C’est un besoin égoïste et paniqué. La peur d’être abandonné – comme l’enfant. Je répète pour que ça nous rentre dans la tête : ce n’est pas de l’amour. Avoir besoin de l’autre ça n’est pas le putain d’amour. Et ce qu’on cherche, précisément dans la relation amoureuse, celle du coup de foudre et tout le tintouin, ce qu’on cherche dans le regard des autres et dans leurs bras, c’est retrouver l’assurance de nous enfants, regardés par nos parents, rassurés par leurs bras. C’est ce qu’on cherche partout, toujours, sans cesse (et si on a pas eu ça, ou alors tronqué, avec un parent absent ou présent mais mal, y a des chances qu’on le cherche encore plus).

Je vais te dire : on se trompe sur ce que c’est que de devenir adulte. Être adulte, ce n’est pas abandonner ses rêves, abandonner toute ambition, ce n’est pas se résoudre à une existence morne et sérieuse. Devenir adulte, c’est accéder à l’état où l’on ne cherche plus ni ces bras, ni ce regard. Où l’on comprend et intègre que la seule reconnaissance dont nous avons besoin, c’est la notre propre. Et je vais ajouter carrément ça : des adultes, des vrais, y en a pas beaucoup. Ils font tous semblants, et c’est pour ça qu’ils sont tristes voire aigris. Et ouais, d’un coup, si tu accèdes à cet état d’indépendance, d’autosuffisance, c’est coton pour tomber amoureux et pour qu’on tombe amoureux de toi : parce que sans ce besoin de reconnaissance, ben ça marche plus. Je sais que tu trouves ça triste, hein ? Bon, allez, peut-être pas toi parce que tu m’as compris. Mais toi, là, je sais que t’aimes pas ce que je dis. Peut-être carrément tu comprends pas du tout ce que je te raconte.

Et c’est bien normal, parce que ça, quasiment personne nous le dit. Si ce n’est Scott Peck, Krishnamurti (pour qui la solitude est en fait un truc très cool – et sur lequel on se trompe aussi), Véronique Lartigau ou Josiane (kiss, Josiane, respect, tout ça). On n’arrête pas de nous bourrer le crâne avec cette connerie d’amour romantique. Bullshit.

Ça, aujourd’hui, à 33 ans, c’est la chose la plus importante que j’ai comprise. Et je suis pas un sage, ni un saint. Je l’ai compris avec ma tête. Mais mon putain de corps et mon cœurs et mes yeux et mes larmes ils n’ont encore rien compris. Et je braille encore : « regarde-moi, regarde-moi ! » Et j’appelle des bras. Mais je sais que tout ça, ce grand cinéma, c’est bullshit. Je le sais. Alors maintenant, c’est ma nouvelle quête, parce que non, ne te détrompe pas, si je suis désillusionné, je suis pas amer ni résigné. L’amour, il est là, je le sais. Il ressemble pas à ce à quoi on croyait. Sa vraie forme est plus subtile, plus forte et plus grande. Mais c’est pas grave, je vais le chercher, je vais le chercher l’amour vrai, et peut-être demain, peut-être dans dix, vingt ou trente ans, et même si je dois finir seul, et parce qu’en plus quoi qu’on en dise, la solitude est une chance, l’amour, l’amour le vrai, je vais le débusquer. Où qu’il se cache.

La nostalgie des futurs passés, ou : à la recherche du présent perdu

« Souviens-toi de demain, il ne roulera qu’une fois / C’est pas pour hier que demain s’oubliera / J’ai la mémoire courte / Mais le futur ne s’oublie pas / J’ai une tendancieuse nostalgie du futur / ça m’ronge ce songe et je plonge dans ce vieux murmure » -M-, Souvenir du futur

« Me hace falta recordar, no puedo evitar mezclarme / Melancolía y Futuro es lo mismo para mí. » Diosque, Melancolia del futuro

* * *

« Voici le futur. Le monde tel que nous le connaissons a disparu. Les pluies d’acide ont rendu les terres stériles et l’eau toxique. Meurtrie par les guerres incessantes, l’humanité lutte pour survivre dans les ruines de l’Ancien Monde. Gelé dans l’éternel hiver nucléaire, voici le futur. L’année 1997. »

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Je suis un film de 1985 réalisé en 2015

 C’est sur cette voix off que débute le récent Turbo Kid du collectif Roadkill Superstar (a.k.a. Anouk Whissell, François Simard et Yoann-Karl Whissell), sorti en 2015. Donc, l’année 1997, le futur ?

Cette même année, nous avons joyeusement fêté le 21 octobre 2015, jour où Marty et Doc débarquait de leur présent, 1985, dans ce qui était alors leur futur et est aujourd’hui notre présent. Quant aux Gardiens de la Galaxie, dans leur version de 2014 du film de James Gunn, nous les suivions à travers l’espace dans un univers futuriste, pourtant contemporain du notre, mais le tout avec une bande originale composée de vieux tubes rétros, et avec une image résolument 80’S. Nous vivons de curieux télescopages temporels, non ?

Revenons un instant sur Turbo Kid. Que raconte ce film ? Réalisé par un trio trentenaire, fan de comics et culture pop (Yoann est d’ailleurs un des animateurs du podcast Les Mystérieux Etonnants dédié à cette culture), il s’agit d’un film post-apocalyptique dans un univers qui rappelle vaguement les Mad Max. On y suit un adolescent dont les parents ont été tué par le méchant Zeuss. Il rencontre par hasard une jeune fille robot, Apple, se lie d’amitié, trouve le costume du héros Turbo Rider, devient à son tour Turbo Kid, sympathise avec un aventurier cowboy qui rappelle Indiana Jones. Ensemble, ils tabassent le méchant et ses hommes.

Entendons-nous : le film est génial. C’est une pastille pop délicieuse, rythmée, colorée, gore et diablement fun. Les personnages, certes caricaturaux sont attachants et on les suit avec joie dans leurs aventures. On retrouve cette ambiance, jusque dans les effets spéciaux, de ces bons vieux films des années 80 avec lesquels nous avons grandis. Et la musique (œuvre du groupe Le Matos), pleine de synthés, singeant les B.O. de l’époque, dans un mood finalement tellement 2010, elle est juste parfaite.

Pourtant, je n’ai pu m’empêcher de me demander : mais quel est le propos de ce fichu film ? Que dois-je en retenir ? Ai-je appris quelque chose après cette heure et demie terriblement cool ?

En fait, je crois que le film s’intègre dans un étrange mouvement qu’on observe depuis quelques années, un mouvement de nostalgie régressive. C’est par exemple Pixels de Chris Colombus, parfait hommage à ce qu’on appelle, aujourd’hui, le rétro-gaming (et à Ghostbusters, au passage). C’est le Super 8 de J.J. Abrams, qui nous replongeait avec brio dans l’ambiance des Spielberg de notre enfance (qu’il les ait réalisés ou simplement produits). Et aujourd’hui, c’est aussi l’épisode VII de Star Wars.

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Attention, je vais une nouvelle fois révolutionner le cinéma.

Au cœur des débats intenses qui ont lieu sur le web, on en revient invariablement à un fait indéniable qui enchante les uns et fâche les autres : ce film, c’est un peu la grande messe de la nostalgie. Encore une fois, c’est J.J. Abrams aux commandes, avec cette même façon de rendre un hommage appuyé à ses prédécesseurs et maîtres. Ce qui a posé problème à beaucoup de spectateurs : d’une part la structure calque trop celle de l’épisode IV, Un Nouvel espoir (je m’autorise à rappeler que le film de 1975 se calquait lui même sur des structures narratives déjà existantes, et qu’un grand nombre de scènes sont des copiés collés de scènes de westerns et de films de samouraïs ou de guerre) ; et par trop de références à l’ancienne trilogie, de trop jouer sur le fan-service.

Pour ma part, je me demande comment l’on peut reprocher, aujourd’hui (et je souligne ce aujourd’hui), à un film de la licence Star Wars d’être nostalgique. Certes, ce n’était pas le cas lors de sa sortie en 1975. Encore que l’on pourrait se poser la question, puisque le film se plaçait lui aussi dans un futur-passé et lorgnait sur des références à une culture passée et déjà désuète par certains égards. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, faire un film Star Wars est en essence, par le simple acte de le faire, un acte nostalgique.

On l’a compris c’est définitivement de cette nostalgie que je veux parler.

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Je suis une jeune femme moderne, mais je prends le nom d’une héroïne des années 80

À peu près au même moment, j’ai lu le génial Ms. Marvel version 2014, scénarisé par G. Willow Wilson et illustré par Adrian Alphona (aidé de Jacob Wyatt sur quelques épisodes). C’est tout bonnement une très bonne surprise : un héroïne dynamique, positive, naturelle et fraîche, imparfaite, mais pleine de volonté. Un regard bienveillant et bienvenu sur la culture musulmane. Et des questions bien traitées sur l’utilité de la jeunesse aujourd’hui, dans un monde désenchanté (dans l’arc bien nommé « Génération Y »).

Mais il y a ce petit détail. Qui m’a comme sauté aux yeux hier : Kamala Khan, la nouvelle Miss Marvel est une jeune geekette, fan des Avengers. Elle choisit son pseudo en hommage à une héroïne du passé. Et dans les épisodes 6 et 7, elle fait équipe avec Wolverine, son mutant préféré. Là, Wolverine, au lieu d’être ce bourru bad-ass dont je me souvenais, s’avère vieux, a perdu son pouvoir auto-guérisseur, est fatigué et plein d’ironie sur lui-même et sur la condition de super-héros. Et, ni une ni deux, il adopte la jeune super-héroïne en un instant. Attends, ça me rappelle quelque chose. L’exacte même dynamique que celle que l’on trouve entre Han Solo et Rey dans le nouveau Star Wars.

Rey, qui comme Kamala, est à sa façon une sorte de geek fan de Star Wars, les anciennes légendes dont elle a entendu parler. Tout comme le Kid, lisant dans son bunker les vieux comics de Turbo Rider et rêvant de vivre les mêmes aventures. Tout comme Kylo Renn devant le casque de Darth Vader. Nostalgie.

Il y a dans tous ces films et comics, comme une sorte de mood curieux : comme si l’on avait ses personnages qui ne se savent qu’eux-mêmes, comme si l’héroïsme appartenait au passé et qu’on tentait de le ranimer, comme on peut. Un regard ironique sur cette tentative et sur ce passé. Comme hésitant entre accepter que tout ça, c’était bien joli, mais un peu ridicule et aujourd’hui bien fini, et malgré tout, une furieuse envie d’y croire quand-même et de s’y mesurer.

kylo

Je suis un ado sombre et émo. Nostalgique ?

 Ce mood là est très bien rendu dans les courses poursuites de Turbo Kid : dans ce futur de 1997, comme il n’y a pratiquement plus aucune énergie, on se déplace exclusivement en vélo. Ce qui donne lieu à d’épatantes poursuites en VTT, avec un joli effet de Mad Max du pauvre. Ils sont nombreux aussi ceux très déçus par le physique d’Adam Driver, lorsque l’acteur retire son masque pour révéler son visage de grand post-ado. C’est pourtant pîle en accord avec ce mood là – et en ce sens, c’est juste parfait.

En toute franchise, j’ai adoré toutes ces œuvres dont je vous parle. Adoré au premier degré, adhérant pleinement à leur énergie et à ce qu’ils racontent. Pourtant, à chaque fois, il y avait comme, très lointaine, cette petite sonnette d’alarme, retentissant bien que couverte par les effets spéciaux, la musique de La Matos, la narration impeccable, le dessin frais et moderne d’Alphona, par les émotions qui s’animaient en moi, une sonnette d’alarme qui disait : hey, attend, on est pas grave en train de se faire flouer, là ?

C’est ça, ma question : cette nostalgie, et surtout la façon dont nous avons de la célébrer, elle dit quoi de nous ? De quoi est elle le symptôme ?

Historiquement, il y a toujours eu ces périodes où l’on se référait soudain à des époques passées, à des mouvements artistiques ou des écoles de pensée d’un autre temps (à la façon de la renaissance qui se tourne vers l’antiquité ; ou la new wave vers le romantisme), comme en réaction avec le présent qui ne nous convient pas. Soit. Mais ici, avec quoi nous retrouvons-nous ? Des temps et des lieux qui n’existent doublement pas, qui se projettent derrière et devant en même temps, sans plus de perspective.

Un mix de Neverland (le Paysjamais) et d’Utopia (le Nonlieu), que la base d’activité des Gardiens de la Galaxie évoque d’ailleurs : la tête du géant cosmique décédé, aux confins de l’Univers, Nowhere/Nullepart.

Qu’allons-nous chercher dans ce lieu terriblement inatteignable ? Pourquoi ce regard nostalgique vers ces futurs-passés, comme un aveu implicite de notre déception face au présent d’aujourd’hui qui n’est pas le futur tel qu’imaginé dans notre présent d’hier ? Est-ce une évasion, un divertissement, une diversion de la réalité ? Si ce n’est que ça, je me trouve un peu découragé.

C’est pourquoi j’espère qu’il y a bien plus, qu’il s’agit plutôt de ce double travail de démystification/remystification des icônes, pour les réactualiser, les rendre de nouveau atteignables, et donc plus crédibles ; et si plus crédibles, plus « actables » dans le présent. J’espère que nous y puisons Force, que nous ne resterons alors pas que spectateurs passifs des héros, pas simples consommateurs de produits, mais bien que l’émotion et la magie intrinsèque à ces histoires nous habitera entiers. Qu’elle nous fera, en somme, nous bouger nos culs pour agir sur le monde, aujourd’hui, au présent. C’est bien le moins que j’en attend.

Pourtant, en repensant à Turbo Kid, au nouveau Mad Max, et à la mode des dystopies et autres univers post-apocalyptiques, je ne peux m’empêcher d’y voir comme l’attente d’une sorte d’« événement messianique » (je pioche le terme dans Bienvenue dans le désert du réel de Slavoj Žižek, que je suis par hasard en train de lire, et dans lequel il cite Walter Benjamin). Vous avez déjà entendu parler de la « bonne nouvelle » ? Celle que nous annoncent depuis des années les témoins de Jéhovah ? Cette fin du monde qu’on espère car enfin les bons et les mauvais seront jugés, et les premiers récompensés et les seconds punis. Exactement ce qui se passe dans Turbo Kid, d’ailleurs.

Pour moi, cette attente de ce temps-là, ce temps apocalyptique puis post-apocalyptique, qui plus est dans un futur-passé, donc un temps à jamais inatteignable, ça a vraiment quelque chose de l’attente de l’événement messianique. Et comme le souligne Slavoj Žižek, dans l’attente de cet événement, « la vie s’immobilise ». Ou encore, expose-t-il cette idée formulée par Kant et un certain Gilbert Keith Chesterton, que je te cite ici :

« “Nous pouvons dire que la libre pensée est la meilleure de toutes les sauvegardes contre la liberté. Émanciper dans un style moderne l’esprit d’un esclave est la meilleure façon d’empêcher l’émancipation de l’esclave. Apprenez-lui à s’interroger sur son désir d’être libre et il ne se libérera pas.” (écrit Chesterton ; avant que Žižek ajoute:) N’est-ce pas particulièrement vrai pour notre époque postmoderne, qui se caractérise par une liberté de déconstruire, de douter, de “prendre ses distances” ? »

Chesterton écrivait cela en 1984, Žižek en 2002. La posture est différente, et peut-être en un sens plus critique, en 2015, avec ce mouvement aller-retour de démystification (la « prise de distance ») / remystification. Ce double mouvement se retrouve justement pleinement dans ces représentations de futurs-passés, ainsi que la façon dont nous traitons ces références iconiques du passé.

Et d’une certaine façon, cette mode démente des blogueurs, booktubeurs, youtubeurs, podcasteurs et autres critiques 2.0 ne participe-t-elle pas à cette même illusion d’émancipation. Ne sommes-nous pas devenus des acteurs passifs ? Au sens où, avec un effet de liberté, de participation, de prise en main, d’action, de prise de parole, nous ne faisons que participer à quelque chose qui fonctionnerait très bien sans nous mais ne le fait que mieux avec nous, croyant que nous nous en sommes détachés et libérés (En utilisant une bonne vieille expression en apparence un peu idiote, on pourrait reformuler ainsi : « C’est ceux qui en font le moins qui en parlent le plus).

Je veux dire : doit-on se réjouir que les luttes féministes aient abouties à un personnage féminin fort et central dans Star Wars épisode VII ou n’est-ce pas une nouvelle illusion ? Car qui a gagné au final ? Le féminisme ? Ou Disney ? Qui a réellement du pouvoir in fine dans cette affaire ?

falcon lego

Non, ceci, n’est pas de la nostalgie.

Nous pouvons nous réjouir de l’espace de discussion que nous possédons désormais : nous pouvons donner, tous autant que nous sommes notre avis sur les films produits par Disney, nous pouvons nous fâcher de tel ou tel traitement, ou argumenter en faveur de tel autre. Oui. Mais, quoi qu’il advienne, combien sommes nous à être allés voir ce dernier film comme si c’était une évidence, presque religieusement, parce que, « tu comprends, c’est Star Wars. » Combien ont été voir les Batman, les Avengers, Harry Potter et autres sans même se poser réellement la question. Combien ont ensuite acheté tels et tels comics (j’ai une grave envie de comics Star Wars, perso) ? Tel modèle réduit du Faucon Millenium ou d’un X-Wings ? Et dans quelles poches, au bout du compte, atterrit tout cet argent ?

Entendons-nous, je le répète : j’ai adoré The Force Awakens, et complètement trippé devant Turbo Kid. Je crois que le nouveau Ms. Marvel a une importance en tant que nouveau modèle pour les nouvelles générations. J’ai très sincèrement aimé tout cela. Mais la question reste : après avoir été spectateurs / lecteurs (et en d’autres termes consommateurs) de ces œuvres, que faisons-nous d’« héroïque » à notre tour, dans le monde réel, celui concret où nous vivons, celui de l’immédiateté, de l’ici et maintenant (qui est clairement l’inverse de la nostalgie) ? Quels effets y avons-nous ? Quel effet y as-tu ? Quel effet y ai-je, moi, écrivant ceci ?

POST-SCRIPTUM (le 2 février) : comme corroborant ces propos, ou en tout cas y trouvant un écho, voici qu’est lancé la série Les Chroniques de Shanarra d’après les romans de Terry Brooks. Et voici qui est saisissant : l’on plonge dans un univers de fantasy très classique. Univers médiévalisant qui regarde clairement vers le passé, mais dans lequel on trouve placés ça et là les vestiges d’une humanité avancée : ruines de buildings effondrés, paquebots échoués, tracteurs rouillés, décharge de bidons de produits radioactifs. Mais plus que ça, a série, qui lorgne vers la mode (re)lancée par Game of Thrones joue sur la forme, l’esthétique, la narration et les personnages mis en scène dans la cour des Hunger Games et autres Divergente : des dystopies montrant un futur sombre. A l’inverse du futur-passé de Star Wars, voici un apparent passé qui dit lui être notre futur.

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Version 2015

 A peu près au même moment (septembre 2015 au USA), Marvel décide de rebooter tout son univers, avec un énorme cross-over grand délire spatiotemporel : Secret Wars. Pour résumer, le temps s’écroule sur lui-même et l’univers disparaît, renaissant dans un gros bordel confus où se mélangent l’univers Marvel et celui de la ligne parallèle Ultimate (une idée éditoriale de la fin des 90’S pour relancer les vieilles séries et récupérer un nouveau lectorat sans perdre les anciens : il existe depuis par exemple deux Spiderman qui ne sont pas le même et vivent donc dans deux dimensions parallèle).

C’est ici le comble de la post-modernité, il n’y a plus ni futur ni passé et dans un nouvel univers sans repères stables, on s’accroche à ce qu’on peut. Toutes les séries sont arrêtées et d’autres prennent leur place. Mais c’est là le plus notable : toutes, à l’instar du cross-over, font référence à de vieilles séries et cycles majeurs de l’univers Marvel. Les Guerres Secrètes ont été un des premiers cross-over massifs massif de la maison.

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Version 80’S

Un nouvelle série prend le nom de Gant de l’Infini, exactement comme une des mini-séries cosmiques les plus importantes de Jim Starlin. Une autre encore s’intitule Korvac Saga tel un run mémorable des Avengers. Civil War est de retour (rappelant au passage le prochain film Captain America qui lui-même se base sur un autre des cross-over Marvel). On rejoue la Guerre des armures (un cycle des aventures d’Iron Man) et les deux épisodes  80’S des X-Men, Days of future-past, se transforment en la série Years of future-past. Ces mêmes X-men voient un revival de leur formation mythique de 1992.

On disait nostalgie ?

 

 

 

 

De l’abstention

Voilà ce qu’on dit : ceux qui n’ont pas voté on voté FN. On pourrait alors en arriver, suivant cette équation, à quelque chose comme un équivalent de 60% de français xénophobes. Personnellement, je crois que c’est beaucoup plus compliqué que ça. Plus compliqué que les déclarations de Raphaël Enthoven ou de Charline Vanhoenaker, qui déclare que : « Un con qui vote a plus de poids que deux intellectuels qui s’abstiennent. » On va rappeler ceux qui sont morts pour ce droit qui est un devoir.

Mais toutes les belles formules des animateurs radios, toutes les équations minimalistes passent à côté de choses essentielles, et à chaque fois on en oublie de questionner la situation : en fin de compte, pourquoi y a-t-il tant de gens qui ne votent pas ? Sont-ils tous des anarchistes rageurs qui s’opposent au système ? Ou de gros fainéants ? Pourquoi ne pas voir là plutôt un symptôme de quelque chose ? En définitive, que disent ces « voix silencieuses » ?

Parce que c’est assez catastrophique de voir combien nous nous désintéressons de la politique. Tous. Le fait est que paradoxalement, nous baignons dedans. Chacun de nos actes, de nos choix, chacune de nos parole, tout ce que nous faisons est politique, en cela que ce que nous faisons traduit notre position dans la société et a, à diverses échelles, un impact. Sauf que la plupart du temps nous ne le voyons pas.

Et ce que nous ne voyons pas non plus, ce sont les rouages secrets des choses, ce que j’ai appelé un jour le « monde magique ». C’est-à-dire ce qui se passe lorsque j’appuie sur un interrupteur et qu’apparaît la lumière au salon, ou lorsque je trouve mon paquet de pâtes dans son rayon au supermarché : on oublie, à peu près tout le temps, tout ce qui a dû se passer en amont pour que la lumière soit dans mon salon, ou les pâtes dans mon assiette.

Je crois que c’est pareil en politique. En définitive, nous n’avons la plupart du temps pas la main sur les choses. Nous sommes devenus dépendants d’un système. On oublie qu’on peut cultiver ses légumes, coudre, construire ses meubles.

Avons-nous vraiment un pouvoir lorsque nous votons ? Je ne crois pas. En avons-nous pour autant lorsque nous ne votons pas ? Je ne crois pas. Nous avons du pouvoir lorsque nous agissons, quotidiennement. Et qui fait cela, réellement, de façon consciente ?

Voilà. Moi, je n’ai pas voté. Je ne le prône pas. Je n’ai pas voté en 2012, je n’ai pas voté aujourd’hui. Pas par profonde conviction. J’ai simplement, plusieurs fois, oublié de me réinscrire sur les listes électorales de mes nouvelles villes. Et je vais vous dire : je pense que la plupart de ceux qui ne votent pas le font exactement de cette façon, parce que ça leur passe à côté. Par contre je ne crois pas que parce que nous votons nous ne faisons pas de même.

Qui aujourd’hui vote réellement ? Qui vote avec une conviction entière et intègre ? En connaissant parfaitement et en profondeur les programmes ? Qui vote en sachant réellement pour quoi il vote, plutôt que pour qui il vote ? Qui vote pour des propositions plutôt que pour un parti ou une tendance politique ?

Je suis assez persuadé qu’une bonne partie des votants le font en se contentant de lire les feuillets de deux à quatre pages que nous recevons dans nos boîtes aux lettres : c’est-à-dire, des prospectus publicitaires avec de grandes lignes vagues, des promesses et des slogans publicitaires. Et à ce jeu, personne ne peut se targuer d’être moins craignos qu’un autre : la plupart de ces résumés de programmes usant de formules faciles et directes, emportant l’adhésion rapide.

Je reste assez persuadé toujours qu’une bonne partie des votants le font après avoir lu 20 minutes ou Métro ou avoir vu le journal de 20H sur TF1, comme si ces médias nous permettaient d’appréhender totalement ce qui se passe dans notre pays. Je reste assez persuadé encore que nombreux sont ceux qui votent à la tête du candidat, selon si celui-ci leur paraît sympathique ou pas.

Je vais te dire, j’ai fait des enquêtes téléphoniques à un moment où il y avait des élections. Eh bien, tu veux savoir ? Les gens sont ignorants. À peu près tous. Ce n’est pas parce que tu votes que tu le fais bien, ni même que tu as un quelconque pouvoir.

Je ne crois pas qu’il y ait une grande machination. Par contre, avec le temps, le monde dans lequel nous vivons a doucement suivi une dynamique telle que nous en sommes comme exclus. On essaie désespérément de le maîtriser, mais des rouages complexes se sont installés et nous nous croyons désormais incapable d’agir réellement sur eux. On place de gros boutons rouges sur les machines, on croit que peut-être en appuyant dessus on arrive à avoir un poids. On continue simplement de faire tourner les rouages. À force on se rend compte qu’appuyer ou pas sur le bouton ne change pas grand chose. On teste le bouton bleu puis le vert. Rien ne change. La machine tourne toujours.

Mais peut-être que la bonne manœuvre, la seule qui nous permettrait d’agir vraiment, ce serait de déconstruire la machine, entièrement. D’en observer les rouages. Et reconstruire, ensemble, minutieusement, une nouvelle machine.

La plupart du temps, on est assez découragés. On ne s’en croit pas capable. Alors on laisse courir. On pense à notre loyer, à EDF, à nos prochaines vacances. On bosse, on bosse, on bosse. Les jours passent, tout tourne en rond. On part en vacance. On revient. On se plaint des chefs. Ça tourne en rond. De temps à autres, on va manifester. On se laisse griser par l’euphorie de la foule. On crie notre colère. Surtout si notre confort est menacé. C’est marrant comme on le fait pas tant quand c’est juste le confort des autres qui l’est. Comme on le fait même pas tant quand c’est la vie des autres qui l’est.

Le lendemain, on retourne au travail. Avec cette boule au ventre de ce qui pourrait se passer si on perdait son travail. On se plaint du patron. Encore. Mais si on peut avoir la sécurité de l’emploi. Ça tourne, la machine est huilée.

Je n’ai pas voté. Je n’en suis pas très fier. Mais quand j’y pense très fort, vraiment très très fort, je crois que je n’ai pas trop honte non plus. Parce que je ne suis pas bien certain qu’il y ai de quoi être fier de voter. Ça prend quoi dans la vie ? Un dimanche après-midi ? C’est presque une ballade. C’est presque un clic sur une pétition sur internet. C’est facile, mec. Ce qui a du poids, se sont des actes dans la vie de tous les jours. C’est quand tu défends des trucs indéfendables et qui ne rapportent rien, simplement parce que tu sais qu’ils peuvent faire du bien au monde et aux gens. Quand tu véhicule une idée qui fait du bien aux gens. Quand tu t’investis. Dans une association, auprès des gens autour de toi. C’est un prof qui lutte pour faire comprendre des choses pas au programme à ses élèves. Qui y arrive ou pas, mais qui essaie. C’est quelqu’un qui dit à une ado : « On s’en fiche de ce que ton père veut, c’est ta vie, ta vie à toi. » C’est dire « Non, je ne vendrai pas cette merde, même si elle va se vendre toute seule, parce que c’est de la merde. » Des actes, des actes et encore des actes. Chaque jour. Plusieurs fois par jour. Et si tu vas voter ou que tu ne vas pas voter, mais que dans la vie de tous les jours tu ne fais aucun acte, ça n’a aucun poids.

Voter c’est le bouton rouge. Ou bleu. Ça ne change pas grand chose. Ne pas voter, tu me diras, ça ne change pas grand chose non plus. Ou alors il faudrait vraiment qu’on arrête tous.

Maintenant, plutôt que de stigmatiser les gros glandeurs que nous sommes, genre, quand-même, la moitié des français (et encore qu’on ne compte pas ceux qui ne sont pas du tout inscrits sur les listes, qui ne sont pas comptés dans les abstentions, ni les résidents qui ne sont pas officiellement français sur le papier, mais qui le sont par leur implication dans le tissu économique local) ! plutôt que de jeter la pierre, il serait bon de se demander s’il n’y a pas un problème inhérent au système même de vote. De ce type de vote là.

Pourquoi on ne les considère pas les voix de ces 50% ? Sérieusement, pour qu’on puisse dire qu’un vote représente l’avis des français, il faudrait peut-être que tous les français aient voté, non ? Sérieusement, ça te pose pas problème, toi ?

Et encore qu’on pourrait se poser des questions sur la valeur des votes des 50 autres % qui ont voté : combien ont voté en ayant lu le programme complet pour lequel ils ont voté ? Combien en ayant lu tous les programmes pour les comparer scrupuleusement ? À quel pourcentage étaient-ils d’accord avec le programme ou le parti pour lequel ils ont voté ? Ont-ils votés en étant convaincus, profondément ? Ou par dépit ? Ont-ils pensé à la France, au pays, à leurs concitoyens ou à leur pomme ? Combien ont voté à la tête ? Ont voté pour un parti ? Si ont se mettait à faire des pourcentage sur le poids réel de chacun de ces votes, de ces bouts de papier dans des enveloppes, je peux te jurer qu’on aurait au final plus grand chose.

Donc, non. Je n’ai pas voté. Je l’ai dit, j’en suis pas très fier. Pourtant, je me sens concerné par le monde. Mais peut-être bien qu’il y aurait d’autres façon de faire, non ? Peut-être qu’il serait temps de les entendre les voix de ceux qui n’ont pas voté. Peut-être qu’il serait temps de revoir tout le système, à la base, non ?

Bon, et comme je veux pas qu’on me dise que je viens juste déblatérer dans le vent, sans me poser les moindres questions, voici ce que je te propose :

> D’abord, déprofessionalisation de la politique. Ça c’est le chienlit de la politique, sérieux, tous ces putains de carriéristes sur-payés. Sans professionnels de la politique, je te jure que ça change la donne. Surtout, les élus n’auraient pas de salaires* pour leurs tâches. Éventuellement des petites primes. Mais jamais assez pour que tu ais envie de faire ça pour le fric et la gloire. Tu verras qu’on aura vite fait du ménage.

> Avec ça, ça voudrait dire que les postes à responsabilités politiques tourneraient localement. Ça marche au Mexique, au Chiapas, si tu veux enquêter.

> On se débarrasserait de la droite et de la gauche, car ça ne veut plus rien dire. Et carrément des partis politiques. On choisirait des programmes, des actions, non pas des têtes. Les élus devraient travailler pour mener ces programmes et ces actions, non pour s’assurer un poste et une carrière.

> Il y aurait des permis pour voter. On devrait pour cela suivre des cours d’instruction civique, mensuellement, voire hebdomadairement. Les enseignants tourneraient pour qu’il n’y ait aucun lobbyisme. On devrait s’impliquer localement dans la vie politique de notre commune, de notre région…

> En cas d’abstention massive, les élections seraient caduques.

> OK, tu vas me dire, c’est dément, c’est quoi le délire ? Et le travail ? Ben, ça c’est une autre histoire, justement. On reverrait les heures de travail en question. Si, si. À partir du moment où c’est pour tout le monde pareil, ça devient vite faisable.

> D’ailleurs, rien à voir, mais en fait si : je vote pour qu’on ait deux emplois : un plus intellectuel et un plus manuel. Je suis plus que certain qu’un des problèmes majeur de notre société réside dans la compartimentation des taches : nous sommes déconnectés des étapes. C’est en partie ce qui nous rend à la fois fous et tout en même temps découragés d’avance. Tout nous semble compliqué parce que nous ne maîtrisons rien. Nous avons le nez dans notre petite tache quotidienne, sans bien comprendre tous les rouages.

(OK, ça en revient à avoir trois métiers : un manuel, un intellectuel, et un au service de la communauté. Je vais te dire : d’une, je sais que c’est grave faisable. De deux, ce serait plus sain.)

> (Au fait, ça va pas plaire à beaucoup, mais j’ajoute ceci : l’emploi de femme ou homme de ménage serait désormais interdit. Particulièrement dans les entreprises. Ce serait à tout ceux y travaillant de s’occuper de ça. Je crois sérieusement que ce n’est pas sain de déléguer ces taches à des gens qui ne font que ça. Ce n’est pas bien pour ces personnes et ce n’est pas bien pour nous.)

> OK, pour arriver à ça il faut revoir le système, à la base. C’est pourquoi il serait temps d’écouter les différents mouvements et associations qui proposent une « constituante ». C’est-à-dire de réunir partout en France des ateliers avec des citoyens de tous bords, de toutes professions, de tous milieux sociaux, de tous âges, de tous revenus, de toutes éducations, et de faire à plusieurs des propositions, nombreuses, réfléchies ensemble, votées. Le but ? Réécrire la constitution française. Mais d’une façon réellement démocratique, c’est-à-dire pour le peuple par le peuple. Et pas seulement par une frange de la population sortie d’écoles et de familles aisées, déconnectées de nombreuses réalités.

Parce que c’est bien le problème de cette démocratie dans laquelle nous sommes censés vivre : elle n’en a que le nom.

> (*) Il va sans dire qu’au niveau de la question des salaires, on pourrait niveler un peu les écarts, parce que ce qui existe aujourd’hui est dément et n’a pas vraiment de sens si ce n’est celui de maintenir les inégalités.

> L’idée du revenu de base à laquelle de nombreux économistes ont pensé est peut-être une des meilleures. Parce qu’en effet une des choses qui nous démobilise de la politique c’est le travail. Je veux dire pas le travail en essence, le travail est une bonne chose, je dirais même que nous en avons besoin pour nous réaliser (il n’y a qu’à voir tous ces retraités impliqués dans des associations où qui passent leur temps à faire des travaux chez eux, parce que sinon, ben les journées sont un peu longues, non?).

Le problème du travail c’est sa nécessité pour vivre. On nous maintient éloigné des rouages du monde en nous prenant à la gorge : qui ne se plaint pas de son travail ? Pas grand monde. Pourtant, comme nous avons peur, nous acceptons tout. Des boulots merdiques, des horaires merdiques. On accepte, parce qu’on a peur. Et résultat, on va travailler sans volonté, on se plaint et on fait des dépressions. Retire la peur, et les gens irons travailler pour une bonne raison : se sentir utiles.

Tu me diras, mais alors qui va s’occuper des basses besognes, des trucs que personne veut faire ? Plus personne voudra mettre la main dans le cambouis et dans la merde. Alors, déjà, pas grand monde veut, sauf ceux qui se sentent obligés parce qu’on leur fait comprendre qu’ils n’ont pas le choix et qu’ils peuvent bien la fermer, sinon on va vite fait les foutre à la rue. Et ça, je trouve ça un peu débectant comme fonctionnement. Mais ensuite, je peux t’assurer que si nous avons besoin que quelque chose soit fait pour que nos vies continuent de fonctionner correctement, on trouvera le moyen. Genre, on pourrait distribuer équitablement ces taches à tous.

Ce serait cool, parce qu’on se sentirait moins merdiques en les faisant, moins au bas de l’échelle, puisque tout le monde les ferait. Et certainement avec plus de conviction qu’aujourd’hui.

Voilà. C’est deux trois des choses que je pense. J’ai rien inventé. C’est d’autres qui ont à peu près dit des choses comme ça avant. Tu vas me dire que la moitié des trucs dont je t’ai parlé n’ont rien à voir avec la question du vote et de l’abstention. Je vais te dire que si.

La façon dont est pensé le travail, la plupart du temps, reflète la façon dont on pense la vie.

Regarde, ça marche comme ça dans les entreprises et à l’école. On nous demande d’être responsable. D’être grand. Sauf qu’être grand et responsable, ça veut dire – d’un point de vue psychanalytique – s’individuer. À l’école ou dans les entreprises (la plupart d’entre elles), on te donnes des responsabilités, mais tu n’en es pas vraiment responsable puisque ces responsabilités ne sont pas vraiment les tiennes. Le principe est : fait ce qu’on te dis de faire. Suis ces règles. Dans presque toutes les boîtes où j’ai bossé, au final, ça en revient à ça : écoute, si le patron ou la patronne veut ça, même si tu penses qu’il y a une autre façon de faire, qui peut-être serait mieux, et même si tu as raison, tu fais comme on te dit. Tu finis par t’y plier. Parce que tu veux garder ta place. Parfois, si t’es un peu ambitieux et courageux, tu tentes des choses. Mais quand personne suit et que voire on te dit, écoute, non ton plan, ça va pas le faire, à la fin tu baisses les bras.

Ce que j’ai compris, chaque fois que j’ai eu affaire à des supérieurs de ce type (presque tous, je remercie au passage ceux qui n’étaient pas comme ça), c’est que ce monde te demande d’être adulte en te maintenant dans un état d’enfant. Tu es responsable ; mais tu fais ce que je te dis.

La responsabilité, la vraie, c’est quand tout repose sur nous, pour de bon. Lorsque nous avons la main sur les choses. Le vote, c’est pareil. Je veux dire, c’est une responsabilité biaisée. On vote parce qu’on doit le faire. Mais en fin de compte, on vote pour quoi ? Et quel pouvoir avons-nous ? Où se trouve notre marge de manœuvre dans l’histoire ?

Je les entends les voix qui disent : « Han, mais t’es naïf, ça marche pas comme ça. Et puis, c’est compliqué. » Ces voix, c’est la peur. C’est exactement ce qui se passe quand dans une boîte de 15 employés, au moins 13 personnes se plaignent quotidiennement des méthodes de la patronne. Mais que jamais personne ne fait rien. Par peur de perdre son poste. Mais que se passe-t-il si un jour la quasi totalité des employés se met d’accord pour débrayer ? Si ça dure ? Si les murmures et les conciliabules deviennent des revendications ? OK. Tout le monde pourrait se faire virer ? Et vu le climat actuel, sûr, qu’elle retrouverait du monde pour remplacer son équipe. Mais combien de fois ? Et si, de partout dans le pays, tous les salariés qui estiment qu’ils ne sont pas bien traités et que leur dignité devrait les pousser à refuser de telles conditions, si ces salariés débrayaient, tous, il se passerait quoi ?

Je veux dire, le vrai pouvoir, il est entre les mains du plus grand nombre. On pourrait si on est vraiment si mécontents du risque du FN et de la situation qui va nous pousser à opter – pour ceux qui le voteront au deuxième tour – pour le moindre mal, on pourrait décider que ces élections n’ont pas de valeur. Qu’elles ne représentent pas le peuple Français en son entier. Qu’elles ne représentent même pas vraiment ce que pensent ceux qui ont voté. Que ces hommes politiques qu’on nous propose ne sont pas aptes à nous représenter. On pourrait.

Voilà, je ne dis pas que j’ai là toutes les solutions. Loin de là. Mais je sais que le système tel qu’il est ne me convient pas. Je sais que voter ou ne pas voter, en fin de compte ne va pas me faire sentir plus actif, ni plus impliqué. Et ce que je sais, c’est que les choses, comme elles vont, elles ne conviennent franchement pas à grand monde.

La question c’est : pourquoi, alors continuons-nous de les accepter ?

De la compassion

Voilà, il s’est passé ce qu’il s’est passé. C’était nul, pas joyeux et encore une fois on se demande bien où ça va mener, quelle sera la suite des événements et si, même carrément ça va pas craindre sévère dans pas longtemps. Si l’on sera bien en sécurité dans les temps qui suivent. Oui, la nuit du 13, ici, dans mon salon, on est restés prostrés à écouter en boucle les nouvelles et les témoignages. Comme tout le monde on était choqués et désemparés.

Pourtant, ce qui ne laisse de me mettre mal à l’aise c’est tout ce qui se passe ensuite. Ce grand débordement de ashtag, de grands mots, de soudaine solidarité, de tristesse et de douleur, de “mais dans quel monde vit-on ?”, de révolte et d’indignation. Parce que, nous le savons tous très bien : cela arrive sans cesse dans le monde. Et ça a eu lieu à Beyrouth, 24h plus tôt. Qui arbore pour autant un drapeau libanais (je ne sais même pas à quoi il ressemble) sur son profil Facebook ? Pas grand monde.

Des bombardements, des fusillades, des attentats, des morts injustes, il y en a tous les jours, partout. Et nous, on dirait qu’on découvre ça quand ça nous tombe dessus.  Je ne vais pas mentir : je suis comme vous. La plupart du temps, je ne m’émeus pas de tous ces morts. Je feuillette mon Courrier International, ou voit passer une news sur internet en haussant les épaules. Je signe une pétition qu’on m’envoie. Mais je ne tressaille pas. Je ne verse pas de larme. Je désapprouve, je dis : ça craint. Mais comme à peu près tout le monde, c’est tout.

Et bien sûr, quand ça tombe sur Paris, soudain, moi aussi, ça me fait des nœuds dans le ventre. Moi aussi je pense à mes amis, et je veux checker que tout le monde est bien en sécurité chez soi. Moi aussi je pense : merde, ça peut arriver n’importe quand. Moi aussi j’ai peur. Moi aussi j’imagine et projette mentalement bien mieux ces scènes que toutes les autres dans tous les autres pays lointains qui ne sont presque en fin de compte que des fictions dans mon esprit.

Pourtant, je garde ça à l’esprit, cette idée tenace : ça n’est pas nouveau, ça n’arrive pas d’un seul coup, tombé de nulle part, ça est déjà arrivé, ça arrivera de nouveau, ça arrive tout le temps, partout. Et bien souvent en pire. Et franchement, mes amis, tous, je vous aime, je sais que c’est sincère, que ça part d’émotions que vous ressentez. Et, hop, pendant que j’écris, ma petite sœur, flic, m’appelle et me raconte comment ça se passe au boulot, et comme elle va se retrouver sur le terrain, en première ligne. Et oui, ça me fait flipper. Grave.

Mais je répète : ça arrive tout le temps. Et de voir cette soudaine solidarité presque unanime, ce débordement de grands mots sur l’amour et la tolérance, ça me met vraiment mal à l’aise. Où ils sont ces putains de mots dans la vie de tous les jours pour tous les gens qui souffrent ? Où sont nos actes ? Quotidiennement ? Quand je vois tout ça, je ne peux m’empêcher de nous trouver paradoxalement plutôt égoïstes, et légèrement hypocrites. Et avec toute l’indignation et la solidarité que je ressens face à ces actes, je me sens pas capable de l’exprimer, parce que je me demande en quoi cette indignation et cette solidarité seraient plus légitimes ?

Si vous avez une réponse à cette passionnante question, envoyez-la moi. Moi, je l’ai pas.

Des bises et de l’amour, Adrien.

Grandir, ou la voie de la sagesse : ce que l’on raconte réellement dans les Tortues Ninja

On l’oublie souvent, mais les Tortues Ninja ont été créées par deux petits auteurs méconnus – et sans le sou à l’époque. Pour diffuser leur BD, Kevin Eastman et Peter Laird fondent Mirage Studio, un nom qui disait avec ironie qu’ils ne se faisaient alors pas d’illusion sur leur projet. Il s’agissait alors d’une parodie hommage

Un premier numéro, aujourd'hui très cher

Un premier numéro, aujourd’hui très cher

(extrêmement référencée1) au Daredevil très sombre de Frank Miller. Ainsi les Teenage Mutant Ninja Turtles, qui font leur première apparition en 1984 dans les pages d’un comic en noir et blanc diffusé à 500 exemplaires, auraient très bien pu ne rester que ça : une blague, une petite private joke pour les lecteurs de comics. On aurait pu en rester là.

Sauf que ça ne s’est pas passé comme ça et qu’aujourd’hui on pourrait les croire une simple franchise du genre de celle des Pokemon ou des Transformers : un grand plan marketing pour vendre des jouets. Ce qu’elles sont aussi devenues.

Deux créateurs riches et contents

Deux créateurs riches et contents

Pourtant peut-on réduire leur succès à ça et seulement ça ? Et c’est la question qui m’a travaillé dernièrement : en fin de compte qu’est-ce qui, moi, m’a séduit avec les Tortues ? Pourquoi sont-elles devenues, elles et leur univers, une référence importante de mon enfance ? Pourquoi ont-elles continué de m’accompagner jusqu’à aujourd’hui ? Et pourquoi – et comment – ont-elles aussi eu cette importance pour tant de gens à travers le monde ? Je veux dire : quatre tortues à taille humaine qui mangent de la pizza, vivent dans les égouts avec un rat géant, font des blagues, et accessoirement sautent de toit en toit en manipulant des armes de ninjas… je pense qu’on peut tous être d’accord pour dire que c’est incroyablement stupide, non ?

Ridicule, n'est-ce pas ?

Ridicule, n’est-ce pas ?

Dans les derniers temps j’ai eu la chance d’avoir entre les mains les tous premiers épisodes (dans une édition argentine trouvée par hasard en voyage), puis de revoir le premier film (1990, réalisé par Steve Barron), pour ensuite relire La Rivière, un one shot publié en VF en 1992, qui m’avait marqué ado. Enfin, je viens de voir le tout dernier film sorti en 2014. Il a fallut du temps, mais j’ai enfin compris de quoi parlent réellement les aventures des tortues mutantes – ce à côté de quoi passe totalement le film produit par Michael Bay.

Mon édition argentine (trouvée à Buenos Aires) !

Mon édition argentine (trouvée à Buenos Aires) !

Mettons-nous d’accord sur une chose : je ne sais quelle valeur on peut accorder au comic originel, ni même aux films des 90’S, ni aux dessins animés de mon enfance, ni aux jouets. Les dessins des premiers comics ont quelque chose de maladroit, les êtres humains y sont mal dessinés, une surenchère de trame et de détails semblent vouloir cacher un trait pas encore maîtrisé. L’histoire, si on enlève le fait qu’elle a pour protagonistes des tortues, n’est pas follement originale, et les rebondissements qui s’enchaînent à partir du numéro 2 sont aussi abracadabrants les uns que les autres.

J'ai 9 ans, je m'y crois trop. Et les producteurs aussi.

J’ai 9 ans, je m’y crois trop. Et les producteurs aussi.

Quant au film, l’invraisemblance de son histoire et la succession improbable des événements n’en fait pas un objet à retenir pour l’histoire du 7ème art – et c’est sans compter les blagues, l’humour balourd et braillard censé dynamiser le film, mais qui l’amène parfois aux limites de l’incompréhensible et du ridicule. Tout cela mis au clair, il n’empêche, j’en garde un souvenir très limpide : celui d’une œuvre profondément mystique, quelque chose qui m’a habité, enfant, adolescent, et qui le fait toujours aujourd’hui.

C’est ceci : que sont, concrètement, les teenage mutant ninja turtles ? Tout est dans le titre : des adolescents, en mutation, qui doivent sortir de leur coquille, apprendre à maîtriser leurs émotions et leurs corps (grâce à l’art du ninjutsu!). Et le premier film, aussi grossier, maladroit et elliptique par moments soit-il, ne parle que de ça :

Quand les tortues seront-elles assez matures pour comprendre l’enseignement zen de maître Splinter ? Quand Raphaël surmontera-t-il sa colère ? Quand les autres la comprendront-ils ? Quand Leonardo, très occupé à jouer le grand-frère, le chef, sera-t-il à l’écoute de ses frères ? Quand Michaelangelo arrêtera-t-il de se cacher derrière ses blagues pour prendre les choses au sérieux ? (La question se pose peut-être moins pour Donatello, plus neutre, mais son rôle de nerd, bricoleur et informaticien, en fait autant un élément clef du groupe, qu’une porte d’entrée pour le lecteur geek2).

Maître Splinter dispense son enseignement

Maître Splinter dispense son enseignement

Il est surprenant de lire entre les lignes des aventures rocambolesques, mixant arts martiaux, SF, du comic d’Eastman et Laird : dès les début, les quatre personnages sont pensés dans leur dynamique de groupe, autant complices que prompts à se quereller. On les trouve tiraillés entre leur envie d’indépendance et leur attachement à leur maître, leur père, Splinter, qui lui joue évidemment le rôle du sage (un énième équivalent d’Obi-Wan Kenobi, du professeur Xavier ou de Gandalf). Lui, essaye de son mieux, par son entraînement, de les préparer au jour où il ne sera plus là ; jour où ils devront, comme tous les enfants, se débrouiller par eux-mêmes.

Dès les premières années, Eastman et Laird publient quatre épisodes spéciaux, un par tortue, pour développer leurs personnalités. Celui consacré à Raphaël met en scène sa rencontre avec le personnage de Casey Jones, le vigilant armé de clubs de golf, crosses de hockey et de battes de base-ball. Si le film de 1990 le réduit à un épisode comique, le récit d’origine porte plus précisément sur la colère de Raphaël et sur sa façon de la canaliser par la violence. Il lui faut rencontrer un alter ego pour réaliser qu’il est peut-être dans l’erreur. Par la suite, Casey jouera un rôle de grand-frère pour les quatre tortues. (April joue, elle, le rôle de grande-sœur et de figure maternelle bienveillante ; elle est aussi, une des autres portes d’entrées pour le lecteur dans cet univers).

Couverture dépliante de Liberatore, excusez du peu

Couverture dépliante de Liberatore, excusez du peu

Le récit La Rivière (trois numéros du comic parus en 90, réuni en un album en 92), cette fois-ci scénarisé et illustré par Rick Veitch, tourne plus subtilement autour de cette thématique : les tortues s’entraînent avec Splinter à l’art secret du ninjutsu au bord d’une rivière. Le maître tente de leur apprendre la concentration la plus totale, celle où le degré de méditation est si élevé, qu’on connecte avec le monde autour, qu’on le voit, les images se faisant dans notre tête. Pas simple pour des adolescents, agités et joueurs et particulièrement Raphaël, le plus nerveux des quatre.

Comprenant que ses élèves sont loin d’avoir atteint leur maturité, Splinter leur redonne leur liberté et les voilà sautillant et se chamaillant au bord de la rivière. Là, elles découvrent des œufs de tortues, pas loin, nagent les bébés. Les quatre adolescents les observent songeurs.

L’instant d’après, ils sauvent l’une d’entre elles d’une sangsue. Mais celle-ci goûte le sang de Raphaël et y prend goût. Quelques pages plus tard, elle l’attaque de nouveau, suce le sang de la tortue mutante, jusqu’à absorber tout le mutagène qui l’avait transformée en humanoïde : Raphaël régresse au stade de simple bébé tortue. Et la sangsue devient le Saigneur, terrible prédateur géant qui désormais veut du sang.

Le prédateur !

Le prédateur !

À la fois fable écologique et mystique La Rivière raconte cette lutte contre « le prédateur », celui dont parlent Jung et Clarissa Pinkola Estés3. Au niveau de l’inconscient, le prédateur est l’incarnation de nos peurs, de nos angoisses, de notre colère. C’est lui qui nous fait prendre les décisions destructrices, celles qui semblent avoir avec la liberté la plus totale, la transgression des limites, mais qui en fait nous mènent à notre propre perte. Ici, il incarne alors la peur de grandir de Raphaël – et implicitement de ses frères. Ils devront l’affronter et Raphaël l’éliminer, buvant son sang pour réabsorber le mutagène.

La rivière symbolise plusieurs choses : les connexions de tout point du monde à tout autre point, et les cycles de la nature et de la vie. Le « cycle éternel » dont parle la chanson du Roi Lion, mais aussi celui de Vie/Mort/Vie évoqué par Clarissa Pinkola Estés dans son travail. Ce qui est aussi mis en scène avec les deux personnages rencontrés par les tortues : l’indien Abanak et le vieillard sur son rocher. Le premier garde la rivière et honore les ancêtres ; le second, fausse figure de vieux sage a détourné la vitalité de la rivière pour garder la vie éternelle – niant le cycle de Vie/Mort/Vie.

Je ne sais jusqu’où Rick Veitch avait conscience des figures et des archétypes qu’il utilisait, il n’empêche que ceux-ci sont bel et bien là.

Ça m’a frappé, enfin, il y a quelques jours : si cette franchise, en apparence idiote, a eu un tel succès, c’est bien parce qu’elle parle dans le fond de ce même vieux défis face auquel nous devons tous nous confronter un jour : grandir, devenir indépendant, prendre confiance, s’encrer dans son corps, maîtriser nos pensées et notre colère, s’imposer au monde et y trouver sa place, même lorsque l’on s’y sent étranger. Apprendre à s’accepter et à faire confiance aux autres, à être en groupe.

C’est peut-être cette image qui dit tout : les tortues, suivant l’entraînement du maître, passent des égouts où elles vivent cachées, aux toits de la ville, où elles sont libres. Toit sur lequel elles affrontent et défont Shredder4, l’autre grand prédateur (lui qui dans le films séduit les adolescents en rébellion, les entraînant dans son entreprise, sa « famille », le clan du Foot). Doucement, épisode après épisode, Leonardo, Donatello, Michaelangelo et Raphaël s’élèvent vers la sagesse (ce que signifie vraiment grandir), valeur qu’a toujours symbolisé la tortue dans de nombreuses cultures.

L’ironie pour moi, c’est qu’il m’a fallut attendre ma trente-troisième année, alors qu’enfin je crois commencer à devenir adulte, pour comprendre de quoi il était question dans cette série. Voilà qui est fait.

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1Pour exemple : le clan du Foot (le pied) est directement un clin d’œil au clan ninja, The Hand (la main, donc) qu’affronte Daredevil dans le long run scénarisé par Frank Miller.

2Ils rappellent par certains côtés les X-Men (autre grande métaphore sur les affres de l’adolescence) : Leonardo = Cyclope ; Raphaël = Wolverine ; Donatello : Le Fauve, à partir de sa période fourrure bleue et cerveau du groupe ; Michaelangelo = le Iceberg des débuts.

3Le premier dans son travail sur les archétypes, la seconde dans Femmes qui courent avec les loups.

4Dans le premier comic, le film de 1990 et celui de 2014.

Le Monde de Charlie (ou : un Harry Potter sans magie)

Actuellement, Laure* travaille sur son mémoire pour la fac. Elle a intitulé celui-ci Que reste-t-il de la fantasy ? nouveaux codes de l’imaginaire dans la littérature adolescente. Elle part d’un constat pertinent, en quelques étapes : on voit en librairie l’expansion de ce rayon qui n’en est pas vraiment un, mais qui déborde de partout, le rayon bâtard : « young adult »**. Cette tendance en librairie trouve comme source le succès des Harry Potter de J.K. Rowling, qui ont complètement bouleversé le marché du livre. harry_potter_and_the_philosophers_stoneLa question que se pose Laure, pour résumer grossièrement est celle-ci : comment est-on passé de Harry Potter à Twilight, puis à Hunger Games ? Autrement dit : comment – et pourquoi ? – est-on passé de mondes magiques envoutants à des histoires d’amour sous fond de paranormal, et carrément à des dystopies dans des univers durs, projections à peine déguisées de notre présent, dans lesquels l’amour n’a même plus vraiment le premier rôle ? (Je reviens plus après sur les embryons de réponses que Laure a déjà posées et complétées par plusieurs discussions, avec moi ou d’autres) Chose remarquable : il y a quelques jours, voici qu’un article tourne sur la toile (cet article, précisément). Son propos : il semblerait que le filon de la dystopie, initié par Hunger Games et qui était poursuivi par Divergente et consorts, commence déjà à s’essouffler. Les éditeurs (et les agents aux USA) sont déjà à l’affut du prochain filon à exploiter. Même si rien ne peut permettre de tabler avec certitude sur l’avenir du marché (autrement dit : les best-sellers ne se prévoient pas, c’est le succès, et l’aval du public, qui transforme tel ou tel livre en effectif best-seller), il semblerait qu’un premier de cordée sorte déjà de la masse, déjà suivi par son petit frère. Tous deux ont déjà droit à leurs adaptations sur les écrans (bons signes pour repérer les effectifs best-sellers) : j’ai nommé Le Monde de Charlie (The Perk of being a walflower, en v.o.), talonné de près par Nos Étoiles contraires. OK, je n’ai lu ni l’un ni l’autre, mais j’ai vu l’adaptation (par l’auteur lui-même) du dit Monde de Charlie et le peu que je sais de son suiveur laissent entrevoir de grandes lignes : voici le dernier preneur du relais qu’avait porté il y a presque vingt ans maintenant le jeune et héroïque dans l’adversité Harry, le jeune et bien plus désabusé Charlie. Avant de s’intéresser de plus près à son cas, je voudrais revenir sur les propos sous-jacents à la thèse esquissée (pour l’instant, puisqu’il s’agit d’un travail en cours) par Laure. Reprenons : on avait cette étape 1/ un récit d’aventure, qui même sous des apparences de contemporanéité, se déroulait dans un monde magique, aux allures passéistes. Un monde loin de notre réalité et empli de tout une « imaginaire ». Dans ce récit se trouvait un élu, Harry, porteur du fardeau de l’humanité, héraut du bien, porte-parole des bons face aux méchants, celui qui affronte le mal à la fin (sorte d’énième figure christique).  Bien que J.K. Rowling ait modernisé et personnalisé tout cela, on avait un bon récit classique de fantasy, avec quêtes, destin et initiation. On y trouvait cette éternelle figure du trio amoureux, avec Harry-Ron-Hermione, trio qui selon les histoires ne se résout pas toujours de la même façon, mais qu’on retrouvera partout, avec : le héros (ou l’héroïne), un amoureux (ou une amoureuse), et un faire-valoir (soit du héros, soit de l’amoureux, selon les histoires. Ce schéma a son importance car il revient dans tous nos récits et joue pour beaucoup dans leur dramatisation. TwilightbookVient l’étape 2/ avec Twilight : déjà, même si la fantasy est toujours là, le monde magique passe au second plan. On se retrouve dans un univers bien plus réaliste, on fréquente un lycée semblable aux nôtres et non plus une école de magie. On a certes une sorte de combat final mais d’une ampleur moindre sur ses conséquences pour l’humanité. On a une sorte d’élue, porte-parole de la justice, mais qui agit dans un combat un peu plus ambiguë quant à la question du bien et du mal. Et, en fin de compte, un but réel au récit un peu moins ambitieux – et vaguement plus terre à terre –  que celui des Harry Potter, puisque la vraie question est de savoir qui, de Edward ou Jacob, Bella choisira. (Notons que Stephenie Myer réutilisera cette mécanique du trio amoureux dans son roman, plus SF, The Host). L’étape 3/ est particulièrement intéressante. Puisque nous avons, non pas une élue, mais une jeune fille qui se désigne elle-même pour sauver sa petite sœur. Mais qui, ensuite, sera à son tour élue par le peuple pour devenir la porte-parole de la révolution contre l’oppression (le schéma du bien et du mal, légèrement déplacé). Cependant, là où Harry, même dans ses pires moments de doutes, finit inlassablement par choisir le bien et assumer son rôle de héros, Katniss, elle, pendant la plus grande partie de la trilogie, hésite, refuse, choisit de se préoccuper de sa propre survie et des siens, mais tarde à assumer plus que simplement ça. Là où Bella perdait son temps à ne pas savoir qui d’Edward ou Jacob avait les plus beaux abdos, Katniss va tour à tour aller de Gale à Peeta, sans vouloir ni l’un ni l’autre. En somme, la romance n’a pas sa place dans ce récit (ou du moins seulement à sa toute fin). Hunger_gamesEt cette fois, nous sommes loin de l’univers magique d’Harry Potter : un futur gris, des Etats-Unis transformés en régime totalitaire, et plutôt que de la magie : la poudre aux yeux et les paillettes d’un show télévisé. Dans le fond, le schéma reste pourtant le même : une élue, des gentils (plus ambiguës), des méchants (plus complexes), une sorte de quête, le bien, le mal, le trio amoureux. Mais une ambiance plus sombre, plus désabusée. Quelque chose qui colle à l’ère du temps (« post 11 septembre », dirons certains, et considérons que ce n’est pas tout à fait faux). Quelque chose qui va avec ce qu’on retrouve dans les comics de super-héros, plus sombres, plus durs, plus « réalistes » (un réalisme relatif, soit, mais qui veut se donner cet aspect). Il suffit de comparer les vieux Batman de Tim Burton, assez féériques et colorées malgré tout, et ceux, gris et urbains de Christopher Nolan. Et je dirai même que le succès de Game of Thrones, cette fantasy réaliste et abrupte, se place dans ce même sillon (cf. article précédent). Notre époque, désabusée, où l’on peine de plus – à l’instar de Katniss – à partir en guerre contre l’oppression. Et nous voici rendus à l’étape 4/ de l’évolution des best-sellers young adult : des récits contemporains (enfin presque – j’y reviens de suite), réalistes, où des adolescents se trouvent confrontés à des épreuves, aussi difficiles à vivre pour eux que le combat d’Harry Potter contre Voldemort, mais bien plus proche de nous. On y trouve, non plus un élu, mais un personnage qui remplit le même rôle archétypal : un individu plus ou moins solitaire et paumé (Harry/Bella/Katniss et ici, Charlie) projeté dans un nouvel univers (école de magie / monde des vampires vs loups garous / l’arène des Hunger Games, ici, le lycée et son univers, surtout celui des grands de terminale, alors que Charlie est en 1ère) dans lequel il/elle remplira un rôle pivot. Certes Charlie n’est pas élu ou porteur d’une cause ou d’un combat, mais c’est autour de lui que se joueront les intrigues du récit, malgré lui, il obtient un rôle majeur dans la vie de ceux qui gravitent autour de lui. Une scène symboliserait presque cette élection : celle d’une soirée, ou, invité et presque inconnu de tous, il est soudain fêté et célébré par l’assemblée, tous levant leurs verres pour lui. perks_of_being_a_wallflower_book_cover_2Son combat à lui, là où tous auparavant affrontaient des ennemis politiquement identifiables en tant qu’entité ou groupe, est plus un combat contre la perte de sens, contre la disparition d’une certaine magie de l’innocence. Magie qu’on tente désespérément de retrouver en présence de ses amis. Bien sûr, on retrouve le trio amoureux, qui prend encore une autre forme, puisque deux d’entre eux, Patrick et Sam, sont frère et sœur d’adoption (le premier de surcroit gay). Ce qui n’empêchera pas pour autant entre eux une complicité de laquelle Charlie se sentira à plusieurs reprises exclu. Et de toute façon, ici, l’intrigue amoureuse, à la différence de tous les récits précédents (si Harry ne finit pas avec Hermione, il rencontre en cours de route Ginny, la sœur de Ron qui lui finit avec Hermione / Bella a un bébé avec Edward / Katniss et Peeta terminent leurs jours ensemble), se ramasse un peu la gueule. Notons que là où les précédents récits se suivaient sur plusieurs tomes et avaient de véritables conclusions, Le Monde de Charlie n’a qu’un tome, qui propose une fin bien plus ouverte, sans proposer de résolution totale et rassurante de tous ses conflits. En parallèle, je n’ai pu m’empêcher de faire d’étonnants rapprochements entre le prédécesseur de Charlie et ce dernier : Harry Potter, en tant que personnage, nait symboliquement lorsque bébé, il est attaqué par Voldemort, et sauvé in extremis, par sa mère, qui utilise la plus grande magie qu’ai contenue l’univers, son amour de mère. Charlie, lui //SPOIL//, nait symboliquement lors d’un autre épisode moins rose : il nait de l’amour tordu et particulièrement déplacé que lui porte sa tante, alors qu’il est encore enfant. OK, ne faisons pas de généralité, mais tout de même, si l’on suit ce cheminement et la succession de ces quatre grands best-sellers young adult, on observe une intrigante évolution des préoccupations, époque après époque, génération après génération. Si l’on ne pourra en tirer de grandes règles, au moins pouvons-nous y voir des symptômes. le-monde-de-charliejpgJe voudrais aussi porter l’attention sur ce qui semblera un détail, mais n’en est nullement un : l’époque à laquelle se déroule Le Monde de Charlie, c’est-à-dire les années 90. Quelle utilité cela a-t-il concrètement dans le récit ? En y pensant bien, on pourrait croire que cela n’en a aucune. Et pourtant, en y pensant vraiment bien on trouvera ceci : les années 90 ne sont autres que celles durant lesquelles les jeunes adultes d’aujourd’hui ont été enfants. En somme : une sorte d’âge d’or magique. C’est cette époque qui occupe la même place symbolique que les univers magiques, lointain et parallèle dans Harry Potter, chez les étranges voisins d’en face dans Twilight, ou dans le futur science-fictif d’Hunger Games. Et voilà ce qui arrive aujourd’hui : nous ne cherchons plus la magie bien loin. Peut-être est-il trop difficile de continuer à y croire vraiment, alors la cherchons-nous au plus proche : dans notre enfance, là, il y a  10 ou 20 ans tout au plus. On la cherche avec ce sentiment d’espoir mêlé de désespoir, une mélancolie lente, qui parfois nous porte et nous fait nous croire héroïques, même pour un instant. « We could be heroes », chante d’ailleurs David Bowie dans l’autoradio de la voiture dans laquelle Charlie, Sam et Patrick filent, à la fin du film, vers leur avenir. La nostalgie des âges d’or ; alors qu’on tente de regarder au-devant malgré tout. Oh, et puis, une dernière petite chose à souligner : remarquons l’étonnant rôle à contre emploi qu’a obtenu l’ex-Hermione dans Le Monde de Charlie, en l’occurrence celui de Sam, avec son côté badgirl. Un choix innocent de la part de Stephen Chbosky (réalisateur et auteur du roman d’origine) ? N’affirmons rien, mais, tout de même, ne trouvez-vous pas que symboliquement c’est assez lourd de sens ? En quelque sorte, une boucle est bouclée. Reste à savoir quelle sera la prochaine étape, la prochaine boucle. Rendez-vous dans 20 ans. – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – – [*la jeune fille qui est dans ma vie, pour ceux qui n’avaient pas suivi, et avec laquelle nous avons d’intéressants et enrichissants échanges ; et vous pouvez désormais lire ses écrits et ses humeurs par ici] [** certaines bibliothèques lui consacrent un espace, lorsqu’elles y arrivent. Celle de Montreuil a ainsi ces quelques étagères, dans l’entrée, qu’on a nommées « Passage », où l’on trouve roman jeunesses, adultes et young adult, tous traversés par ces problématiques que sont celles de l’initiation, de grandir, se confronter à la réalité… etc]

Les chroniques de l’observateur : notes et remarques sur Buffy the Vampire Slayer (5)

Observation 5 : torse nu et glabre et tatouage

(à Steve Murphy pour m’avoir ouvert les yeux sur ce sacré Gustave)

Angel_tattoo3Une nouvelle scène me saute aux yeux, qui semble totalement inévitable dans les œuvres young adult actuelles, particulièrement dans la romance paranormale. C’est la scène où Angel (le vampire sombre, mélancolique et mystérieux) retire son T-shirt pour montrer ses pectoraux et son tatouage. On retrouve l’exacte même scène dans la série des Twilight, dans Hollow ou dans le récent film de Divergente.

Fait amusant, assez vrai en un sens, mais pas tout à fait vrai que celui prôné fièrement sur les DVD des éditions récentes de la série (le coffret offert par Laure) :  « la série culte qui a marqué toute une génération et qui est à l’origine du phénomène vampire ! » Oui, il faut bien trouver les mots qui vont vendre.

Mais là où le pitch fait erreur, c’est que Buffy n’a rien lancé. La « bit lit » et la romance paranormale existaient bien avant. Joss et ses scénaristes le savent et placent d’ailleurs une référence ironique à Ann Rice dans la bouche d’un des personnages (j’ai oublié lequel, mais cela a bien lieu). Ce qu’a fait la série, c’est de jouer avec les codes de la romance paranormale. Et tout ce qui est venu ensuite n’a fait que faire de nombreux pas en arrière.

Je ne remercierai jamais assez Steve Murphy (grand spécialiste anglais de Rimbaud) de m’avoir montré ce que j’appelle aujourd’hui le « Flaubert mood ». Pour résumer, cet éminent universitaire se donnait pour but de démontrer à quel point tous ces messieurs à l’origine de nos grandes œuvres classiques était en fait de gros marrants.

Pour cela, il s’appuyait sur un extrait de Madame Bovary. Tout ceux qui l’ont lu se rappellent à quel point on se poile du début à la fin. La scène présentait un moment bucolique en pleine campagne, Emma Bovary et son amant batifolent entre des herbes hautes, une lumière idéale joue entre les feuilles orangées des arbres (je cite de mémoire), tout est parfait. Discrètement, à la fin de ce long paragraphe ampoulé, l’amant resserre de ses grosses mains la lanière du harnais de son cheval, tout en machouillant un gros cigare.

À première vue, ça n’a peut-être l’air de rien, mais la toute dernière action ramène brutalement la scène à une réalité triviale qui en un instant en annule presque toute la beauté ; mais surtout laisse poindre toute l’ironie derrière cette représentation.

Buffy contre les vampire regorge de ces moments « Flaubert mood ». Je cite deux scènes (de mémoire toujours) :

Giles (le bibliothécaire et observateur de la tueuse) et Angel se trouvent à la bibliothèque du lycée, sur fond de vieux livres. Ils échangent au sujet d’une prophétie ou d’un nouveau méchant en ville. Ils en viennent au sujet de Buffy, dont ils se préoccupent tous deux énormément (l’un comme un père de substitution, l’autre en amoureux soucieux). Commentaire du bibliothécaire british, relevant ses lunettes sur son nez : « Un vampire plus que deux fois centenaire, victime d’une malédiction qui lui a rendu son âme, et épris de l’élue, la tueuse… c’est une figure tellement poétique. (Bref silence) Quoiqu’un peu larmoyante. »

Plus tard dans la série, à un moment un peu critique, on trouvera le couple tueuse / vampire en pleine déclaration débordante et un peu drame.

Angel : « (…) Parce que je voyais ton cœur. Tu le portais devant toi pour que tout le monde le voie. Et j’ai eu peur qu’il soit brisé ou déchiré… qu’on lui fasse du mal. Et j’ai voulu plus que tout le protéger, le réchauffer contre le mien. » Buffy : « C’est si beau, Angel… (Bref silence) Bien qu’assez dégoûtant si on prend ça littéralement. » Angel :  « Mmm. C’est ce que je me disais. » [1]

Ce mécanisme sous-tend toute la série, parfois de façon plus ample. Et c’est réellement ce qui en fait la force : si l’on revient sur cette idée du « Flaubert mood » et sur la démarche de Gustave, on sait d’après ses lettres que sa démarche à lui était très critique. Pourtant il était un fin connaisseur de la littérature fleur bleue, et certainement en était-il en vérité, bien qu’à son corps défendant, un grand amateur. Ce double mouvement crée des œuvres complexes, et le lecteur ou spectateur a alors deux choix : se projeter de façon très premier degré dans la romance, ou s’en distancier avec ironie ; voire, faire les deux en parallèle et simultanément.

Je reviens sur la scène du tatouage : quand j’ai lu Hollow, elle m’a sauté aux yeux et j’ai cru mourir étouffé sous un bain d’hormones d’adolescente. Quand elle a eu lieu dans Divergente, je n’ai pu retenir un rire moqueur. Pour Buffy, il a fallu que je revois cette même scène une troisième fois, et a posteriori pour réaliser que là aussi, on la trouvait. Mais c’est qu’on ne s’y arrêtait pas pendant des heures. Aucune description écrite du torse du mâle ténébreux, ni les pensées de l’héroïne frémissant devant son fantasme incarné, comme dans Hollow. Pas non plus de lumière tamisé et soft porn, ni gros plan sur le corps lisse et huilé du héros, avec thème mélo en fond, ainsi qu’on a dû le supporter dans Divergente. Au spectateur ou à la spectatrice de focaliser ou non son attention sur cette vision.

En clair : Buffy touche à l’universel par son adresse à un public vaste (les différents personnages très riches permettant par ailleurs beaucoup de possibilité d’identification), et parce que l’on peut y revenir à plusieurs moment de nos vies, en y redécouvrant un nouveau sens. C’est le propre des grandes œuvres. Et, à notre époque très noire et particulièrement cynique, où, une fois adulte – et peut-être même dès l’adolescence désormais –, on est vite revenu de la romance grandiloquente, on peut à la fois vivre la romance au premier degré, tout en prenant du recul dessus.

En comparaison, Twilight et consorts ne peuvent toucher que l’adolescent mélo qui n’a aucun recul sur lui, et deviennent usés et dépassés dès que celui-ci grandit.

[1] Le doublage français massacre totalement la scène, supprimant la blague avec une traduction fausse et un jeu d’acteur drame du début à la fin.

Green Lantern Corps : aventures cosmiques et symboliques intérieures

Et je dédie cela aux camarades de Pop en Stock et du 7ème.

Et à Olivier, Eva, Camille et Tristan, ils sauront pourquoi.

 

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Je commence par ici

Notre amour des œuvres

Cet été je me suis mis à Green Lantern. En novice, j’ai simplement mis le nez dans quelques magazines Green Lantern Saga (publiés par Urban), qui réunissent les quatre séries de l’univers des « Lantern », éditées actuellement par DC. J’ai été préparé par un collègue libraire : « T’es sûr ? Franchement, le run de Geoff Johns1, il est pas terrible… il s’est tapé un trip avec les différents corps, y en a de toutes les couleurs, t’as l’impression de lire les Power Rangers. »

Et pourtant.

Voilà ce que je propose cette fois-ci : au lieu de débattre pour savoir si ces nouveaux Green Lantern sont de l’or en barre ou la dernière niaiserie pour ados, on va se poser conjointement trois questions :

De toutes les couleurs !

De toutes les couleurs !

La première sera de savoir pourquoi est-ce que de façon absolument subjective cela me parle (et je dis bien « me parle », plutôt que « me plaît », parce que ce n’est pas exactement la même problématique). La deuxième, finalement liée d’une certaine façon, sera de comprendre d’un point de vue archétypal – au sens le plus jungien du terme – ce que ces histoires racontent.

Enfin, on reviendra sur une chose capitale avec ce genre de lecture (celle des comics), et qui dépasse les œuvres elles-mêmes : c’est-à-dire la façon dont on les lit et dans quel contexte, car mine de rien, tout cela joue sur notre appréhension – et notre amour – des œuvres.

Et fuck le bon goût.

Une intuition

Dernièrement, une intuition m’est venue : je suis certain que mon goût pour la musique des années 80, le synthé, Erasure, les mélodies héroïques sur beats dansants et les super-héros cosmiques qui s’affrontent dans de grands space operas métaphysiques colorés sont liés. Non, je n’ai pas encore tout à fait reconnecté avec le souvenir précis de mon enfance qui expliquerait tout – si ce n’est que maman écoutait Vangelis et Kitaro2. En tout cas, ces récits et cette musique éveillent en moi quelque chose de contenu, retenu, muet, qui s’exprime alors dans toute sa grandiloquence exubérante. Qui me fait me sentir vivant. OK, chacun son truc.

Remontons : nous sommes dans les années 90 et j’ai 13 ou 14 ans, je lis des comics depuis peu. J’ai commencé avec Ghost Rider3. On imagine aisément que son côté sombre et son obsession pour la vengeance, associés aux dessins fauves, noirs et expressifs de Mark Texeira, ont dû résonner avec ma hargne rageuse et enfouie d’adolescent sage et mal dans sa peau. Puis j’ai tout essayé. Les Strange (Spiderman, Iron-Man, les Vengeurs), Special Strange (X-men),Titan (les Vengeurs de la Côte Ouest4, X-calibur), Nova (les 4 Fantastiques, le Surfeur d’Argent, Miss Hulk), Serval, Facteur-X… du moins, tout ce que je trouvais à la presse à côté de chez moi.

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Les rebelles de l’espace contre la tyrannie !

Un été, en vacance à l’île de Ré chez mes grands-parents, je trouve des stands de bouquinistes sur les marchés. Je commence à fouiller et me mets à lire aussi de vieux DC publiés par feu Aredit-Artima. C’est là que je découvre les Omega-Men. Il s’agissait d’une équipe de rebelles de l’espace apparue dans les pages des Jeunes Titans. Une série de (environ) 35 numéros est publiée dans les 80’s. La plus grande partie de ces épisodes ont eut droit à leur version française dans un magazine éponyme de 15 numéros. On y raconte comment une petite équipe bigarrée affronte une dictature de l’espace, on les suit dans toutes sortes d’aventures, le long d’un grand space soap opera pop qui verra la dite équipe se défaire et se refaire. Une sorte de Star Wars, plus condensé et avec plus de créatures extra-terrestres, d’animaux anthropomorphes et d’intrigues surréalistes. C’est une des premières séries dont j’ai ensuite patiemment cherché à réunir la totalité des numéros5.

Il y a eu après le Warlock cosmique et métaphysique de Jim Starlin6 dans Titan – et toutes les mini-séries « Infinite quelque chose ». Une période à mater des cassettes vidéos de l’anime Capitaine Flam. le Firefly de Joss Whedon.

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De grands combats cosmiques

Enfin, tout cela se retrouve émulé et amplifié dans les grands arcs cosmiques lancés par Keith Giffen (un des auteurs actifs sur les Omega Men) puis pris en main par le duo Dan Abnett & Andy Lanning7. À chaque fois, j’ai été emporté au premier degré le plus primaire. Et, alors que j’avais en gros mes 30 ans, j’ai œuvré patiemment à réunir tous les numéros de la revue Marvel Universe (plus d’une trentaine) pour pouvoir lire ces aventures spatiales en entier8.

J’ai rédigé un passionnant article sur celles-ci, qui argumentait savamment sur la qualité objective de ces arcs – et tout objectivement, ils devaient bel et bien être de qualité puisqu’ils ont dû assez bien marcher pour que – en dépit d’une fin où la plupart deux des personnages principaux, Nova et Starlord, se sacrifiaient – ils aient eu droit à un film qui sort ces temps-ci (les fameux Gardiens de la Galaxie) et à une nouvelle série orchestrée par le monsieur Marvel de ces dernières années, Bryan-Michael Bendis9 en personne.

Mais mon approche était-elle si objective ? Est-ce que l’espace, ses héros, les défis cosmiques, ses créatures, cette science étrange et si loin de notre réalité qu’elle en paraît magique ne viendraient pas toucher quelque chose de moi ? Ne serait-ce pas simplement le bon vecteur pour laisser se déverser mon besoin d’héroïsme – et, sous-entendu, avec lui tout un pan déguisé de mes complexes plus ou moins refoulés ?

GL20_CVRCombler le manque

Revenons au sujet annoncé de cet article : le magazine Green Lantern Saga dans lequel sont publiés les séries tournant autour des différents corps de Lantern. Après la fin du long run d’Abnett & Lanning je restais comme en deuil. Impossible pour moi de lire le reboot (au sein de la ligne « Marvel Now »10) des Gardiens de la Galaxie de Bendis – ce serait comme trahir la « seule vraie série » des gardiens. Un certain temps après je prends en cours la lecture des nouvelles aventures des Green Lantern, jugeant qu’elles combleront le manque sans salir la mémoire du chef-d’œuvre du duo de scénaristes anglais.

Chance pour moi, en dépit de la mauvaise publicité faite par mon collègue, c’était juste ce qu’il fallait. Un magazine, plusieurs séries dont les intrigues s’entremêlent, des aventures cosmiques et des héros en lycra fluo qui flottent dans l’air et envoient des rayons multicolores. Parfait. En vérité mon camarade libraire avait parlé sans mentir : son avertissement disait juste. Mais il ne prenait en compte que ses propres attentes de lecteur. Autrement dit, platement : ni lui ni moi n’avons les mêmes attentes (conscientes) ou besoins (inconscients) lorsque nous ouvrons une BD.

Je propose une comparaison : Laure (pour ceux qui ont raté les épisodes précédents : la jeune fille qui partage ma vie) m’a montré quelques séries de films qu’elle adorait adolescente – mais donc encore aujourd’hui, et certainement toujours. Citons Iron Man ou Le Seigneur des anneaux.

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Le beau Robert Downey réussira-t-il à tabasser le méchant et à tomber la fille ?

J’ai détesté les premiers et si j’ai trouvé de l’intérêt dans les autres, ce n’est clairement pas au même endroit. En vérité, j’ai un problème avec les héros. Les personnages parfaits, voire pire ceux que leurs imperfections rendent parfaits, m’insupportent. J’ai des arguments : ils sont de mauvais exemples, leur physique idéal nous fait nous sentir nuls, ils transmettent des messages faux au spectateur. Tony Stark est un connard arrogant et il n’est pas si drôle que ça, et c’est facile de s’en sortir face à des ennemis qui sont clairement des faire-valoir. Quant à Aragorn, il y en a marre de ces mecs à belles gueules qui font fondre les filles (dont la jeune Laure) ; il m’est bien plus simple de m’identifier à Frodon, voire à Sam11.

Cela fait-il des films Iron Man ou de la trilogie de Peter Jackson de mauvais films, objectivement ? On peut leur reprocher de nombreuses choses, des raccourcis, des facilités, un usage de clichés, trop de grand spectacle pour le grand spectacle, une certaine malhonnêteté retorse pour manipuler les sentiments du spectateur… mais n’est-ce pas le propre de toutes les histoires ?

En définitive c’est peut-être que tout simplement ce qu’ils offrent et la façon dont il ne le font ne marche pas sur moi. Et même, certainement : m’agressent-ils en titillant mes propres peurs, mes angoisses, en appuyant sur de vieilles blessures. Du type : absence criante d’un père (de deux si l’on prend en plus un père biologique), une maman inversement trop présente et étouffante, involontairement castratrice, puis à la fois trop et pas assez de modèles masculins, tous faillibles qui plus est. Assez pour laisser sous-entendre que : les héros, ça n’existe pas.

La réalité

chien

Fantasy âpre = couleurs maronasses

Il y a eu un moment où je me suis penché de plus en plus vers des récits réalistes, vers tout un pan de la BD indépendante mettant en scène des loosers pris dans le quotidien, des romans avec ce que j’appelais des « histoires de gens », le cinéma mimaliste, caméra à l’épaule. Puis j’ai (re)découvert la SF et la fantasy. J’ai lu Dick, et certains de ses romans où les éléments science-fictifs étaient finalement plutôt rares. Dernièrement je me suis pris d’amour pour les Game of thrones de George R.R. Martin ou Chien du Heaume de Justine Niogret, que j’appelle de la « fantasy sans musique », pour signifier leur âpreté, leur traitement anti-héroïque. Ou encore le formidable Les Magiciens (suivi du Roi magicien) de Lev Grossman qui met en scène des apprentis magiciens bien moins prompt à combattre les méchants qu’un Harry Potter, bien plus lâches et mollassons, et dont au final le plus grand ennemi n’est autre que l’ennui.

D’une certaine façon, j’en appelle à des récits plus « vrais », plus probables. Et je reste certain que leur existence est des plus nécessaires. Pourtant, j’en reviens en parallèle à des comics cosmiques et spatiaux. Et plus je grandis et avance dans la vie, plus je les crois nécessaires eux aussi. En vérité, qu’ils existent ou pas dans la réalité, nous avons besoin de héros. Parce qu’ils exaltent quelque chose de et en nous.

Mais peut-être que chacun de nous a besoin de héros différents. Pour ma part, un certains nombre de claques de la réalité (et peut-être en l’occurrence plutôt le type de claques, puisque on en reçoit tous notre comptant), des repères flous et faussés et des difficultés à m’assumer et à m’accepter – tant en tant qu’individu adulte valable qu’en tant que mec digne de ce nom – ont mis à mal les grandes figures prototypales tout d’un bloc.

Et puis, il y a eu ce mouvement particulier dans les fictions. Au niveau du comic de super-héros, les premiers pas vraiment flagrants sont ceux d’abord des X-Men de Snyder, puis du Dark Knight de Nolan : en quelque sorte, on a noirci et assombri des héros pop ; on a manœuvré pour les rendre plus réalistes.

Je suis Batman, je suis sombre.

Je suis Batman, je suis sombre.

Certes, c’est un héritage en premier lieu des Watchmen de Moore et du Dark Knight de Miller : le premier qui confrontait des figures pop et colorées à l’âpre réalité (héros vieillis et bedonnants) et le second qui transformait un personnage encore cartoony en guerrier de la nuit, violent et sombre. Mais, là où ces récits orientaient l’industrie en douceur vers un élan de maturité du médium, le film de Snyder a des répercussions directe sur les comics : pour que ceux-ci collent à l’esprit du film, désormais les X-men portent eux aussi des costumes unis et sombres qui n’ont plus rien à voir avec la débauche colorée que proposaient les aventures des mutants jusqu’aux 90’S. Et quant à Batman, il suffit de comparer les versions de Tim Burton ou de Paul Dini et Bruce Tim avec celle de Nolan : auparavant, le Batman avait quelque chose de la créature surnaturelle, on avait beau savoir qu’il avait des gadgets et toutes sortes de véhicules, le personnage avait quelque chose de fantastique et d’inexpliqué. Sa ville même, Gotham City, avait tout d’une créature étrange, elle avait une vie autonome. Le nouveau Batman est urbain, mécanique, équipé. Pour résumer : il n’a plus rien de magique.

Et quand j’ouvre la plupart des comics actuels, quelque chose me manque, je ne les trouve pas beaux, ça ne m’interpelle pas. Mais quand je lis Les Gardiens de la galaxie ou Green Lantern, alors que ce sont les mêmes artistes qui travaillent sur ces séries, quelque chose se passe qui fait entièrement basculer mes notions de beau ou pas beau, qui dépasse l’argumentable. Les couleurs flashy, l’exagération d’effets spéciaux, le dynamisme, l’improbable, tout fait soudain sens. On pourrait dire que plus l’on tente de rendre réaliste une histoire de super héros, moins elle me paraît crédible. Tandis que lorsque l’on l’assume comme déconnectée de notre réalité et reposant sur une logique qui ne peut fonctionner que dans cette univers fictif, j’y crois complètement.

Le héros aux mille visages

Que racontent et représentent en fait à peu près toutes les histoires depuis toujours ? Et particulièrement celles de héros et de super-héros ? Simplement : elles racontent le départ du foyer familial, l’individuation, la confrontation au monde extérieur, à ses problèmes, ses difficultés. Elles disent comment on les surmonte et comment l’on devient grand.

Laure formule cette idée12: si le héros est l’élu, ce n’est pas parce qu’il est si formidablement unique et supérieur à tous les autres individus, mais bien parce qu’il est la projection du lecteur et que chacun d’entre nous est, dans sa propre vie, l’élu, le seul capable de surmonter les épreuves qui l’attendent, le seul qui saura et devra mener sa vie. Selon Jung ou Clarissa Pinkola Estés, les différents personnages d’un récit ne représentent pas tant de véritables individus, mais plutôt les forces qui s’animent et luttent en nous.

Autrement dit : le méchant, c’est aussi toi (d’un coup les relations ambivalentes et toujours sur la corde raide entre Luke Skywalker et Darth Vader ou Harry Potter et Voldemort prennent tout leur sens). À toi de décider de ne pas le laisser prendre le dessus.

novaSi l’on se penche sur le Green Lantern le plus important, Hal Jordan, ou le premier Nova, Richard Ryder, on observera leur étonnante ressemblance. Tous deux appartiennent (l’un chez DC, l’autre chez Marvel) à des corps de police intergalactiques. Leur origine est assez semblable : l’un est pilote, l’autre mauvais étudiant un peu sportif, tous deux têtes brûlés, en butte à l’autorité. Un représentant des deux corps, respectivement Green Lantern et Nova, poursuivant un méchant de l’espace, s’écrase sur terre. Il doit choisir un remplaçant, et c’est la force cosmique qui l’habite (la lumière verte ou la nova force) qui le fait pour lui. Hal et Richard sont choisis.

Chacun vit alors des aventures principalement sur terre, combattant aux côtés d’autres héros terriens. Il faudra que leurs séries respectives avancent pour que l’idée des corps soient développée, et qu’apparaissent, petit à petit, d’autres Green Lantern ou Nova, avant que l’on ait enfin affaire à de véritables armées. Armées à la tête desquelles se retrouveront les deux héros préalablement solitaires.

Dans le cycle Annihilation on voit Richard Ryder confronté à une guerre cosmique qui au début le dépasse. Mais il la traverse et se battra jusqu’au bout. Ce qui est étonnant c’est qu’alors que le héros a bien trente ans d’existence, il est traité comme un adolescent qui met le nez hors de chez lui. Dans de récents épisodes des Green Lantern (épisode 21 de la série actuelle), Hal Jordan est nommé à la tête de son corps. On y lit qu’il est mort puis a ressuscité. La même impression de nouveauté du personnage effleure : il semblerait presque avoir acquis ses pouvoirs hier – ce qui est quasiment le cas à l’échelle du comics, puisque le reboot est encore frais.

En vérité Jésus n’a pas la prérogative du sacrifice puis mort puis résurrection : c’est une vieille constante du parcours du héros. Harry Potter ou Buffy Summers n’y échappent pas. Et, quant à Nova, il se sacrifie avec son confrère Starlord (leader des Gardiens de la galaxie) à la fin du run d’Abnett & Lanning. Mais qu’à cela ne tienne ! avec « Marvel Now », tous deux ont droit à une nouvelle existence, et l’on reprend tout du début.

Une histoire sans fin

J’ai alors compris quelque chose de capital au sujet des reboot de franchises (une vieille rengaine dans le milieu du comic book) : au delà de l’évidente raison financière qui veut que reprendre du début peut ramener de nouveaux lecteurs et spectateurs sans qu’ils n’aient à se référer aux précédentes et nombreuses aventures, il y a cette Histoire sans fin. Histoire que le roman éponyme de Michael Ende et le film de Wolfgang Petersen racontent très bien. Une histoire qu’on ne peut se lasser de raconter et que l’on re-raconte encore et toujours. Et si le héros meurt, il renaît. Laure, se référant à Françoise Dolto, explique que cette mort du héros signifie le passage à l’âge adulte. Mourir équivalant à accepter la fin de l’enfance. Et l’on pourrait facilement étendre cela aux cycles de la vie (ce que Clarissa Pinkola Estés appelle « Vie/Mort/Vie », ou que Disney fait chanter à ses animaux anthropomorphes dans Le Roi Lion) : cette épreuve d’accepter la fin de quelque chose revenant inévitablement dans la vie de tout individu. On ne cesse jamais de grandir.

Et c’est cette même histoire que racontent les BD ou les films mettant en scène tous ces beaux losers qu’on affectionne de nos jours, même s’ils surmontent peut-être les épreuves un peu plus laborieusement.

Carol Ferris et les Star Sapphire : le bon goût à son appogée

Carol Ferris et les Star Sapphire : le bon goût à son appogée

Dès lors, si l’on considère les aventures des Green Lantern Corps et de leurs confrères, les Red Lantern, ou les Blue, Yellow, Orange, Indigo, et enfin les Star Sapphires (de lumière dite « violette », mais vêtues dans un beau rose limite digne de Barbie) on peut tenter d’en avoir une lecture semblable : il ne s’agirait alors pas des aventures de véritables individus lancés à travers l’espace, mais en fait d’archétypes déroulant sous nos yeux la métaphore de nos combats intérieurs.

OK, je veux bien que la métaphore ne parle pas à tout le monde et que certaines filles soient heurtées par la représentation des Star Sapphires : le seul corps composé uniquement de femmes et dont le pouvoir est animé par la force de l’amour.

L’arc-en-ciel au complet : les Power Rangers des émotions

Effectivement, au sein des représentations en monochrome noir des super-héros actuels, les Lantern de toutes les couleurs jurent un peu. Et, oui, cette idée de pouvoir tirés de la force des émotions est un peu abracadabrante. Petite explication pour ceux qui n’ont pas suivi (c’était mon cas jusqu’à il y a un mois) : il existe donc sept corps de Lantern, un par couleur du spectre lumineux. On apprendra dans l’épisode spécial 23.1 : « La chute des luminiers » qu’existaient dans un univers antérieur au notre des entités usant de la lumière eux-aussi, les luminiers, donc.

The-Lantern-CorpsLes Green Lantern originaux sont animés par la volonté (« la lumière verte de la détermination », pour les luminiers) ; le Corps de Sinestro (ancien Green Lantern qui forma Hal Jordan) use de la lumière jaune de la peur (ou de la « terreur ») ; la lumière violette de l’amour (ou de la « passion »), pour les Star Sapphire ; la compassion (ou « l’empathie ») pour la tribu Indigo ; l’espoir pour les Blue Lantern (« la lumière bleue de la foi ») ; enfin, l’avarice (ou la « cupidité ») pour l’agent orange, Larfleeze, seul détenteur de la lanterne de même couleur. Enfin existe aussi un Black Lantern, Black Hand, qui fait se lever les morts, qu’il contrôle ensuite, et un White Lantern (Kyle Rayner, un temps remplaçant d’Hal Jordan et par ailleurs ancien dessinateur de comics), qui contrôle depuis peu les sept spectres de couleur.

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ésotérisme = photoshop

Dit comme cela, cela peut sembler plutôt kitsch, voire légèrement mièvre. Et ça l’est peut-être. Mais, en fin de compte, et alors ? Je dirais même, peut-être bien que cela doit l’être. Depuis quelque temps je m’intéresse de plus en plus à la pratique du tarot, pas en tant qu’art divinatoire, mais plutôt comme outil et support de lecture de soi-même. Mon attentionnée belle-maman m’en a offert plusieurs pour mon dernier anniversaire, dont le très intéressant (et en fait diablement pertinent) Les Portes de l’éveil, 42 pas vers soi13. Celui-ci est constitué de sept familles de six cartes. Une couleur par famille, et chaque couleur correspondant à un chakra. Cela est basé sur des principes énergétiques zen. Chacune des familles invite à travailler sur des types de rapports au monde, tels que lâcher prise, confiance en soi, expression…14 Qu’importe en fait que cela soit fondamentalement et scientifiquement vrai, car en définitive, les messages des cartes sont simples, de bon conseil, et justes. Si l’on décide de les prendre au sérieux, ils peuvent même être d’un grand secours.

Chose notable, en plus d’une couleur, chaque famille hérite d’une illustration de Marie-Laure Joubert, « artiste en arts numériques » (c’est écrit sur la boîte). C’est-à-dire qu’elle bricole avec Photoshop. Si je devais juger de ce travail, ainsi que je peux le faire la plupart du temps, je serais aisément très cassant, genre : « Ouh, mon dieu, que c’est laid ! » Sauf que, en contexte et en pratique, ces images, leur naïveté apparente et leur colorisation frappante, font sens. Elles portent le message et assoient l’ambiance ésotérique du jeu.

Nous allons y revenir, mais je voudrais d’abord reconnecter tout cela à une création de (successivement) Roy Thomas, Bill Mantlo, Jim Starlin et Glenn Herdling : le gant d’infini et particulièrement les gemmes qu’il arborait : « de petites pierres de forme oblongue, mesurant de 2 à 3 centimètres de long. Chaque Gemme possède une couleur spécifique : vert pour la Gemme de l’Âme, pourpre pour la Gemme de l’Espace, bleu pour la Gemme de l’Esprit, rouge rose pour la Gemme du Pouvoir, jaune pour la Gemme de la Réalité, rouge orange pour la Gemme du Temps. »15 Auxquelles il faut ajouter la gemme de l’Ego, moins connue (et qui n’apparaît qu’en 1995), qui semble ne pouvoir que résister aux six autres gemmes.

Legendary_Infinity_GemsDans des arcs narratifs scénarisés par Jim Starlin, Thanos réunit les gemmes qu’il porte sur le gant de l’infini. Warlock, sorte de demi-dieu synthétique vaguement christique, aidé de ses acolytes, réussi à combattre le titan à la peau violette. Il

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Thanos porte le gant d’infini – avant que Warlock ne vienne lui reprendre

remet ensuite chacune des gemmes à différents héros, avec qui il formera l’équipe des Gardiens de l’infini16 et affrontera diverses menaces. Les histoires de Jim Starlin sont toujours teintées de mysticismes et de philosophie et cet héritage aura irradié toutes les séries cosmiques Marvel, mêmes celles qui tournent aujourd’hui plus vers la science fiction.

Des histoires pour grandir

Ces concepts peuvent sembler simplistes – ou, lorsque l’on évoque la philosophie, avoir un bon air de philosophie de comptoir. Or, je pense que l’on peut voir cela d’une autre façon. Comme le souligne Julien Di Giacomo dans la conclusion de son ouvrage Quelle place pour le super-héros dans la société américaine ?, « leurs messages ne sont jamais cryptiques, et ils n’exigent pas de nous que nous croyions en leur existence pour être inspirés par leurs actions. »17 Plutôt que simplistes, leurs métaphores sont simples, frappantes. Elles permettent de dire des choses compliquées, notamment sur les conflits entre les individus (et encore plus sur ceux intérieurs). Et je crois même qu’elles agissent sur nous sans que nous nous en rendions compte.

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Sinestro et ses acolytes jaunes

D’une certaine façon, Hal Jordan/Green Lantern, Sinestro et Carol Feris/Star Sapphire, ou encore Atrocitus, à la tête des Red Lantern, ne sont qu’un seul et même individu découpé en les diverses forces archétypales. En fait, Star Sapphire, aussi kitsch et ridicule puisse-t-elle sembler, doit être ainsi : elle n’est pas un personnage de femme, engoncée et figée dans un cliché, elle est l’idée des forces féminines archétypales. J’irai même jusqu’à dire que le personnage ne s’adresse pas aux femmes. On peut (et cela est un autre constat qui mène lui à un autre débat) supposer que le principal lectorat de Green Lantern est composé d’hommes, en grande partie jeunes, quasiment tous adolescents, voire post-adolescents, voire adultes en apparence, mais encore empêtrés dans cette adolescence qui dure aujourd’hui toujours plus.

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"C'est à moi ! à moi ! à moi !"

“C’est à moi ! à moi ! à moi !”

l y a aussi cet intéressant personnage que Larfleeze, l’agent orange, seul et unique détenteur de la batterie orange, animée par le pouvoir de la cupidité et de l’avarice (qui par certains côté semble être une version cosmique de Golum). Le personnage collectionne un grand nombre d’entités et de créatures qui deviennent ses sbires et qu’il appelle « mes jouets ». N’est-il pas une parfaite représentation (et par là un message lancé au lecteur) de nous autres, collectionneurs maladifs de comics ? qui les accumulons précieusement, après les avoir recherchés de librairie en librairie ? Comics dont on ne se débarrassera pas, qui sont à nous et que l’on doit posséder ?

Ironiquement, on dit que les comics ont mûri, mais j’ai presque l’impression que c’est les lecteurs qui grandissent plus lentement et que ceux-ci (je m’inclus évidemment dans le lot) ont besoin, encore et toujours d’être accompagnés. Dans les comics de super-héros actuels, en apparence plus adultes et complexes qu’auparavant, s’animent les mêmes vieilles grandes forces du bien contre le mal. La même éternelle histoire dont je parlais plus haut.

Dans cette histoire, l’archétype féminin n’est pas tant l’amoureuse du héros que ce que Jung appelle « l’anima » : c’est-à-dire la part féminine de chaque homme, et donc du héros/lecteur (« l’animus », quant à lui est la part masculine de chaque femme). Intégrer et accepter sans honte cette part de soi fait partie intégrante du processus qui mène à l’âge adulte. Clarissa Pinkola Estés (héritière de Jung) parle aussi du « prédateur naturel de la psyché », c’est lui qui nous pousse à nos mauvaises actions (qu’elles soient faites envers autrui ou nous-mêmes – mais je crois qu’une mauvaise action envers quelqu’un d’autre est en fin de compte aussi dirigée contre soi) et cela a beaucoup à voir avec la peur et la colère18.

Absolument rien ne prouve que Geoff Johns lorsqu’il a réinventé l’univers des Lantern n’avait clairement cet objectif en tête, mais je pense que c’est ce qu’il a fait. Et peut-être même est-ce son inconscient qui l’a dirigé, parce que lui-même avait besoin de cette histoire pour grandir.

Plus j’y pense, plus je crois que les super-héros (en tout cas la plus grande partie d’entre eux) s’adressent bel et bien aux enfants et adolescents ; pas par besoin régressif, mais bien parce que l’enfant en nous doit vivre ces histoires un certain nombre de fois, ce afin d’en intégrer les archétypes pour pouvoir les transcender et les dépasser, et, enfin, s’incarner en un nous adulte.

Ésotérisme et initiation

Revenons à cette histoire des couleurs : qu’elles soient celles des Lantern, des gemmes de l’infini, ou des cartes des Portes de l’éveil 19. On sait que les bébés et les enfants sont très réceptifs aux couleurs qui flashent. Peut-on imaginer qu’au fond de nous, derrière toutes les barrières que nous dressons, derrière notre intelligence, notre capacité d’analyse, de recul, notre cynisme, notre désabusement, subsiste malgré tout quelque chose de « pur », d’innocent, capable de se connecter à des forces primaires ? Ces couleurs bêtassouilles œuvrent-elles sur notre inconscient ? J’ai tout lieu de le penser car sinon ni les comics des 90’S de Jim Starlin, ni le long run de Geoff Johns sur Green Lantern n’auraient eu autant de succès.

On est nombreux à se moquer de l’ésotérisme, de la foi religieuse, que l’on soit des gens de lettres, des intellectuels, des scientifiques à l’esprit carré, ou de cette élite qui elle ne se laisse pas berner. Je suis frappé par toute cette population geek, dont bon nombre ont des cursus scientifiques, et se prônent athées avec fierté ; et qui pourtant lisent comics de super-héros et romans fantasy. Ou ces chercheurs sérieux dans les universités, qui se sentent au-dessus de la masse ignorante et aveuglée par des illusions, mais qui pourtant passent leur vie la tête, le nez et tout leur être dans les histoires.

Pour moi, il n’y a en fait aucune différence entre La Bible ou un comics de Green Lantern, de Warlock ou des Gardiens de la galaxie (choisissez quant à vous les titres qui vous interpellent le plus) : ce sont des histoires, des métaphores de ce qui se passe en nous. Des histoires dont notre inconscient a besoin pour que nous soyons capables d’affronter le monde extérieur, de devenir des adultes responsables et de participer activement au monde – tout en croyant que ce que nous faisons a un sens, quel qu’il soit. C’est, pour résumer, un travail initiatique et de foi, dont nous avons tous besoin quoi qu’on en dise.

Toutes les histoires ne participent pas toujours au mieux à ce travail, certaines même nous font rester éternellement enfant. Mais je reste persuadé qu’un bon nombre, parfois même malgré elles – et malgré nous –, le font réellement. Mon confrère qui a trouvé les Green Lantern actuels idiots a certainement besoin d’un autre type d’histoires. Ou peut-être n’est-il pas prêt à abaisser ses défenses qui laisseraient l’histoire venir à lui. Ou a-t-il déjà parfaitement grandi et n’en a-t-il plus besoin.

Pour ma part, j’ai compris qu’elles agissaient sur moi, de façon jusqu’alors quasiment inconsciente. Je serais bien incapable à l’heure actuelle d’exprimer et de comprendre tout ce qu’elles animent en moi ; mais je peux aisément affirmer qu’elles m’aident à intégrer et ordonner les forces anima/animus, elles participent à me faire assumer et exprimer pleinement mes côtés masculins et féminins, à me faire me sentir fort, confiant, adulte. Et elles le font en parlant à l’enfant peureux en moi. Et pour cela, elles se doivent d’être simples, frappantes et colorées.

Et pour moi, les moins réalistes et les plus abracadabrantes possible. Pas par goût ou conviction. Non, plutôt car c’est le seul tour de passe-passe qui marche avec mon inconscient, qui peut contourner les barrages que j’ai dressés, contourner la barrière intellectuelle de mon mental et aller toucher au plus profond de mes émotions les plus enfantines. C’est pour moi la seule manière d’accepter l’existence de héros – et précisément des forces intérieures qu’ils représentent.

Les goûts et les couleurs

Je voudrais justement revenir sur une – presque – dernière chose à ce sujet : j’écoute beaucoup d’émissions podcastées, ou vidéo sur Youtube, lis des critiques argumentées (plus ou moins), participe à des débats, discute des heures durant avec mon amoureuse de la validité ou non d’Iron Man et de la qualité des illustrations de Gilles Francescano (ou d’autres). Et j’ai beaucoup écrit pour défendre ou descendre tel ou tel film. Comme vous et vous, j’y mets beaucoup d’énergie. Certain, non seulement de ma légitimité, mais aussi de la justesse et de la véracité de mon propos et de mes arguments.

Pourtant, si je prends le temps de m’observer de l’extérieur, et si j’écoute attentivement les énergies qui s’animent en moi, je comprends deux choses : la première, c’est qu’en dépit des arguments et des thèses, souvent parfaitement valables en l’état, ce sont mes émotions, mon vécu, le contexte, peut-être même carrément l’objet (son papier, son type d’impression, son odeur…) qui influent sur mes impressions. Je suis assez persuadé que dans un grand nombre de cas nous décidons si nous allons aimer ou non une œuvre avant même de l’avoir entamée.

Pire : à partir du moment où nous débutons une « activité critique » et que celle-ci prend place dans notre existence, nous nous mettons à aborder les œuvres dans ce sens. Parfois allant jusqu’à formuler dans nos têtes les sentences impérieuses que nous clamerons au sujet d’ouvrages pas encore lus ou de films pas encore vus.

La seconde chose, qui découle de la première, c’est que nous confondons nos colères, nos enthousiasmes les plus intimes (c’est-à-dire qui ont à voir bien souvent avec des choses enfouies, qui peuvent remonter jusqu’à notre enfance, ainsi que nos diverses expériences plus ou moins récentes, sur lesquelles nous ne mettons pas toujours le doigt aisément) et les combats justes qui regardent des questions plus universelles.

Comme nous sommes malins, nous trouvons des objets pour y défouler nos émotions les plus positives ou les plus négatives, de façon à perpétuellement masquer les vraies raisons. Je répète rapidement celles dont j’ai réussi à prendre conscience : abandon du père, donc manque de repères, donc manque de confiance envers les figures héroïques ; mère qui nous a élevés seule, trop présente et déversant un trop plein d’amour infantilisant, tout en projetant sur nous sa haine des hommes (un problème mal digéré avec son père) ; d’où difficulté à s’imposer en tant qu’adulte et homme, d’où sentiment de grande responsabilité et redevance envers les femmes (ce qui – en partie – mène à mes luttes féministes) ; difficulté à m’imposer en tant qu’individu indépendant au sein des groupes sociaux, timidité et manque de confiance, d’où mise en scène de grande confiance et besoin de démontrer mon individualité par des comportements et des idées uniques… etc, etc.

2445036-greenlantern4covers_colorfinalQuant à Green Lantern, Les Gardiens de la Galaxie, Warlock and the infinity watch ou ces bons vieux Omega Men… et la synthpop grandiloquente, j’y retrouve cet héroïsme enjoué et débordant dont nous avons tous besoin en vérité – quoi qu’on puisse en dire. Héroïsme qui peut revêtir toutes sortes de formes qui répondent certainement à diverses expériences de notre passé.

Le sentiment d’appartenance

Il y a quelques jours, j’ai soudain réalisé deux choses. Curieusement, il m’a d’abord fallu lire un épisode assez dispensable de Green Lantern Corps (#25 dans Green Lantenr Saga #27). Celui-ci s’insère de façon assez artificielle dans le crossover « An Zéro » qui revient sur la première année d’activité du Batman20. On y suit John Stewart, l’un des Green Lantern, avant qu’il rejoigne le corps des Lantern, alors qu’il est sergent dans l’armée américaine. Le traitement de l’épisode, qui se déroule sur terre et en l’absence totale de super-pouvoirs flashy, est alors bien plus réaliste. Et paradoxalement bien moins crédible.

Join_the_Green_Lantern_Corps_by_thisisantonMais c’est lui qui a ceci dit mis en lumière une chose qui était pourtant évidente : l’une des problématiques majeure des séries Green Lantern est celle de l’appartenance au groupe. La plupart des Lantern sont des individus grande-gueule et indépendants. Toute la dynamique des séries repose alors sur la relation des différents membres des corps, entre esprit d’équipe et désaccords. Cette même dynamique est d’ailleurs en plein cœur des séries des grands cycles cosmiques Marvel et des séries telles que celles des Gardiens de la Galaxie ou de Nova. Et l’on retrouve par ailleurs tant chez DC que Marvel des menaces d’armées totalitaires, sortes de parodies-résurgences de la vieille menace communiste. Quoi qu’il en soit – et qu’importe ce que l’on peut penser au final des messages politiques interprétables – est toujours présent ce questionnement fondamental : chaque fois les héros sont tiraillés entre leur besoin d’appartenance à un groupe et la peur de perdre leur individualité.

Le fameux épisode 25 dont je parle ci-dessus met John Stewart dans cette situation : obéir à son supérieur ou à ce que lui dicte sa conscience, au risque d’être ensuite démis de ses fonctions et donc rejeté par le groupe. Comme binova22dnaen entendu il est le héros, il suivra sa conscience et au final se distinguera donc au sein du groupe tout en y asseyant sa place. Le même personnage (et à vrai dire d’autres très nombreux) vivra et aura vécu cette exacte même situation au sein du corps des Green Lantern.

Cela est donc absolument central dans les séries Green Lantern, mais l’est également dans toutes les séries de space opera cosmiques que j’affectionne. Solitaire et indépendant, ado, je préférais surtout les personnages sombres comme le Ghost Rider et Batman, ou l’iconoclaste Deadpool. Aujourd’hui je trouve bien plus d’intérêt dans les équipes. Certainement pas pour rien que j’affectionne tant Buffy contre les vampires, puisqu’en dépit du nom de la série il s’agit bien des aventures de Buffy et de ses nombreux acolytes.

Le même jour que celui où je lisais l’épisode 25, je vois mon ami Olivier. Lui et moi avons le même type de névroses et d’handicaps, bien que s’exprimant différemment et ne reposant pas tout à fait de la même façon sur les mêmes expériences. Mais une chose nous lie et fait que nous nous comprenons sur certains points : nous sommes tous deux des individus très solitaires, facilement mal à l’aise en société. Cela repose autant sur notre manque de confiance en nous-mêmes qu’un manque de confiance en autrui (le second manque de confiance reposant sur le premier : puisque je ne vaux pas le coup, pourquoi quiconque perdrait du temps avec et pour moi ? Alors autant me débrouiller seul). Nous nous sommes alors construits de notre côté, nous inventant une vie avec des activités solitaires. Nous pouvons aller plus loin en nous illustrant par moment en société par réflexe d’auto-défense en affichant des points de vues à contre-courant (c’est le cas de la plupart de mes meilleurs amis), au risque de causer d’interminables débats, et même de passer pour d’exécrables rabats-joie.

Mais au-delà de ce masque d’apparence, nous avons irrémédiablement besoin d’être acceptés, aimés, et de sentir que nous faisons partie de la bande.

Ce jour, nous passons un petit moment chez Olivier, et nous regardons un bout de match de foot. Olivier adore ce sport et suit régulièrement les matchs avec beaucoup de ferveur. D’un coup, cela me frappe : le foot est pour lui exactement la même chose que les équipes de super-héros cosmiques pour moi. Pour lui qui comme moi passe le plus clair de son temps assis devant son ordinateur, ils sont l’expression de son besoin de s’incarner dans son corps – ce qui s’avère une lutte de tous les jours pour des individus qui se sont barricadés dans les tréfonds de leur mental – et tout en même temps son besoin de faire partie de l’équipe.

Notre grande subjectivité

Aujourd’hui, particulièrement sur internet, mais aussi partout ailleurs, de plus en plus d’entre nous s’expriment sur les œuvres auxquelles ils sont confrontés. Nous donnons des avis que nous pensons la plupart du temps fondamentalement justes. Et je pense qu’ils doivent l’être, la plupart du temps. On trouve deux sortes d’avis, quelquefois combinés avec plus ou moins d’adresse : ceux qui viennent du cœur, et s’expriment sous la forme j’aime/j’aime pas, avec plus ou moins d’emphase selon qui parle ; les autres sont argumentés point par point avec une implacable objectivité.

Si les premiers me lassent car ils ne disent souvent pas grand chose, les seconds sont peut-être encore plus retors : je reste persuadé qu’aussi objectifs puissent-ils paraître, ils sont motivés par des raisons absolument subjectives, bien souvent enfouies et dont l’élocuteur n’a pas pleinement conscience – ou qu’il évite au mieux pour ne pas s’y confronter.

Je crois réellement que si, lors de débats, les échanges deviennent parfois houleux et vindicatifs, en dépit des arguments donnés des différents côtés, c’est bel et bien parce que ces raisons enfouies se sentent menacées et réagissent.

On gagnerait beaucoup, pour nous et pour nos relations avec autrui, à toujours se poser ces questions. On ne le fait quasiment jamais, parce que ce serait risqué : ce serait accepter que nous sommes esclaves de pulsions et de besoins enfantins, ce serait questionner nos goûts sûrs et nos avis éclairés. Pourtant, si l’on réussissait à distinguer clairement dans nos émotions et notre expérience la plus subjective ce qui nous fait aimer et considérer telle ou telle œuvre, telle action, telle personne, ou au contraire nous pousse à nous battre contre, on communiquerait bien plus aisément.

Une fois nos émotions, nos peurs, nos rancœurs, nos souvenirs enfantins écartés, il serait, j’en suis certain, bien plus simple d’argumenter sur les causes légitimes de nos luttes. Nous serions plus détachés, plus sereins, moins intransigeants et partiaux. Nous saurions peut-être même nous mettre à la place de nos opposants et leur parler avec leurs mots. Et peut-être d’autres fois ne perdrions-nous pas tant d’énergie à défendre des choses qui dans le fond ne regardent que nous.

Et donc, où voulais-je en venir avec Green Lantern ? Eh bien, aussi kitsch et idiot que ça puisse avoir l’air, je crois que c’est bien plus riche qu’on voudrait croire. Et surtout : c’est exactement la bande dessinée dont j’avais besoin précisément maintenant dans ma vie21. Trouvez vos Lantern à vous, posez-vous les bonnes questions. Et fuck le bon goût.

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1Scénariste américain très qui actif depuis plus de dix ans a œuvré sur la série Green Lantern et redéfini tout l’univers Lantern et les différents corps, transformant le personnage de second couteau moyennement intéressant en un des fers de lance du DC comics moderne.

2Et qu’accessoirement elle avait utilisé quelques morceaux de ce dernier dans son spectacle (vague plagiat sans s’en rendre compte du Petit Prince et d’Alice au pays des merveilles) Estelle : l’histoire d’une petite étoile, tombée du ciel et qui cherche à échapper au vilain roi Pendragon qui enferme les étoiles dans des « boîtes de nuit ». On ne va pas s’étendre là-dessus, mais écrivant cela, je réalise à quel point cette histoire inventée par ma maman était une métaphore inconsciente de sa relation avec son père.

3Motard fantôme à la tête enflammé, rejetons du diable qui habite un corps humain et venge les innocents bafoués en plongeant son « regard d’expiation » dans le leur.

4J’avais alors créé une subtile association dans ma tête entre cette seconde et moins glorieuse équipe de Vengeurs et le soap Côte Ouest qui passait encore à la télé à l’époque. Sans être adepte du feuilleton, et sans même me souvenir avec précision des épisodes du comic lus dans Titan, je garde une impression nostalgique de cette lecture. Je souligne cela ici, car le côté soap de nombreux comics est de ceux qui m’interpellent le plus. On verra pourquoi plus loin.

5Je reviendrai dans un prochain article sur ces quêtes des numéros manquants qui peuvent occuper pas mal un lecteur de comics ou n’importe quel collectionneur ; ainsi que sur le mode de lecture – partiel et elliptique – qui en découle et sur le mode de gymnastique mentale qu’il présuppose.

6Scénariste américain qui des années 70 à début 2000 a contrôlé et écrit tout l’univers cosmique de Marvel. Il est le créateur de Thanos, méchant suprême et ambigu, amoureux de la mort personnifiée.

7Duo de scénariste anglais œuvrant pour Marvel depuis les 90’S. On leur doit de nombreux comics de licence (dont un crossover Ghostbuster/Transformer/Star Trek/ GI-Joe). C’est à eux qu’on doit d’avoir ravivé et reboosté l’équipe des Gardiens de la Galaxie, le personnage de Nova (équivalent Marvel de Green Lantern) et un long cycle de crossover cosmiques.

8C’est-à-dire : les maxi-séries Annihilation, puis Annihilation Conquest, auxquelles succédèrent War of Kings et Realm of Kings et les séries parallèles mettant en scène entre autres Nova, les Gardiens de la Galaxie, les Inhumains, Quasar, Starlord… et enfin les deux mini-séries Annihilators qui clôturaient le tout. On avait alors dans les pages d’un même magazine tout un grand space soap opera choral avec intrigues croisées et enchâssées. Le plus : ces séries spatiales évoluaient en marge du reste de l’univers Marvel – plus terrestre et vendeur – et on pouvait les suivre relativement bien en se passant de toutes les autres publications.

9Scénariste et dessinateur qui s’est fait connaître par plusieurs polars sombres et maîtrisés. Il y a plusieurs années Marvel l’embauche sur une, puis deux, puis trois… séries. Aujourd’hui toute série importante de la maison finit entre ses mains – avec plus ou moins de réussite selon son inspiration.

10En 2011, DC lance ses « New 52 » : après un événement de taille qui chamboule l’espace-temps, ses 52 séries repartent à zéro. Grande opération pour récupérer de nouveaux lecteurs qui auraient sinon été perdus avec la continuité. Quelques temps plus tard, Marvel fait de même avec « Marvel Now ». Green Lantern Saga, dont le numéro 27 est sorti ce moi-ci reprend dès son numéro 1 les séries « New 52 » autour des Lantern.

11Ou à Quentin dans Les Magiciens de Lev Grossman.

12Dans son mémoire universitaire, qui s’appuie lui-même sur les travaux de : Joseph Campbell, Bruno Bettheleim, Clarissa Pinkola Estés ou Carl Gustav Jung.

13Oui, les amis geeks, vous avez bien lu, « 42 ».

14 Ainsi les cartes rouges (chakra racine) vous invitent « à rechercher la sécurité intérieure en lâchant prise sur la volonté de maîtriser le matériel » ; les oranges (chakra sacré), « à contacter vos véritables désirs » ; les jaunes (plexus solaire), « à lâcher vos peurs, à travailler sur l’affirmation de soi, ni trop en retrait, ni trop en excès » ; les vertes (le chakra du cœur), « à vous pardonner et vous aimer de façon inconditionnelle. » ; les bleues (chakra de la gorge), « à verbaliser ce que vous voulez, ce que vous ressentez ou encore à exprimer votre créativité » ; les indigos (3ème œil), « à être d’avantage conscient de ce qui motive vos actions, à travailler le discernement, à suivre vos intuitions » ; enfin, les violettes (chakra couronne), « à travailler sur les aspects de la conscience liés à l’unité ou à la séparation ».

15Cf. l’article sur les gemmes de l’infini, sur l’encyclopédie Marvel en ligne : http://www.marvel-world.com.

16Dans la série Warlock and the Infinity Watch publiée dans les années 90. Aujourd’hui, ce sont d’autres héros, plus de premier plan, qui ont hérité des gemmes.

17Dans la collection « Mémoires en poche » du Master IEC de l’université Cergy-Pontoise, 2013.

18Incarnées respectivement par Sinestro et les Yellow Lantern et Atrocitus et les Red Lantern.

19Je remarque que les sept coffrets DVD des saisons de Buffy contre les vampires – peut-être une des séries les plus notables sur le fait de grandir – arborent eux aussi chacun une couleur de l’arc-en-ciel.

20Rejouée et réinterprétée suite au reboot « New 52 ».

21Je n’ai finalement pas parlé de la quête des numéros manquants ; mais je me propose de faire ça une autre fois, parce que cela est déjà assez long, non ?

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